« Même lorsqu’elle était passée à tabac dans des manifestations, elle y retournait le lendemain » Par Josef Benedict, directeur adjoint des campagnes pour l’Asie du Sud-Est et le Pacifique à Amnesty International

Le lac de Boeung Kak, qui se trouvait autrefois au centre de Phnom Penh, la capitale du Cambodge, a totalement disparu. Au cours des dernières années, la plus grande étendue d’eau de la ville a été entièrement comblée avec du sable dans le cadre d’un projet de construction de nouveaux immeubles d’habitation et de bureaux. Depuis le début des travaux en 2007, des milliers de familles ont été expulsées illégalement et le quartier de Boeung Kak est passé au centre des préoccupations des hommes et des femmes qui défendent les droits humains au Cambodge.

Parmi ces personnes, Tep Vanny est une militante du droit au logement et des droits fonciers, qui a passé les dix dernières années à mener une résistance pacifique pour défendre sa communauté autour du lac. Elle a été harcelée, passée à tabac et prise pour cible par les autorités, qui ont engagé des poursuites pénales à son encontre pour des motifs politiques. Elle a été arrêtée pas moins de cinq fois depuis la dernière élection générale en 2013.

Plus récemment, en août 2016, elle a été appréhendée et finalement condamnée à une peine d’emprisonnement de deux ans et demi. Le « crime » pour lequel elle a été arrêtée est son engagement pacifique dans la campagne « Lundi noir », qui appelle à la libération de cinq autres défenseurs des droits humains emprisonnés au Cambodge.

Amnesty International considère Tep Vanny comme une prisonnière d’opinion et a demandé sa libération immédiate et sans condition.

À la fin du mois de juillet, ma collègue et moi-même nous sommes rendus au Cambodge pour en savoir plus sur la situation de Tep Vanny et de la communauté pour laquelle elle se bat.

Quand le soutien d’ONG internationales aide ses femmes à résister

Tout d’abord, nous avons rencontré d’autres défenseures des droits humains de Boeung Kak. Bov Sophea, Song Srey Leap, Bo Chhorvy, Phan Chhunreth et Sie Sophal sont cinq femmes courageuses, qui ont toutes été la cible d’une campagne soutenue d’intimidation et de harcèlement, y compris sur la base d’accusations forgées de toutes pièces. Nous nous sommes rencontrés devant une petite maison située près de l’ancien lac, qui semble encore plus petite en comparaison des immeubles de luxe en construction à proximité.

Nous leur avons remis notre récent rapport sur la situation des défenseurs des droits humains et des militants politiques pacifiques au Cambodge, qui met leur cas en lumière, et les avons informées que des milliers de personnes à travers le monde se sont mobilisées pour demander la libération de Tep Vanny.

Ces femmes m’ont fait part de la peine qu’elles ressentaient à savoir Tep Vanny derrière les barreaux, elles m’ont confié à quel point elle leur manquait, ajoutant qu’elles préfèreraient même être emprisonnées avec elle. Elles se relaient pour rendre visite à Tep Vanny en prison toutes les deux semaines, malgré le coût élevé du voyage. Elles m’ont assuré qu’elles n’avaient pas peur d’être elles-mêmes emprisonnées, et que notre visite et le soutien de personnes et d’organisations extérieures au Cambodge leur donnaient de l’espoir. J’ai été profondément marqué par leur attitude enjouée, malgré tout ce qu’elles avaient traversé.

« Même si elle était passée à tabac dans des manifestations, elle y retournait le lendemain. Ma fille soutient toute personne qui a des problèmes pour qu’on lui rende justice. Elle est si courageuse. Personne ne peut l’acheter. C’est une femme solide qui ne baisse pas les bras. » Mère de Tep Vanny

Le lendemain, nous avons rendu visite à la mère et à la sœur de Tep Vanny, ce qui nous a brutalement rappelés à quel point son emprisonnement avait affecté ses proches. Elles nous ont raconté que Tep Vanny manquait terriblement à ses deux enfants, une fillette de 12 ans et un garçon de 10 ans. La sœur et les enfants de Tep Vanny peuvent lui rendre visite quelques fois par mois, mais cela nécessite de payer divers « droits d’accès » aux gardiens de la prison.

La mère de Tep Vanny est très fière de l’engagement militant de sa fille : « Même si elle était passée à tabac dans des manifestations, elle y retournait le lendemain. Ma fille soutient toute personne qui a des problèmes pour qu’on lui rende justice. Elle est si courageuse. Personne ne peut l’acheter. C’est une femme solide qui ne baisse pas les bras. » Elle a demandé à Amnesty International de faire pression sur le gouvernement pour obtenir la libération de Tep Vanny et nous a remerciés pour notre campagne.

Lors de nos autres réunions avec des militants et militantes et des groupes de la société civile cambodgiens, nous avons appris de quelle manière le gouvernement utilise ses tribunaux pour réduire au silence les défenseurs des droits humains. Mettant à profit leur mainmise sur le système pénal, les autorités ont porté des accusations forgées de toutes pièces contre des opposants politiques, des syndicalistes, des militants des droits humains et des commentateurs politiques.

Vingt hommes et femmes, défenseurs des droits humains et militants politiques, se trouvent actuellement derrière les barreaux. Des centaines d’autres font l’objet de poursuites pénales dans le cadre d’une manœuvre concertée visant à écraser toute critique publique, pourtant pacifique. Les militants et militantes se trouvent souvent dans une situation incertaine, demeurant pendant des mois, voire des années, sous le coup de poursuites, sans savoir quand ils seront jugés. Cette forme de harcèlement est efficace dans un pays où la sanction réside souvent dans la procédure elle-même.

Le dernier jour de notre visite, l’une des militantes de Boeung Kak nous a transmis un morceau de papier qu’elle a réussi à faire sortir clandestinement de prison. C’était un message de Tep Vanny à notre attention :

« Je suis une personne honnête. Même s’ils me font porter un uniforme de prisonnière et s’ils me mettent des menottes comme à une criminelle, mon innocence ne saurait être entachée par les tribunaux et le gouvernement cambodgiens.
C’est pourquoi, en tant qu’être humain vivant sur cette planète, je devrais mériter le droit d’obtenir justice, car la justice est la même pour tous dans ce monde.
 »

Ce message simple et exemplaire d’une femme courageuse, honnête et effectivement innocente va inciter Amnesty International à continuer de lutter pour sa libération. Nous qui sommes des êtres libres, nous ne pouvons rester silencieux face à cette injustice.

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