Accuser les ONG pour disculper l’Europe Par Martine Vandemeulebroucke

2017 sera sans doute l’année la plus meurtrière pour les migrants qui traversent la Méditerranée mais pour l’Europe, le vrai scandale n’est pas là. Ce que l’UE ne supporte plus, ce sont les ONG qui leur portent secours en mer. Et sur terre. En Grèce, elles sont désormais privées des fonds d’aide européens.

Comment empêcher les réfugiés et les migrants d’atteindre l’Europe ? C’est devenu l’obsession de l’Union européenne. D’abord on essaie de dissuader les migrants eux-mêmes. Ils traversent la Méditerranée et affluent en Italie ? On supprime l’opération Mare Nostrum qui confiait essentiellement à l’Italie les opérations de secours en mer. On détruit les bateaux en bois des passeurs et on les aide ainsi à renouveler leur flotte avec canots pneumatiques plus instables encore. Les réfugiés fuient la Syrie et l’Irak par la voie terrestre ? On coupe la route migratoire vers la Grèce et les Balkans, ce qui implique de conclure un accord avec la Turquie et tant pis si ce pays a pris la voie d’une dictature. Les traversées de la Méditerranée reprennent ? On sort la deuxième arme de dissuasion : s’attaquer aux ONG qui empêchent les migrants de se noyer.

Cela a commencé sournoisement. Par des allusions puis par des accusations de plus en plus insistantes. Les ONG feraient le jeu des passeurs. Pis : elles en sont les complices

Cela a commencé sournoisement. Par des allusions puis par des accusations de plus en plus insistantes. Les ONG feraient le jeu des passeurs. Pis : elles en sont les complices. Notre Secrétaire d’Etat Theo Francken a été un des premiers à actionner cette campagne de dénigrement en traitant Médecins Sans Frontières de « trafiquant d’êtres humains ». Pas moins. Il a dû s’excuser mais si peu. L’essentiel était de lancer la polémique.

Restez chez vous, l’Europe est moche

Deuxième étape : faire adopter un code de bonne conduite à ces ONG qui se méconduisent aux yeux de l’Union européenne en recueillant les naufragés à bord de leurs bateaux. La bonne conduite, c’est d’aller livrer ces migrants aux garde-côtes libyens dont l’UE assure la « formation » et tant pis si la Libye n’a pas signé la Convention de Genève sur le droit d’asile et enferme les migrants dans des camps où ils sont enfermés, volés, torturés. Tant pis si les mineurs sont vendus dans des marchés d’esclaves. L’UE ne veut rien entendre des rapports des ONG (dont Amnesty) sur ces violations des droits de l’Homme. Elle ne veut surtout plus voir ces bateaux d’ONG qui font le boulot qu’elle devrait faire.

Regardez, vous, les Syriens, les Irakiens, les Erythréens, les Guinéens, regardez comme l’Europe est moche et hostile à votre égard. Et ne venez pas.

Depuis cette semaine, l’Union européenne a franchi un cap supplémentaire en s’en prenant cette fois aux ONG présentes sur les îles grecques aux côtés des réfugiés pour les soigner, les former ou tout simplement les identifier. On leur a coupé les fonds. Tout l’argent ira au ministre grec de l’immigration. A lui désormais d’envoyer ses équipes faire le boulot des ONG et tant pis s’il ne le fera qu’à la fin du mois d’août. Créer le désordre, plonger les plus vulnérables dans des conditions de vie très difficiles, tout cela fait sans doute partie de la politique de dissuasion anti-migrants. Regardez, vous, les Syriens, les Irakiens, les Erythréens, les Guinéens, regardez comme l’Europe est moche et hostile à votre égard. Et ne venez pas.

Le fameux et pratique « Appel d’air »…

En fait, l’illusion de l’Europe, c’est de croire qu’elle peut agir sur les mécanismes qui poussent des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à prendre la rouge migratoire la plus dangereuse du monde en s’en prenant aux facteurs « attractifs » que constituerait l’action des ONG. C’est la théorie de « l’appel d’air » qui revient régulièrement dans les discours politiques quand il s’agit de justifier des mesures hostiles à l’immigration. En aidant, on attire. Ce discours ne tient jamais compte des facteurs dit « push », ceux qui poussent les gens à partir en prenant des risques insensés. Ne parlons même pas de la guerre, de la misère, des violences qui sévissent dans les pays d’origine. Non, un des facteurs décisifs qui pousse les embarcations vers la mer, c’est la situation en Libye elle-même.

Un des facteurs décisifs qui pousse les embarcations vers la mer, c’est la situation en Libye elle-même

Une enquête réalisée cette année sur 12.000 mineurs arrivés en Italie montre que l’Europe n’était pas la destination qu’ils avaient choisie au départ. Ces mineurs qui fuient surtout les violences domestiques, les mariages forcés pour les filles, l’exploitation au travail auraient préféré s’établir en Afrique du Nord. Mais en les amenant en Libye, les passeurs les ont convaincus de fuir ce pays au plus vite, n’importe comment. C’est la toute-puissance des milices et la violence des garde-côtes libyens qui poussent au départ. Et c’est ce pays que l’Union européenne entend déléguer ses responsabilités en matière d’asile. Culpabiliser les ONG ressemble fort à une manière pour les états membres de se disculper eux-mêmes. C’est pas moi m’sieurs, dames, c’est MSF, c’est Médecins du Monde, c’est SOS-Méditerranée qui ont créé la crise migratoire…

Il ne s’agit pas de communiqués officiels d’Amnesty International et les articles de Martine ne reflètent pas forcément les positions d’Amnesty International Belgique francophone

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