À vendre : espace pour camps de réfugiés

Je te donne trois milliards et tu gardes les Syriens dans tes camps. Top là ? Non ? Des visas pour tes ressortissants aussi ? Mettre la Turquie sur la liste des pays sûrs ? C’est beaucoup, alors on réduit la note ? Voilà le genre de marchandage, de discussion de marchands de tapis auxquels se sont prêtés les dirigeants européens avec le président turc Erdogan. L’objet du troc, c’est la vie des réfugiés et le respect de la Convention de Genève. Et cela se négocie, cela se vend comme on le ferait pour le pétrole ou n’importe quelle manière première.

Il arrive que les 28 chefs d’Etat et de gouvernement européens se mettent d’accord entre eux. Voyez le marché qu’ils ont proposé à la Turquie lors du sommet européen à Bruxelles. Bon d’accord, ce n’est pas tout à fait finalisé. La Turquie fait encore monter les enchères. Cela arrive quand dans la négociation d’un contrat, une partie sent qu’elle peut imposer ce qu’elle veut à son interlocuteur. Les Européens sont prêts à beaucoup de concessions pour que la Turquie retienne les migrants et les réfugiés sur son territoire. D’abord à payer cher les frais de parcage de ceux qui ont fui les zones de conflits. Les plus cyniques diront que ce n’est pas plus onéreux que de financer les opérations de surveillance de la Méditerranée ou le prix au kilomètre du barbelé autour de la Hongrie.
Mais ce n’est pas qu’une affaire de gros sous. Dans le deal avec Erdogan, on a aussi comptabilisé les visas. On ne les exigerait plus pour les hommes d’affaires et les étudiants. Nous, on croyait que la Turquie était aussi un pays de transit pour les djihadistes qui partent combattre en Syrie et qui en reviennent. Ce qui expliquait un contrôle sévère des voyageurs en provenance de Turquie… L’idée, on le sent, ne plaît tout de même pas trop à tous les chefs d’Etat. Défendre en même temps une politique populiste, sécuritaire et de libéralisation des visas, cela demande certaines contorsions intellectuelles. .
Ce n’est pas la seule gymnastique avec les grands principes exigée. Les Européens sont prêts aussi à mettre la Turquie sur la liste des pays sûrs. Non, ne riez pas. Il est bien question de considérer la Turquie comme un état de droit où les valeurs fondamentales sont suffisamment respectées pour qu’on puisse y renvoyer sans états d’âme les demandeurs d’asile déboutés et traiter de manière plus sommaire les demandes d’asile de tous ceux qui auraient transité par la Turquie avant d’arriver en Europe.

Les entorses aux droits humains

On ne fera pas l’injure aux militants d’Amnesty de rappeler ici que les prisons turques sont remplies de syndicalistes, de journalistes, d’écrivains, de militants des droits de l’Homme détenus pour avoir émis des opinions hostiles au gouvernement Erdogan. Que les manifestations pacifiques sont systématiquement interdites et durement réprimées. Dans leur marchandage avec Erdogan, les Européens auraient demandé aux Turcs d’améliorer les conditions de vie des réfugiés dans les camps. Pourquoi ne leur ont-ils pas demandé tout simplement de respecter la Convention de Genève ? Aujourd’hui la Turquie n’accorde pas le statut de réfugié et n’accorde aucun titre de séjour aux milliers de Syriens et d’Irakiens présents sur son territoire. Ceux-ci n’ont pas le droit de travailler et leurs enfants ne peuvent pas être scolarisés. Les enfants peuvent faire la manche et les jeunes filles se prostituer pour survivre, pas de problème. Ni pour les Turcs ni pour les Européens. Du moment qu’ils ne traversent pas la mer Egée ou qu’ils n’aient pas la mauvaise idée de rejoindre la route des Balkans.
Au fond, comment les Européens auront-ils la certitude que les réfugiés ne tenteront pas de continuer à fuir (aussi) la Turquie ? Cela avait l’air de préoccuper François Hollande à l’issue du Sommet européen. Il faudrait, a-t-il dit, que la Turquie s’engage à lutter activement contre les passeurs. Que le président socialiste ne se fasse pas trop de mouron. A condition que l’Europe paie, on peut faire confiance en l’efficacité de l’armée turque….
Bien sûr, tout cela demande de la part de l’Europe une évidente souplesse. Faire le grand écart entre les valeurs démocratiques dont elle se vante et la « real politik » à la turque peut faire mal aux muscles adducteurs. Chez nous aussi, l’exercice pourrait être difficile. Un exemple ? C’est le Commissariat général aux réfugiés qui donne ou non son feu vert à la liste des pays sûrs proposée par le gouvernement. Et justement, le commissaire général, Dirk Van Den Bulck a évoqué le cas de la Turquie il y a trois semaines. Dans un entretien avec l’agence Belga le 28 septembre, Van Den Bulck a répliqué à Bart De Wever qui proposait que les réfugiés syriens restent en Turquie. Pour lui, « aucun pays ne considère la Turquie comme un pays sûr (..). Un retour des Syriens vers la Turquie ne pourrait être envisagé qu’à long terme et il faudrait alors que beaucoup de choses changent en Turquie ».
Mais les choses changent si vite en politique.

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