Alep, Namur et Theo Francken : une histoire de manipulation

Mais que cherche donc Theo Francken en refusant d’accorder un visa humanitaire à une famille syrienne en danger à Alep ? A passer pour un héros en lutte contre les demandeurs d’asile et les migrants ? On ne comprend plus. Ne pas donner ce visa au nom de « l’intérêt collectif », c’est manipuler l’opinion publique. C’est mentir tout simplement. Explication.

On ne sait pas à combien va s’élever la note pour le gouvernement. Depuis une semaine, un huissier réclame à Theo Francken 4000 euros par jour pour ne pas avoir suivi une décision de justice, celle du tribunal de première instance qui l’oblige à accorder un visa humanitaire à une famille syrienne de quatre personnes coincée à Alep. Le Secrétaire d’Etat tient tête à la Justice et annonce qu’il va utiliser tous les moyens pour s’opposer au jugement qui lui a été signifié. Curieux message adressé par un responsable politique à la population mais ce n’est pas le seul. Le Secrétaire d’Etat en donne bien d’autres qui tous vont à l’encontre de ce que devrait être sa mission au sein du gouvernement, celle de protéger le droit d’asile et de faire respecter l’esprit et la lettre de la Convention de Genève. Car que dire dans cette lamentable histoire ? On ne va pas évoquer la situation à Alep, les bombardements incessants qui ont tué ce week-end encore une cinquantaine de civils et 18 enfants. On ne va pas préciser que le visa humanitaire est une voie légale et sûre, pour ceux qui fuient un pays en guerre, d’obtenir une protection en Europe. On ne va pas rappeler les 3800 morts en Méditerranée cette année. Ni le fait que le nombre de demandeurs d’asile n’a jamais été aussi bas en Belgique.
Non, ces arguments-là n’ont aucun impact sur le Secrétaire d’Etat. Dans les médias, son discours est toujours le même. Ce qui guide son attitude serait « le bon sens ». « Je suis élu, dit-il, pour servir l’intérêt public…Je ne permettrai pas que cet arrêt déconnecté de la réalité mène à un nouveau chaos de l’asile ». Le chaos ? Selon Theo Francken, donner un visa humanitaire à une famille syrienne qui survit sous les bombardements ferait courir le risque de voir arriver des milliers de migrants dans notre pays. C’est le fantasme de l’invasion cher à l’extrême-droite.

Le visa humanitaire, beaucoup demandé, peu accordé

Petit rappel des faits : en 2015, la Belgique a accordé 843 visas humanitaires sur 38.990 demandes. Le visa humanitaire, c’est (malheureusement) une procédure exceptionnelle. L’Office des Etrangers l’accorde très rarement et seulement à des personnes qui ont déjà un lien avec la Belgique. Dans ce cas-ci, la famille d’Alep serait accueillie par des Namurois qui s’engagent à la loger, la nourrir. Des contacts ont même déjà été pris pour trouver un emploi au père. Pour avoir un avis favorable de l’Office, il faut aussi qu’il y ait des « raisons humanitaires exceptionnelles » dans le pays d’origine. Le massacre quotidien à Alep, ça ne suffit pas ? Enfin, la procédure de demande de visa doit se faire auprès de l’ambassade belge par la personne concernée. Comme il n’y a plus d’ambassade belge en Syrie, le père s’est rendu à Beyrouth après avoir traversé un pays en guerre. Sa femme et ses enfants sont restés à Alep. S’ils sont encore en vie du moins. Obtenir un visa humanitaire n’a donc rien d’évident et c’est d’ailleurs une procédure onéreuse. Le visa est une faveur, pas un droit. La famille namuroise a d’ailleurs dû batailler pour obtenir cette décision du tribunal de première instance.
On ne comprend d’ailleurs pas pourquoi la Belgique n’accorde pas davantage de visas humanitaires pour sauver des vies tout simplement. L’année dernière, des députés CD&V et Open VLD avaient défendu cette idée à la Chambre : c’est le seul moyen, selon eux, de lutter contre les passeurs criminels. Le message, même venant de la majorité gouvernementale, n’a pas été entendu, pas plus que celui des députés du Parlement européen qui ont pourtant voté en mars 2016 en faveur d’une simplification et d’une généralisation de ce type de visas au niveau de l’Union.
La Belgique n’est pas près de se montrer plus généreuse parce que pour Theo Francken, tout ce qui va dans le sens de la solidarité, de l’ouverture aux demandeurs d’asile est a priori inconcevable. « J’ai été élu pour rapatrier pas pour régulariser », a-t-il déclaré récemment pour justifier l’augmentation importante des frais dans la procédure de régularisation. Non, monsieur Francken vous avez été élu pour régulariser, pour rapatrier, pour assurer l’accueil des demandeurs d’asile et pour accorder des visas humanitaires quand cela répond aux critères fixés par la loi. C’est cela son « job » comme il a l’habitude de désigner sa fonction. Son job , ce n’est pas de caresser l’électorat dans le sens du poil. Francken affirme en effet que la famille namuroise désireuse d’accueillir une famille syrienne n’est pas représentative de ce que veut la population belge. En quoi est-ce constitutif d’une politique d’asile ? Et qu’est-ce qui permet au Secrétaire d’Etat d’’affirmer que la solidarité de ces Namurois n’a pas notre soutien ? Chiche !