Ce sont des personnes, pas des dossiers

Tentatives de suicide, déscolarisation des enfants, travailleurs sociaux désabusés, c’est le bilan humain de la politique des centres de retour. L’objectif était d’encourager le retour volontaire des demandeurs d’asile déboutés. C’est un ratage complet. Aussi sur le plan politique et financier. La faute à une logique administrative qui traite les gens comme des numéros.

Depuis août 2012, les demandeurs d’asile qui reçoivent une décision négative, doivent quitter le centre d’accueil qui les héberge pour être transférés dans des centres de retour. Ils ont cinq jours pour vider les lieux. Dans les places de retour, le séjour ne peut dépasser les 30 jours. Les demandeurs d’asile sont mis sous pression pour faire rapidement un choix : rentrer volontairement, être enfermé en vue d’une expulsion forcée ou être mis à la rue.
Dans les centres de retour, les accompagnateurs ne peuvent et ne veulent pas savoir dans quelle situation se trouvent les demandeurs d’asile. Ils appliquent la procédure, point à la ligne. Et tant pis si cela signifie de transférer des enfants scolarisés en Flandre vers un centre en Wallonie. Tant pis si le retour volontaire ne peut pas être organisé en 30 jours : on mettra les gens dehors au terme du délai prévu. Tant pis si un transfert aussi rapide déclenche des drames chez les demandeurs d’asile les plus fragiles.
Le Ciré (Coordination et Initiatives pour les réfugiés et les étrangers) et Vluchtelingwerk Vlaanderen viennent de publier un rapport (www.cire.be) qui donne la parole aux travailleurs sociaux des centres d’accueil pour demandeurs d’asile. Ils témoignent de leurs doutes quant à la cohérence de leur travail, de leur colère aussi face à ce que l’administration Fedasil leur impose. Le trajet de retour brise en quelques jours la confiance que les accompagnateurs sociaux ont mis des semaines à établir. On les oblige à faire partir les gens dans un délai beaucoup trop court pour les préparer psychologiquement à la ruine de leur projet de vie en Belgique. Chris, travailleur social à l’initiative d’accueil de la ville de Gand témoigne :
« Nous avons hébergé, Bésa, mère isolée venue d’Albanie et ses deux enfants âgés de sept et neuf ans, tous maltraités par le mari. Les enfants étaient à bout de force et traumatisés mais après quelques semaines, ils ont pu intégrer une école à Gand et s’épanouir. Bésa était sur une liste d’attente du centre de santé mentale de Gand pour soigner sa dépression. La famille a reçu une réponse négative à sa demande d’asile et elle devait immédiatement rejoindre un centre de retour. Les enfants devaient quitter leur classe dans la précipitation, sans pouvoir dire au revoir dignement à leurs compagnons. Bésa a fait une overdose de médicaments et a dû être hospitalisée. Fédasil a alors accepté de ne pas la transférer dans une place de retour. Fallait-il en arriver là pour que Fedasil se rende compte de la gravité de ses problèmes psychologiques ? Une autre approche, avec un interprète aurait pu parler du retour à un moment plus propice et éviter un tel drame ». » Bésa n’a plus voulu retourner dans le centre d’accueil de Gand. La confiance était rompue. « Nous ne l’avons plus jamais revue. Elle doit errer quelque part ». Chris poursuit en rappelant qu’il n’est pas hostile au retour volontaire mais il faut, dit-il, du temps, une approche différentiée qui tienne compte de la vulnérabilité des personnes.
Tous les témoignages vont en ce sens. Le gouvernement a conçu le transfert vers une place de retour comme un moyen de pousser le demandeur d’asile à rentrer. Les accompagnateurs sociaux parlent d’un transfert qui choque plus qu’il ne donne un signal. Les gens perdent pied, ne comprennent pas ce qui leur arrive. Pourquoi maintenant ? Pourquoi si vite ? « La politique de retour, constate le rapport, suit une logique de gestion et considère davantage les fragilités humaines vécues sur le terrain comme des facteurs externes ».
Et cette politique est-elle efficace du point de vue de ceux qui l’ont conçue ? Entre septembre 2012 et septembre 2013, 5373 personnes devaient se rendre en centres de retour. Parmi elles, 4679 ne s’y sont jamais rendues ou ont disparu au bout de quelques jours. En septembre 2013, il y a eu 87% de disparitions. Tout ça pour ça ? Pour amener des familles entières dans la clandestinité ? Il arrive parfois que des personnes transférées en centre de retour soient réorientées vers une nouvelle structure d’accueil parce que leur demande de régularisation médicale ou leur nouvelle demande d’asile devaient encore être examinées. Était-ce donc si compliqué d’attendre un peu avant de déménager les gens d’un centre à l’autre comme du bétail ?
Une politique de retour volontaire ne peut fonctionner que si elle est flexible, concluent le Ciré et Vluchtelingwerk Vlaanderen. Les centres d’accueil ne sont plus débordés comme auparavant. L’accompagnement au retour pourrait se faire dans les structures où se trouvent les demandeurs d’asile, avec un bon encadrement. Cela semble logique. Mais la logique bureaucratique a ses raisons que la raison ignore.