Double langage

Les Suisses inquiètent les Européens. Qu’est ce qui leur a pris de nous considérer comme des immigrés indésirables ? Nous, leur voisins, qui allons si souvent en vacances de ski chez eux ! Serait-ce parce que nous les inquiétons aussi ?

C’est étrange tout de même d’imaginer que les Belges, les Français, les Italiens qui séjournent ou travaillent en Suisse puissent être assimilés à de l’ « immigration massive ». Un terme habituellement utilisé par l’extrême-droite pour désigner les « non-européens », ceux qui sont d’un autre continent, d’une autre religion et qui donc ne peuvent que "mal s’intégrer" voire pas du tout à nos normes et à notre culture.
Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. C’est dans les cantons où il y a le plus de travailleurs transfrontaliers (dans le Tessin notamment) que le « oui » au texte sur la limitation de l’immigration a été le important. Ses partisans évoquent notamment les transformations culturelles qui s’y observent. Davantage de pizzerias au sud ou trop de fêtes de la bière dans les cantons proches de l’Allemagne ? On plaisante mais ce n’est pas drôle. Bien sûr, la Suisse nous avait déjà habitués à des votations inquiétantes. Qu’on se rappelle celle sur l’interdiction des minarets ou les affiches avec des moutons blancs expulsant violemment un mouton noir. Le rejet de l’immigration y est une constante.
Mais cette fois, le texte est passé et quand on le lit, on a envie de s’ébrouer, de se dire qu’on fait un mauvais rêve. En résumé, les autorisations de séjour seront limitées par des plafonds et des contingents annuels. Cela vaut aussi pour tous les travailleurs, y compris les frontaliers et pour l’asile. Si des traités internationaux sont contraires à ces dispositions, comme la Convention de Genève sur le droit d’asile, il faudra les revoir dans un délai de trois ans. Les contingents de travailleurs seront fixés dans le respect du principe de la préférence nationale. Le regroupement familial et les prestations sociales accordées aux non- Suisses seront limitées.
On comprend l’enthousiasme de Marine Le Pen à l’annonce de la victoire du oui.

L’immigration européenne a repris

On le sait, les autorités suisses et le monde économique ont défendu le « non » (assez mollement, semble-t-il du côté des entreprises). Certains diront qu’il s’agit aussi d’un vote « anti- establishment ». Peut-être. Mais on a tout de même le sentiment que le gouvernement suisse a joué avec le feu. En avril 2013, ce gouvernement avait fait des déclarations selon lesquelles il y avait effectivement beaucoup de travailleurs européens, un peu trop même. Et que si cela pouvait avoir des effets positifs pour les entreprises (il n’y a que 3% de chômage en Suisse), cela en avait moins pour la sécurité sociale suisse. Nous y voilà ! Toujours la même histoire, celle que l’on vit aussi chez nous. Des travailleurs d’accord, des malades, des chômeurs, non. Français, Italiens, Espagnols sans emploi, c’est par ici la sortie et merci pour les services rendus.
Le gouvernement suisse a tenu deux discours différents en moins de neuf mois. Ce double langage n’est pas une spécialité helvète bien sûr. Dans d’autres pays de l’Union européenne, on célèbre la libre circulation comme un dogme (voyez Didier Reynders ce lundi matin) mais il ne s’applique pas à tous. Et pas tout le temps. Quand les Suisses votent contre l’immigration « massive », ils le font aussi parce que le nombre de personnes issues de l’Union, venues travailler ou chercher un emploi en Suisse a effectivement fort augmenté au cours de ces trois dernières années. Comme chez nous. L’immigration espagnole, portugaise, grecque n’a jamais été aussi importante en Belgique depuis les années soixante. En Allemagne, les diplômés espagnols se bousculent pour travailler dans la construction ou pour faire le ménage. La faute à la crise économique sans précédent qui touche ces pays. Alors oui, même jeunes, même bardés de diplômes et de compétences, même travailleurs depuis des années dans leurs entreprises, les Européens peuvent apparaître comme des « immigrés » envahissant l’espace suisse. Ils sont trop visibles. Quant aux autres, les Africains, les Arabes, les demandeurs d’asile afghans, n’en parlons même pas.

Marathon 2017 : SIGNEZ POUR LES DÉFENSEURS DES DROITS HUMAINS

Cette année, les 10 individus en danger du Marathon des lettres sont des défenseurs des droits humains. Ils ont tous besoin de votre aide. Nous vous proposons de signer pour eux, en un seul clic.