Communiqué de presse

L’exclusion des cours – comment l’Iran traite ses étudiants qui militent

Alors que débute l’année universitaire en Iran, le 23 septembre, de très nombreux étudiants ne peuvent toujours pas assister aux cours.

Nombre d’entre eux sont toujours exclus de l’université parce qu’ils militent, même pacifiquement, pour la défense des droits humains ou pour des causes politiques, ou parce qu’ils sont de conviction baha’ie. D’autres – ils sont plusieurs dizaines - croupissent en prison, où ils endurent de terribles interrogatoires, la torture et d’autres mauvais traitements, et des conditions de détention pénibles. Comme on peut s’y attendre, ils sont en général déclarés coupables à l’issue de procès iniques.

L’expérience d’une étudiante

Rozhin Mohammadi, une jeune étudiante et blogueuse de 27 ans, ne sait que trop bien ce que ces étudiants vivent derrière les barreaux. Elle a fui l’Iran en 2011 après des années de harcèlement par les autorités. Elle a récemment raconté son calvaire à Amnesty International.

Rozhin Mohammadi a été arrêtée pour la première fois le 14 novembre 2011 à son arrivée à l’aéroport Imam Khomeini de Téhéran. Elle avait suivi des études aux Philippines. Relâchée le lendemain après le versement d’une caution de 20 000 dollars des États-Unis, elle a été de nouveau arrêtée le 23 novembre, puis détenue pendant deux semaines à la prison d’Evin, où elle a été soumise à des interrogatoires musclés qui duraient des journées entières et pendant lesquels elle avait les yeux bandés.

Elle a raconté à Amnesty International que le premier jour, le pire de tous, l’enquêteur l’a frappée à la tête et au visage et l’a menacée de viol.

Elle a été interrogée sur ses activités et sur d’autres militants, notamment sur Hossein Ronaghi Maleki, un blogueur et prisonnier d’opinion qui a fait l’objet d’une action d’Amnesty International.

Rozhin Mohammadi a entre autres choses été forcée de faire des « aveux » devant une caméra vidéo, et en particulier d’« avouer » qu’elle avait eu des relations sexuelles hors mariage – une infraction qui, en Iran, est passible d’une peine de flagellation. Elle a indiqué à Amnesty International que rien de tout ce qu’on l’avait forcée à « avouer » n’était vrai.

Un jour, alors qu’elle se trouvait dans la salle d’interrogatoire dont la porte était ouverte, elle a entendu des hurlements qui venaient de la pièce voisine. C’était son frère. Il avait été suspendu au plafond pendant des heures ; il avait les épaules disloquées, le nez cassé, une oreille abîmée et des hématomes sur tout le corps.

Rozhin Mohammadi a été si traumatisée qu’elle a été victime de convulsions et de pertes de mémoire. Elle a fini par recevoir quelques soins et a été relâchée.

La personne qui avait soumis Rozhin Mohammadi aux interrogatoires a continué de la harceler, elle et sa famille, en les appelant tous les jours et en disant à ses parents que leur fille serait violée et tuée.

Rozhin Mohammadi et son frère se sont finalement enfuis en Turquie pour échapper aux menaces.

Ce n’était pas la première fois que Rozhin était confrontée à des politiques arbitraires. Plusieurs années auparavant, en 2006, alors qu’elle faisait des études pour devenir vétérinaire, elle avait été exclue de l’université de Téhéran dès la fin du premier semestre. Alors qu’elle avait bien réussi dans plusieurs disciplines, elle avait eu la note zéro dans toutes les matières et le doyen de la faculté lui avait dit qu’il valait mieux qu’elle ne fréquente pas l’université. Elle n’a pas pu se réinscrire au semestre suivant et on lui a dit qu’elle ne pourrait pas reprendre ses études.

Comme elle ne pouvait pas poursuivre sa formation en Iran, elle est partie aux Philippines où elle a décidé de faire des études de médecine.

En 2009, alors qu’elle se trouvait en Iran, les services de sécurité se sont intéressés de près à Rozhin Mohammadi et à son engagement auprès du mouvement des Verts et de la campagne présidentielle de Mehdi Karroubi.

Juste avant la date à laquelle elle devait repartir aux Philippines pour ses études, elle a reçu un appel du ministère iranien des Renseignements et un avertissement : si elle continuait de militer, elle serait arrêtée.

Elle n’a pu repartir que cinq mois plus tard, en 2010, et seulement après avoir signé sous la contrainte un document dans lequel elle s’engageait à ne rien faire qui puisse nuire au gouvernement iranien.

Les souvenirs de Rozhin Mohammadi demeurent flous, mais il y a certains détails de son calvaire qu’elle n’oubliera jamais. Ainsi, a-t-elle dit à Amnesty International, elle n’oubliera jamais la voix de l’homme qui l’interrogeait. Elle ne se souvient pas de son visage, mais sa voix est ancrée en elle.

Même si Rozhin Mohammadi et son frère ont pu fuir l’Iran, d’autres étudiants sont emprisonnés dans les geôles iraniennes uniquement du fait de leurs activités politiques ou en faveur des droits humains.

À travers tout le pays, des étudiants qui militent risquent d’être arbitrairement arrêtés et interrogés, ou expulsés et exclus du système d’études du fait de leur religion.

En Iran, les membres de la minorité baha’ie sont soumis à des lois et règlements discriminatoires en raison de leurs convictions religieuses, et dans la pratique les étudiants baha’is se voient refuser des droits accordés à d’autres dans l’enseignement supérieur. L’Iran compte plus de 300 000 baha’is, mais leur religion n’est pas reconnue par la Constitution.

D’après un document du Conseil suprême de la révolution culturelle qui n’a pas été rendu public, les étudiants baha’is sont tout particulièrement pris pour cibles et « exclus des universités, soit lors de la procédure d’admission soit au cours de leurs études lorsqu’il apparaît qu’ils sont baha’is ». L’expert des Nations unies sur la question des droits de l’homme en Iran a recueilli des informations sur le cas de quatre étudiants baha’is qui s’étaient vu proposer une réinscription à l’université à condition qu’ils renient leur religion ou s’engagent à renoncer à leurs pratiques religieuses. Ces étudiants auraient été exclus pour avoir refusé la proposition.

Des personnes qui ont tenté d’offrir à des membres de la communauté baha’ie un enseignement universitaire auraient elles aussi été menacées de poursuites.

Prisonniers d’opinion

Après l’élection présidentielle controversée de 2009, alors que le nœud se resserrait autour des universités et des étudiants, les campus étaient considérés comme des foyers de dissidence par excellence. Les manifestations pacifiques qui se déroulaient tous les ans à travers les campus à l’occasion de la Journée nationale de l’étudiant ont parfois été violemment dispersées et des dizaines d’étudiants arrêtés et incarcérés.

Nombre d’entre eux se sont vu attribuer des « étoiles » et ont par la suite été interdits d’étude. Dans les universités iraniennes, les comités de discipline ont couramment recours à une pratique discriminatoire qui consiste à attribuer aux étudiants des « étoiles » (mentions ajoutées au dossier personnel d’un étudiant) lorsqu’il a été constaté qu’ils ont participé à une activité « suspecte », par exemple à des actions politiques ou de défense des droits humains pacifiques. Un étudiant qui s’est vu assigner trois « étoiles » ne peut généralement plus poursuivre ses études.

Plusieurs générations d’étudiants ont depuis eu leur vie brisée, leurs espoirs d’avoir un diplôme et un bon emploi anéantis. Beaucoup n’ont pas eu d’autre choix que de quitter l’Iran parce que, comme la plupart des étudiants dans le monde, ils ont mené des débats et contesté l’ordre établi et ils se sont levés pour défendre leurs droits.

Quatre années plus tard, Amnesty International continue d’agir pour la libération des étudiants prisonniers d’opinion, dont certains sont emprisonnés depuis 2009 après avoir été déclarés coupables d’infractions vaguement définies portant atteinte à la sécurité nationale.

Parmi eux figurent : Majid Tavakkoli, dirigeant étudiant et lauréat en 2013 du prix norvégien de la Paix décerné à des étudiants, qui purge une peine de neuf années d’emprisonnement pour un discours prononcé pendant une manifestation à l’occasion de la Journée nationale des étudiants ; Bahareh Hedayat, étudiante et défenseure des droits des femmes, qui purge une peine de dix années d’emprisonnement pour diverses infractions, dont « rassemblement et collusion en vue de commettre des infractions compromettant la sécurité nationale » ; Sayed Ziaoddin (Zia) Nabavi, militant étudiant déjà marqué d’« étoiles » et cofondateur du Conseil de défense du droit à l’éducation, qui purge une peine de dix ans de prison pour « inimitié à l’égard de Dieu » ; Majid Dorri, membre du Conseil de défense du droit à l’éducation, déclaré coupable de diverses infractions dont « inimitié à l’égard de Dieu » pour lesquelles il purge six ans et demi de prison ; et Navid Khanjani, membre de la minorité baha’ie et de l’Association contre la discrimination dans l’éducation, qui purge une peine de douze ans de prison pour des infractions liées à son action en faveur d’organisations de droits humains.

Amnesty International a appris avec satisfaction l’annonce, par les autorités iraniennes, que les étudiants marqués d’« étoiles » et exclus de l’éducation entre 2011 et 2013 seraient autorisés à s’inscrire pour cette année universitaire. Le ministère des Sciences a toutefois déclaré que les étudiants marqués d’« étoiles » avant 2011, dont le prisonnier d’opinion Zia Nabavi, seraient obligés de repasser les examens nationaux d’entrée à l’université pour pouvoir se réinscrire.

Amnesty International prie instamment les autorités iraniennes d’autoriser tous les étudiants qui ont été marqués d’« étoiles » à reprendre leurs études, et de remettre en liberté tous ceux qui purgent des peines de prison uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits à la liberté d’expression et leurs droits de réunion et d’association.

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