Les Afghans (suite) : les bons exclus et les autres

Les Afghans qui occupaient un bâtiment désaffecté Ixelles ont été évacués par la police. Tournez la page ? Au Nord du pays, on préfère braquer les projecteurs sur le sort d’une jeune et bien intégré Afghan qui pourrait être expulsé samedi. La saga semble plus palpitante à raconter que de s’interroger sur dureté de notre politique d’asile.

Combien de temps les Afghans vont-ils tenir, écrivions-nous mercredi. On pressentait que ce serait court et de fait, cela n’a pas traîné. Jeudi après-midi la police a fait évacuer les occupants de l’ancien bâtiment de la Ligue des Familles. « Une expulsion illégale », affirme Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme. L’ordonnance est datée du dix septembre et le a été prise à la demande du Samu social qui comptait utiliser les locaux de la rue du Trône pour accueillir des sans-abri cet hiver « mais la convention d’occupation précaire conclue entre le Samu social et le propriétaire du bâtiment a été rompue le mercredi, explique Alexis Deswaef. Le Samu a annoncé mercredi dans la soirée qu’il renonçait à utiliser son bâtiment. Le Samu n’a plus aucun droit sur ce bâtiment mais on exécute l’ordonnance tout de même. » Le CPAS de Bruxelles a fait savoir qu’il n’avait pas demandé à la police de faire exécuter cette ordonnance.
Les familles afghanes vont être prises en charge par le CPAS d’Ixelles. Fin de l’épisode afghan dans les médias ? Sans doute pas, dans les médias flamands en tout. Depuis une bonne semaine, ceux-ci se passionnent pour le sort de Navid Shariffi, une jeune plombier afghan arrivé en 2008 en Belgique, à l’âge de 16 ans. Tout comme les Afghans squatteurs de Bruxelles, sa demande d’asile puis sa demande de régularisation ont été rejetées et il est menacé d’expulsion. Il aurait dû l’être mercredi. Un recours en extrême urgence l’a provisoirement sauvé. Prochaine tentative ce samedi.

Navid, une success story

Toute la Flandre semble s’émouvoir de cette histoire comme elle s’est émue du cas de Parwais Sangari expulsé en juillet 2012 et oublié depuis lors. Le profil est d’ailleurs identique. Ils sont jeunes, beaux, parfaitement intégrés selon les critères flamands : ils travaillent, paient leurs impôts et surtout parlent parfaitement néerlandais. Des critères qui ont valu à Navid le soutien du député N-VA Theo Francken qui dégaine pourtant chaque fois que l’on sort le mot demandeur d’asile ou régularisation. Bref, on ne comprend pas pourquoi la Secrétaire d’Etat à l’asile et à l’immigration, Maggie De Block se montre aussi intraitable à l’égard du jeune plombier qui paie ses impôts. « Navid parle mieux notre langue que le gouverneur de Flandre occidentale », précisait ce matin dans De Morgen l’éditorialiste Hugo Camps. « Maggie De Block doit faire un geste humanitaire. »
Une exigence que nous n’avons pas lue dans les quotidiens flamands pour ce qui concerne les familles et leurs jeunes enfants qui squattaient le bâtiment ixellois. Au contraire, ceux-ci ont largement relayé les propos de Maggie De Block parlant de l’occupation comme d’une orchestration et accusant les Afghans de faire du chantage émotionnel en servant des enfants pour obtenir gain de cause. L’expulsion forcée ne fait d’ailleurs que quelques lignes dans la majorité des médias (francophones compris). On ne trouve aucune analyse non plus sur la différence de traitement des demandes d’asile et de régularisation entre la Flandre et la partie francophone du pays. Bien plus sévère au Nord. Quant aux recours contre ces décisions, le taux de réussite est dix fois supérieur du côté francophone. Navid est une victime de cette politique restrictive mais on préfère évoquer ses amis, sa compagne polonaise et l’incroyable injustice qu’il subit.
Choquant ? Sans doute. Comme toujours une triste histoire individuelle passe mieux qu’un (plus triste encore) problème collectif. On défend son voisin, pas le groupe dont il fait partie. Et focaliser sur le vécu, les photos qui montrent un jeune Afghan tellement semblable à une famille flamande, bref faire de la proximité est désormais l’approche privilégiée dans la majorité des médias, au nord comme au sud.
L’histoire de Navid c’est aussi l’histoire d’une concurrence entre les victimes et les exclus. Rappelez-vous l’indignation du président du CPAS de Bruxelles qui qualifiait l’occupation des Afghans comme « une violence commise à l’égard des sans-abris et de ceux qui s’en occupent. » Il y a -t-il des exclus plus méritant l’attention que d’autres et plus faciles à défendre.? Navid d’abord ? « Nos » sans-abri avant les familles afghanes ? Les Roms de souche française avant le Roms de Roumanie. La liste est infinie et la question inepte.