Nous sommes tous des Européens ? Par Martine Vandemeulebroucke

La claque est rude. Avec les premiers renvois forcés de réfugiés vers la Turquie, on se sent un peu sonné, partagé entre la honte, la colère et le découragement. On aimerait zapper les images qui nous parviennent de Grèce. Ne pas voir ces scènes de violence sur les îles de Chios et de Lesbos, les visages désespérés de ceux qui craignent d’être renvoyés en Syrie, ne pas entendre le HCR dénoncer l’atteinte aux droits fondamentaux des demandeurs d’asile. Et le silence assourdissant des chefs d’ états européens.

Comme on aimerait se tromper parfois ! Comme on aurait aimé avoir tort en prédisant les conséquences désastreuses de l’accord intervenu entre la Turquie et l’Union européenne. Tout s’est déroulé comme prévu par les ONG et le Haut-Commissariat aux réfugiés : la Grèce abandonnée à son sort avec 50.000 réfugiés bloqués sur son territoire, incapable d’assurer les demandes d’asile en l’absence des renforts prévus par les partenaires européens. Les centres d’accueil grecs transformés en centre de détention. La Turquie qui expulse les Syriens quand elle ne leur tire pas dessus. Les promesses de réinstallation des réfugiés qui ne seront pas tenues. Les nouvelles routes migratoires qui se dessinent depuis la Libye et qui entraîneront encore davantage de naufrages, davantage de morts.

On peut difficilement imaginer que tout ceci surprenne les gouvernements européens et notre secrétaire d’Etat à l’asile, Théo Francken. Après qu’Amnesty ait dénoncé les renvois collectifs de réfugiés syriens par la Turquie, Francken a assuré que "dans ce cas", il faudrait "renégocier avec la Turquie ». Franchement, monsieur Francken, ne nous dites pas que vous découvrez subitement que la Turquie n’est pas un pays sûr et démocratique. Si ?

Avant l’accord avec la Turquie, la Commission européenne avait voulu réinstaller 160.000 réfugiés en Europe, 200 l’ont été effectivement

Personne n’est dupe en réalité. Aucun chef d’Etat n’a vraiment cherché à défendre l’accord intervenu avec la Turquie. Il était évident qu’il était totalement contraire à toutes les conventions internationales signées par l’Europe. Il était clair également que son seul objectif est de mettre fin aux arrivées de réfugiés syriens et irakiens. Les quatre mille agents promis au lendemain de l’accord du 18 mars pour aider les Grecs à faire face aux demandes d’asile ne sont pas arrivés et n’arriveront sans doute pas. Logique. Les migrants qui seront renvoyés en Turquie doivent avoir renoncé à demander l’asile en Grèce. Pourquoi les aiderait-on à demander l’asile dans ce pays ? Et quant à la réinstallation en Europe des réfugiés présents en Turquie, on ne demande même pas à voir. C’est déjà vu. Avant l’accord avec la Turquie, la Commission européenne avait voulu réinstaller 160.000 réfugiés en Europe, 200 l’ont été effectivement. Les réfugiés resteront en Turquie. La Pologne est la première à avoir été claire à ce sujet. La première ministre s’est servi des attentats de Bruxelles pour confirmer sa politique xénophobe selon la trop connue équation « réfugié syrien= musulman = terroriste ».

Un accord moins coûteux que la fin de Schengen

Personne n’est dupe car les enjeux n’étaient pas là. L’accord devait surtout servir à sauvegarder une certaine construction européenne et n’avait rien à voir avec des « valeurs européennes » qui auraient servi de balises. Quelles valeurs européennes d’ailleurs ? Les a-t-on jamais définies ? Partage-on vraiment les mêmes notions de respect des cultures, du rôle de l’Etat face aux inégalités sociales et aux convictions religieuses à Varsovie, Stockholm ou Londres ? Et quels liens privilégie-t-on entre Européens ? La panique suscitée par le démantèlement des accords de Schengen a été le vrai moteur des négociations avec la Turquie. Une majorité de pays européens, dont la Belgique, avaient rétabli le contrôle des frontières, érigé des murs ou des clôtures entre eux. Certains ont estimé le coût de l’abandon de la libre circulation à une somme évaluée entre 470 et 1400 milliards d’euros en dix ans alors, à côté de ça, les six milliards à la Turquie...

Certains ont estimé le coût de l’abandon de la libre circulation à une somme évaluée entre 470 et 1400 milliards d’euros en dix ans alors, à côté de ça, les six milliards à la Turquie...

La menace d’une désintégration de l’Europe sans frontières était réelle. Mais elle s’explique par l’attitude de certains gouvernements qui ont refusé l’entrée des réfugiés sur leur territoire le plus souvent pour des raisons de politique interne. Les gouvernements en place en Hongrie, en Pologne, au Danemark, aux Pays-Bas pour ne citer qu’eux sont composés de partis populistes voire d’extrême-droite. Ils sont le reflet d’une majorité de la population qui n’aime pas les étrangers. Et même dans des pays au départ accueillants, l’opinion publique a parfois viré de bord en raison des mesures prises par les gouvernements. Lorsque la Suède a rétabli le contrôle de ses frontières avec le Danemark, elle a rendu la vie impossible aux 15.000 frontaliers qui empruntent chaque jour le pont qui relie les villes de Malmö et de Copenhague et la colère s’est tournée vers les réfugiés rendus responsables de la dégradation de leurs conditions de déplacement et de vie. Chez nous également, les sondages ne laissent la place à aucune illusion. En décembre 2015, 72% des Belges disaient vouloir réduire ou stopper l’accueil des réfugiés.

L’heure n’est pas ni à l’ouverture des frontières ni à l’ouverture vers l’autre. Pourtant, il faut continuer à convaincre, à oser en parler autour de soi. Avec des arguments rationnels si l’empathie ne fonctionne plus. Rappeler les chiffres, l’inégalité des efforts fournis. Les pays riches, selon Oxfam, n’ont accueilli que 1,39% des cinq millions de réfugiés syriens. Et parmi eux, seuls le Canada, l’Allemagne, la Suède et la Norvège sortent positivement du lot. Quand le Haut-Commissaire aux Réfugiés, Filippo Grandi, martèle que la seule issue est de réinstaller massivement les réfugiés, d’ouvrir des voies légales d’accès vers les pays développés (aussi vers les Etats-Unis, la Russie, le Japon…), ce n’est pas faire preuve d’angélisme.

Les catastrophes humanitaires finissent toujours, d’une manière ou d’une autre, par se payer. Pour le moment, les seuls que nos pays paient, ce sont les réseaux criminels.

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