On se calme

Ouf quelle semaine ! Nous vivons donc une menace grave pour l’ordre public et la sécurité intérieure puisque les contrôles aux frontières avec la France ont été rétablis. La jungle, terrible jungle de Calais, menacerait nos dunes et nos cuistax, si l’on en croit certains hommes politiques. Est-ce l’iode marin ou le désir de flatter un certain électorat qui les fait ainsi délirer ? Et si on réfléchissait autrement ? Si on mettait en place des passages sûrs pour les réfugiés plutôt que d’ériger des barrières qui ne les arrêtent pas et ne les arrêteront jamais.

Le bidonville de Calais va donc être partiellement évacué. J’utilise ce terme plutôt que « jungle » qui évoque dans notre imaginaire un lieu où règnent les fauves et les « sauvages ». Le camp de Calais, c’est d’ailleurs devenu une petite ville avec des écoles, des centres de santé, des lieux de culte. Et ce sont ces espaces sociaux que la juge du tribunal administratif de Lille a décidé de préserver du démantèlement. L’évacuation, disent aujourd’hui les autorités françaises, se fera « progressivement », « calmement » et « si possible sans recours à la force publique ».
Voilà qui tranche avec les discours virils entendus jusqu’ici et avec l’excitation belge de cette semaine où l’on a vu plusieurs élus des communes du littoral rivaliser de propos plus extrémistes et plus odieux les uns que les autres. Tout se passe comme si certains avaient voulu jouer un remake de la guerre 14-18. La Belgique, et la Flandre en particulier, en résistance face à l’ennemi venu nous « envahir » comme l’ont titré les journaux du groupe Sudpresse. Le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon a envoyé au front 290 policiers supplémentaires pour contrôler les frontières parce qu’on devait s’attendre à un déferlement de « milliers de migrants » (sic). On estime entre trois et quatre mille le nombre de migrants à Calais mais, soit, cela fait effectivement « des milliers » si tous devaient décider de rejoindre Zeebruges. D’ailleurs les policiers ont tout de même eu de quoi s’occuper : ils ont arrêté 80 Afghans à La Panne cette semaine.

Tout ça pour quatre mille personnes

Tout cela ne règle en rien la question de fond. Cela fait une quinzaine d’années que la France tente d’empêcher migrants et réfugiés de rejoindre la Grande-Bretagne. Rien n’y fait. Les deux pays ont dépensé des sommes faramineuses pour ce faire. Rien que pour le salaire des CRS, la France paie 2,8 millions d’euros par mois et certains ont même calculé le coût des grenades lacrymogènes (40 euros pièce) lancées sur les réfugiés de Calais. Au cours du dernier week-end de janvier, 25.000 euros sont ainsi partis en fumée. Tout cela pour trois à quatre mille personnes qui veulent rejoindre leurs proches ou tenter de trouver du travail outre-Manche. Franchement, est-ce vraiment une charge si insupportable pour un pays comme l’Angleterre qui n’est pas un pays réputé pour la générosité de sa politique sociale ? Pourquoi a-t-on laissé pendant des années des centaines de personnes survivre dans des conditions indignes d’un pays européen ? Pourquoi n’a-t-on jamais cherché à résoudre politiquement le problème ? Parce que la France et la Grande-Bretagne espéraient ainsi dissuader les Afghans, les Erythréens et les Pakistanais à se rendre dans leurs pays ? Cela ne marche pas et ne marchera jamais. Combien de personnes sont mortes en tentant de traverser la Manche ? Combien de morts à Ceuta et Mellila où certains des migrants ont essayé des dizaines de fois de franchir les immenses barrières électrifiées. Combien de naufrages en Méditerranée ? Une frontière fermée n’arrêtera jamais un réfugié ou un migrant qui a payé le passeur cinq à six mille euros et est prêt à risquer sa vie pour refaire la sienne dans un pays sûr.

Des passages légaux

Les dirigeants européens le savent et pourtant ils continuent à poursuivre toujours la même politique de fermeture des frontières meurtrière et inefficace. Alors, la revendication des ONG, comme Amnesty, la Ligue des droits de l’Homme, le Ciré, Médecins du Monde, qui vise à mettre en place des passages sûrs et légaux pour les réfugiés [1] n’est pas aussi délirante ou angélique qu’elle peut le paraître au premier abord. Depuis trois, quatre ans, des chercheurs, des économistes étudient les conséquences d’une libéralisation des passages vers l’Europe et cherchent à voir sur quels leviers il faudrait agir pour réguler ces migrations. Deux économistes, Emmanuelle Auriol (école d’économie de Toulouse ) et Alice Mesnard (Université de Londres) proposent aux Etats de vendre les visas d’entrée, à un prix inférieur au coût des entrées clandestines et d’utiliser cet argent pour une politique de répression accrue du travail au noir de manière à dissuader ceux qui voudraient entrer sans visas. Payer les visas, cela peut paraître une manière cynique de répondre au besoin de protection des réfugiés mais l’est-ce davantage que la politique actuelle de l’Union européenne ?
Et puisqu’on parle sous, mentionnons pour conclure le tout récent rapport de la Banque Nationale Belge qui annonce que les surcoûts occasionnés par l’accueil des réfugiés dans notre pays seront amortis en 2020. La BNB estime même qu’à partir de cette date, « la vague migratoire va générer 0,1% de croissance supplémentaire ». La Banque, qu’on ne peut suspecter de gauchisme, rappelle qu’il n’y a que deux demandeurs d’asile par dix mille habitants en Belgique et que le nombre de demandeurs d’asile accueillis en 2015 (35.000) reste toujours inférieur à celui de l’année 2000 (42.700) quand les pays européens avaient dû accueillir les réfugiés du Kosovo. Pas de quoi paniquer donc mais allez dire ça à Jan Jambon, Theo Francken et à certains médias…

Notes

[1Une marche européenne pour demander ces passages légaux aura lieu ce samedi 27 février. A Bruxelles, elle partira à 13h30 de la gare du Nord.

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