Semira Adamu, quinze minutes et quinze années de violences

Le 22 septembre 1998, Semira Adamu était tuée lors d’un rapatriement forcé vers le Nigéria. Le visage souriant de cette jeune femme, photographie toute de rose vêtue dans un centre fermé, continue à hanter les mémoires. Et à nous interroger sur la politique belge à l’égard des demandeurs d’asile

Quinze minutes. Pendant quinze minutes, les gendarmes qui escortaient Semira Adamu pour la rapatrier de force, ont maintenu un coussin sur son visage jusqu’à l’étouffer. Ce meurtre d’une demandeuse d’asile a suscité une vague d’indignation sans précédent dans notre pays. Elle a éclairé l’opinion publique sur la violence utilisée fréquemment par les forces de l’ordre lors des expulsions forcées. Une violence qui était connue mais qui n’avait jusque là guère suscité de réactions. Elle n’était d’ailleurs pas propre à la Belgique. Entre 1993 et 2001, six autres demandeurs d’asile ont été tués en Europe lors d’un rapatriement forcé.
Quinze ans plus tard, l’histoire de Semira Adamu appartient-elle définitivement au passé ? A la suite de ce drame, une commission a été chargée d’évaluer les instructions en matière d’éloignements. Il en est ressorti notamment l’interdiction d’obstruer les voies respiratoires et d’utiliser des sédatifs pour diminuer la résistance de la personne. Le contrôle des éloignements a été confié à l’Inspection générale de la police mais beaucoup de doutes sont permis quant à son indépendance. Les rares plaintes déposées auprès de cette Inspection n’ont jamais débouché sur aucune sanction.
On nous dira que depuis 1998 des améliorations importantes sont apparues. Les enfants ne sont plus détenus en centres fermés mais se trouvent en centres de retour avec leurs parents. Le nombre de retours volontaires a considérablement augmenté. Les autorités ont compris la nécessité d’agir dans ce domaine, ne serait-ce que pour des raisons de coût. Les rapatriements forcés coûtent cher : plus de huit millions d’euros en 2012. Il y a dix ans, les programmes de retour volontaire étaient rejetés par les demandeurs d’asile déboutés et les sans-papiers. Aujourd’hui, le nombre de ces retours est passé à 5656 en 2012, sous le double effet d’une politique d’asile plus courte laissant moins de temps au rêve d’un séjour en Belgique et d’une approche plus intelligente du retour qui ne soit plus (ou pas trop) vécu comme un échec.

Violence institutionnelle

Tout va bien alors ? Non. La violence physique exercée lors d’une expulsion reste fréquente et la violence psychologique, les techniques d’humiliation le sont davantage encore. De nombreux témoignages font état d’insultes racistes. Des personnes sont dénudées avant d’être ficelées comme des paquets. D’autres sont réveillés en pleine nuit et amenés à l’aéroport sans avoir pu s’habiller.
On aurait tort cependant d’incriminer les seules forces de l’ordre ou le personnel des centres fermés. Cette violence est inhérente au système, elle est la conséquence d’un mépris de la personne étrangère , qualifiée d’illégale, une manière de dire que le droit est du côté de l’administration, de l’Office des Etrangers.
Qui se souvient encore de Tabitha, cette gamine de cinq ans à peine enfermée pendant deux mois dans un centre fermé avant d’être expulsée vers le Congo où personne ne pouvait l’accueillir alors que sa mère, réfugiée, l’attendait au Canada ? L’Office des Etrangers a agi alors comme la plus caricaturale et la plus bête des administrations soviétiques. Quatre ans plus tard, en 2006, la Belgique a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme pour sa politique d’éloignement des mineurs. Une condamnation parmi d’autres car notre pays les collectionne en matière de droit des étrangers.
Semira et Tabitha, c’est l’illustration d’une violence institutionnelle qui est le reflet de la politique menée par les ministres de l’Intérieur successifs. Depuis vingt ans au moins, ceux-ci rivalisent de propos musclés sur leurs résultats en matière d’éloignements des étrangers et l’actuelle secrétaire d’Etat à l’immigration Maggie De Block manie avec aisance ce langage viril. « Je poursuis inlassablement ma politique de retour », a-t-elle encore déclaré le premier août dernier. « Il y a eu 3708 rapatriements forcés en 2011, 3847 en 2012 et déjà 2125 pour les six premiers mois de 2013 ». Applaudissez ?
Aussi longtemps que des ministres se vanteront de faire du chiffre dans ce domaine, on peut craindre que l’histoire de Semira Adamu n’appartiendra jamais au passé.

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