Soyons déraisonnables

On nous dit toujours qu’il ne faut pas se laisser guider par ses émotions. Qu’il faut rester froid et rationnel face aux images atroces que diffusent les médias sur l’exode des réfugiés de Syrie parce qu’on ne fait pas une politique migratoire avec des bons sentiments. Depuis plusieurs semaines, des milliers de personnes manifestent, multiplient les gestes de soutien envers ces réfugiés. Elles mettent leur logement à leur disposition, montent des tentes, apportent des jouets pour les enfants. Cela s’appelle la solidarité humaine et c’est sans doute la seule manière raisonnable d’agir.

Depuis quelque temps, je lis, je regarde, j’écoute les infos avec effarement. Ces femmes et ces enfants qu’on matraque aux frontières, ces réfugiés qu’on enferme derrière des barbelés, qu’on abandonne à leur sort sans eau ni nourriture dans les gares ou dans les ports, ce mur qu’on érige tout au long de la frontière hongroise, c’est ça l’Europe ? Ces chefs d’Etat incapables de réagir face à la plus grande crise humanitaire depuis la seconde guerre mondiale, c’est ça l’Europe ? Mais ces citoyens qui manifestent en Hongrie en brandissant des calicots où ils demandent aux Syriens de les excuser pour l’attitude de leur gouvernement, ces supporters allemands qui, dans les stades, souhaitent la bienvenue aux réfugiés, ces Belges qui multiplient les initiatives pour soutenir les demandeurs d’asile dans les centres d’accueil ou dans le parc Maximilien, c’est ça aussi l’Europe. Et ces informations-là se regardent avec soulagement. C’est une mobilisation qui va bien au-delà de ce qu’on constate généralement lors des catastrophes humanitaires à l’étranger. On ne se contente pas de donner de l’argent, de la nourriture ou des vêtements. Certains ouvrent leurs portes au sens littéral du terme. D’autres parrainent les nouveaux venus, aident les enfants à l’école, en un mot, s’engagent.
Je ne suis pas angélique. J’ai lu comme tout le monde les publications immondes sur les forums de certains journaux qui ont oublié leur obligation déontologique de ne pas publier les messages qui incitent à la haine. J’ai été abasourdie par ces messages racistes qui ne se cachent même plus derrière l’anonymat qu’encourage internet. On publie sa haine de l’étranger en même temps que sa photo. Si je quitte le cercle de mes amis réels et virtuels, j’entends ceux qui prônent une générosité à deux vitesses calquée sur le principe de préférence nationale.
Ces gens-là sont-ils majoritaires ou minoritaires ? Peu importe finalement. Ce qui compte, c’est de constater que les lignes bougent enfin. Que des gens n’ont plus peur d’affirmer leur solidarité comme l’invite d’ailleurs à le faire une plate-forme de six organisations (Amnesty, la Ligue des Droits de l’Homme, le Ciré, Médecins du Monde, le CNCD et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté).
Ce qui compte, c’est que ce mouvement commence à faire des vagues qui mouillent tout doucement les politiciens, les chefs d’entreprise, les responsables syndicaux et religieux. Bien sûr, cela reste encore timide. Le gouvernement ne dit rien sinon qu’il agit pour gérer la prise en charge des demandeurs d’asile. Sans atermoiement mais sans trop de zèle non plus. Il aura fallu attendre ce week-end pour entendre Charles Michel sortir du bois et condamner les discours populistes à la Viktor Orban ou à la façon N-VA qui aime opposer « nos pauvres » aux réfugiés. Cela ne l’a pas empêché pour autant de sortir une fois encore la célèbre mais vide formule « humanité mais fermeté ». A moins que ce ne soit l’inverse.
Mais soit, c’est enfin un message à ceux qui roulent des mécaniques, à ceux qui mettent le statut de réfugié sous conditions, qui veulent intervenir militairement en Syrie, trier au préalable les bons et les mauvais réfugiés, qui affirment qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, qu’il faut garder la tête froide et non réagir avec ses tripes après avoir vu la photo d’un bébé mort noyé. Passons sur le mépris qui irradie de ce genre d’assertion. On a plutôt envie de dire que rien n’est plus rationnel que la solidarité. Qu’avoir le sens des responsabilités suppose précisément de se mobiliser. Ceux qui le font, ont compris l’essentiel. Ils savent que les réfugiés sont là, ici, dans nos rues, dans nos communes et qu’il faut les accueillir dignement car c’est la seule attitude possible et souhaitable.

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