Traqué par Aube dorée et la police grecque, Mamadou demande la protection de la Belgique

Il est Guinéen et a obtenu le statut de réfugié en Grèce. Pourtant, c’est ce pays européen, berceau de la démocratie que Mamadou Bah a fui. Comme tant d’autres étrangers, il était devenu la cible des commandos néonazis d’Aube dorée.

Dans ce quartier populaire d’Anderlecht, Mamadou Bah ne sent pas trop dépaysé. Les communautés maghrébines et africaines s’y côtoient comme à Athènes où il vivait, il y a trois semaines encore. « Je dois refaire ma vie à zéro, » nous dit-il en tournant et retournant sa tasse de café entre les mains. Refaire sa vie, en sécurité, il l’espère en tout cas. Obtenir l’asile en Belgique est une bataille qui est loin d’être gagnée d’avance.
On le sent tout de suite : Mamadou est un homme atteint. Physiquement et psychologiquement. En Grèce, où il avait obtenu le statut de réfugié, il a été tabassé et menacé de mort par les militants d’Aube dorée et les policiers grecs n’ont rien fait pour le protéger, au contraire. L’infiltration de la police par ce mouvement d’extrême-droite est évidente.
Le Guinéen a connu le racisme, l’humiliation, la peur. Il parle calmement mais sa voix dissimule mal sa colère lorsqu’il évoque ses dernières semaines à Athènes. « Est-ce les mesures d’austérité qui ont fait basculer ce pays ? La Grèce a changé. Les gens sont devenus racistes. Je n’aurais jamais imaginé vivre ce que j’ai vécu dans un pays européen. »
Lors de notre rencontre, le premier geste de Mamadou aura été de brandir sa carte rose comme un trophée désormais inutile. Cette carte, tous les demandeurs d’asile la reçoivent à leur arrivée en Grèce. Elle donne le droit de travailler, de circuler librement, en théorie du moins. Elle doit être renouvelée tous les six mois aussi longtemps que dure l’examen de la demande d’asile. Mamadou, arrivé clandestinement en Grèce en 2006, aura attendu six ans avant d’être reconnu réfugié. La carte rose, il faut pouvoir la sortir lors de chaque contrôle de la police, « donc entre dix et quinze fois par jour. Les contrôles sont incessants. On peut vous embarquer sans motif. je ne compte plus le nombre de fois où des policiers sont montés dans le bus et en ont fait descendre tous les immigrés. »
Pourtant, assure Mamadou, les Grecs étaient aimables quand je suis arrivé. Cela permettait d’attendre avec espoir. J’ai tout fait pour m’intégrer. J’ai appris la langue, j’ai trouvé du travail dans un restaurant. » Mais avec un statut particulier tout de même. « J’étais le seul Noir et donc j’étais le seul à être payé en black, » sourit-il. « J’ai vite compris que je ne serais jamais reconnu légalement comme travailleur. Je travaillais douze heures par jour et le week-end, je gagnais 20 euros les jours de semaines. »
Mamadou voit le comportement de la population changer à l’égard des étrangers. Il assiste à la montée en puissance d’Aube dorée. Il s’investit dans les mouvements antifascites, devient Secrétaire de l’Union des ressortissants guinéens de Grèce.Il aide les immigrés blessés suite aux agressions commises par les néonazis d’Aube dorée qui paradent en uniforme noir et circulent la nuit en moto, à la chasse de tous ceux qui ont une tête d’étranger. Et dans la nuit du 22 août dernier, il comprend que son tour est arrivé.
« Je rentrais de mon travail et j’attendais le bus. J’ai vu quatre motos arriver avec deux personnes sur chacune d’elles. Je me suis retourné pour qu’ils ne voient pas mon visage mais le conducteur de la deuxième moto m’a vu et m’a lancé : qu’est-ce que tu fais ici en Grèce ? Moi, je reculais, je comprenais que je n’allais pas m’en sortir. J’ai pris la fuite en courant mais la première moto m’attendait un peu plus loin. Son conducteur m’a frappé sur la tête avec une barre de fer. Je n’arrivais plus à me relever. J’ai cru que j’allais mourir. Je saignais beaucoup. Je suis entré dans la circulation automobile. Ils ont voulu me suivre mais l’un d’eux a dit : laisse, il va tout de même mourir. »
Mamadou n’est pas allé à l’hôpital. L’hôpital public est en principe gratuit mais dans les faits, il ne l’est plus pour les immigrés. Il ’a pas porté plainte non plus. « Si on porte plainte contre Aube dorée, on vous dit que la plainte est irrecevable. Si vous insistez, les policiers deviennent menaçants. » Mamadou s’est fait un jour racketté par un policier qu lui pris 40 euros lors d’une fouille (« l’équivalent de deux jours de mon salaire) ». Il s’est fait mettre à nu lors d’un contrôle. « Comment voulez-vous avoir confiance ? »
Cette agression a terrorisé Mamadou mais l’a aussi mis en colère. « J’ai parlé à des journalistes grecs et ils ont publié mon récit. A la suite de ces articles, les militants d’Aube dorée sont venus jusqu’à mon lieu de travail. Ils ont dit qu’ils venaient achever la besogne. J’ai été prévenu par un vendeur de sandwichs juste à temps pour m’enfuir. Ensuite, ils ont repéré ma maison. J’ai du aller habiter chez des amis. Le président grec du CADTM (comité pour l’abolition de la dette du Tiers-monde) m’a dit que j’avais été courageux mais que je devais quitter la Grèce. Si la police t’embarque, m’a-t-il dit, cela ne va pas bien se passer pour toi. »
Alors le quatre octobre, Mamadou est parti pour la Belgique où il savait que des amis et militants du CADTM pourraient l’accueillir. Avec un objectif précis : demander l’asile à la Belgique. « C’est aussi un choix symbolique. Bruxelles, c’est l’Europe. Si je n’ai pas la protection de la Belgique, où irais-je ? »
La Belgique pourrait-elle accorder l’asile à Mamadou ? En principe, rien ne l’interdit. Un réfugié reconnu dans un état européen peut demander l’asile à un autre état si le premier n’est pas capable d’assurer sa protection. Mamadou dispose d’un visa Schengen qui lui permet de rester trois mois dans notre pays. En demandant l’asile, il s’expose au risque de recevoir un ordre de quitter le territoire parce que l’Office des Etrangers pourrait le soupçonner de vouloir immigrer. Sa demande d’asile, telle qu’elle a été introduite en Grèce, pourrait repartir de zéro et ne pas être jugée recevable. S’il franchit ce premier écueil, il reste le principal : convaincre le Commissariat général aux réfugiés qu’il est en danger en Grèce. C’est jouable, estime son avocat : il a été agressé en tant qu’Africain mais aussi à titre personnel puisque Aube dorée l’a pourchassé jusqu’à son domicile. Mais, on s’en doute, le message qui serait ainsi donné à la Grèce (et aux étrangers qui y vivent) n’a, politiquement, rien d’anodin.
Mamadou compte sur la mobilisation du mouvement associatif belge. « Je ne me bats pas seulement pour moi-même. Je me bats pour tous les immigrés qui sont en danger et qui ne sont pas entendus. Un Grec (le rappeur Pavlos Fyssas) a été poignardé par Aube dorée ? On a aussitôt arrêté son dirigeant mais combien d’étrangers n’ont-ils pas été blessés ou tués en Grèce ? Comme ces ouvriers agricoles albanais qui avaient eu le culot de demander à leur patron d’être payés. Ou ces cueilleurs de fraises guinéens qu’on a tirés comme des lapins. Ils ne comptent pas eux ? »
Mamadou se tait. Que dire de plus en effet ?

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