Fabriquons-nous des « momies desséchées » dans nos prisons ? Par Philippe Hensmans directeur d’Amnesty Belgique francophone

En pleine grève des gardiens de prisons, trois d’entre eux ont tenu à nous rencontrer. Pour raconter leur histoire, et la vie en prison, y compris en dehors de la grève. Et le tableau est sombre, effrayant, même si on n’est pas forcément d’accord avec les moyens d’action. La Belgique n’est pas humaine. Ce qui fait d’ailleurs qu’elle est condamnée par les institutions des au Conseil des droits de l’homme des Nations unies et du Conseil d’Europe. Charge à nous d’exercer notre devoir de citoyen. Car l’état de droit ne peut s’arrêter aux portes de prisons.
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Ils sont trois. Assis à une terrasse, ils m’attendent avec patience, même si les temps sont agités pour eux. Je ne les ai jamais rencontrés : j’ai juste reçu un email me proposant une rencontre.

Ils veulent m’expliquer leur situation en tant qu’agents pénitentiaires. Les trois sont blanchis sous le harnais (au moins 19 ans d’expérience), même si chacun d’entre eux présente un profil différent. D’emblée, ils me font comprendre que c’est leur expérience, et elle seule, qui garantit leur compétence. Car une formation, ils n’en ont pas eu : “J’étais électricien d’entreprise, avant de devenir gardien. J’ai réussi l’examen d’état, et je suis arrivé à la prison. On m’a dit de suivre un autre gardien pendant une journée, et voilà, c’était fini. Le lendemain, on m’a donné les clés, et j’ai du me débrouiller”. les deux autres hochent la tête et confirment avoir suivi la même trajectoire.
“On a bien parlé de mettre en place une formation de six mois à Marneffe, mais elle a été réduite d’abord à trois mois, pour finalement disparaître. Faute de moyens. En France, la formation obligatoire dure deux ans”.

“Faute de moyens”, c’est le discours qu’ils entendent chaque jour, ou presque. C’est ce qui semble justifier, à les écouter, toutes les aberrations qu’ils notent au quotidien : “On nous a installé un poste de contrôle avec 90 caméras, suite à une émeute il y a quelques années. Mais nous n’avons pas assez de personnel pour rester derrière le poste de commande… Résultats des courses, il est inutilisé”. “Notre directeur n’a pas pu obtenir un véhicule avec chauffeur pour tous les transports qui doivent être faits (notamment vers des tribunaux dans d’autres arrondissements : la facture de taxis s’élève donc à 50.000 euros par an !”

Ils insistent beaucoup sur l’importance du travail relationnel au quotidien, même si l’image que l’on a souvent des gardiens semble contradictoire avec cela et si les conditions de travail et la diminution du personnel rendent tout plus difficile : “Quand un gars ne demande plus une dose de 80 de méthadone, mais seulement de 40, tu sais qu’il a reçu de la dope de l’extérieur. Et d’ailleurs, il va falloir faire gaffe lors de la reprise du travail : les toxicos sont en partie sevrés, et risquent une overdose.”

Pour eux, leur travail est aussi préventif : détecter les détenus en période suicidaire, repérer les radicaux,.. Mais là également, le travail est devenu difficile : “Nous n’avons reçu aucune consigne pour les radicaux, personne n’a été formé, et nous n’avons pas assez de cellules pour vraiment les isoler des autres”.

La détection des analphabètes et le soutien qui leur est apporté (soit directement par les gardiens, soit avec l’aide d’associations comme l’Adeppi) est aussi en danger : manque de temps, et si la surveillance par caméras uniquement progresse, les contacts directs avec les détenus disparaîtront, empêchant ce type de travail social. Pourtant, la prison est un des derniers endroits où l’analphabétisme peut être détecté : “Auparavant, les trois jours au Petit Château des appelés au service militaire permettaient cela ; aujourd’hui c’est fini, bien sûr”.

Lorsque je leur parle du fait qu’ils prennent les détenus en otage, et que la situation dans les cellules est inadmissible, ils le reconnaissent, tout en affirmant que cela fait longtemps qu’ils essayent d’attirer l’attention sur ce qui se passe dans nos prisons, sans effet. “Les détenus en temps normal se retrouveront comme en période de grève pour certaines choses (une heure de préau par jour, au lieu de trois,....) après les mesures d’économies. C’est déjà le cas en Flandres”. Pour eux, le “plan de prévention”, qui avait déjà été élaboré il y a trois ans, a été fait sur papier, sans tenir compte de la réalité : “Nous allons devoir renvoyer tous les détenus en cellule de 18h30 à 7h du matin. Ça veut dire qu’il n’y aura plus de visite possible pour les proches des prisonniers qui travaillent, sauf en prenant des congés. Et le week-end, nous n’avons que 22 places de visite.”

Aujourd’hui déjà, la situation peut être extrêmement difficile : “À la prison de Namur, on compte 200 détenus pour 136 places. La nuit, nous sommes en tout et pour tout quatre gardiens. Si l’un des prisonniers doit être envoyé à l’hopital, deux gardiens doivent l’accompagner. Résultat des courses : nous ne sommes plus que deux surveillants !”

La tendance lourde que l’on observe aujourd’hui, à savoir le recours systématique aux caméras (le Panoptikon revu et corrigé), et le fait de maintenir au maximum les détenus dans leur cellule va encore réduire les contacts sociaux qui sont pourtant indispensables si l’on veut que la prison remplisse un minimum sa fonction sociale. “Ce qui semble a priori une bonne idée, comme l’ordinateur, la douche et le téléphone dans la cellule, risque d’avoir un impact négatif. Car notre rôle aujourd’hui est par exemple d’aider les détenus à remplir leurs formulaires. Ce qui ne sera plus le cas si l’on diminue encore les effectifs. Les détenus resteront encore plus seuls toute la journée.”

Mais pourquoi les gardiens flamands ne sont-ils pas en grève ? “Leurs directeurs ont mis en place les mesures demandées par le ministre, et il faut aussi noter que leurs prisons sont plus modernes, tandis que l’âge moyen des gardiens est plus jeune. Mais l’impact est quand même là : les détenus n’ont plus les mêmes facilités qu’avant. Ils ont droit à un service très minimum…”.

L’heure et demie de discussion se termine. J’en ressort avec deux sentiments renforcés : tout d’abord, la logique de “gestion” de notre système pénitentiaire (et de la justice dans son ensemble serait-on tenté de dire) conduit à des situations inacceptables quand on voit la situation des prisonniers lors de grèves comme celle des gardiens. Mais surtout, il y a quelque chose de pourri dans les prisons de notre royaume, et pas seulement les seaux hygiéniques dans les cellules.

Depuis des années, des organismes comme le CPT (Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains et dégradants), la Ligue des droits de l’homme et Amnesty International dénoncent la situation dans les geôles belges, sans que rien ne bouge, ou presque. Bien sûr, pour beaucoup de gens, les prisonniers sont des “sous-citoyens”. Mais comme le rappelait Dostoïevki, qui découvrait l’humanité de ses congénères en prison dans “Souvenirs de la maison des morts”, “la privation de la liberté ne signifie pas la privation de toutes les libertés : si contraignante soit-elle, la prison ne pourra jamais faire oublier au détenu qu’il est un être humain”. [1]

Charge à nous, et à nos dirigeants de démentir ceci :

“Il est avéré que ni les maisons de force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne corrigent le criminel ; ces châtiments ne peuvent que le punir et rassurer la société contre les attentats qu’il pourrait commettre. La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues et une effroyable insouciance. D’autre part, je suis certain que le célèbre système cellulaire n’atteint qu’un but apparent et trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie, énerve son âme qu’il affaiblit et effraye, et montre enfin une momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d’amendement et de repentir“. (Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts)

Pour agir, signez notre pétition à ce sujet ici

Notes

[1(1)La prison de Fédor Dostoïevski : une porte ouverte sur la connaissance, Claudio Besozzi, Cantley, janvier 2012

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