Monsieur Erdogan, vous êtes en train de vous faire avoir Par Philippe Hensmans

Lettre ouverte publiée également dans Le Soir ce 15/3/2016

Monsieur le Président,

Comme beaucoup d’européens, je suis en train d’assister — de loin certes — aux négociations que vous avez entamées avec l’Union européenne à propos des réfugiés qui risquent la mort pour éviter la mort, bref qui essayent d’obtenir des pays européens ce que les Conventions de Genève leur réservaient jusqu’à présent, à savoir le droit d’asile.
Oh, vous savez bien ce que c’est que de recevoir des réfugiés sur votre sol, et même beaucoup mieux que les pays de l’UE : plus de 3,1 millions d’entre eux sont officiellement enregistrés sur votre territoire [1] (pour un peu plus d’un million en Europe). Bien sûr, leur traitement n’est pas optimal. On constate que vous les maltraitez souvent, quand vous ne les renvoyez pas en Syrie [2]. Même si la moitié des ces réfugiés sont des enfants, 90% de ces familles vivent en dehors des camps et n’ont pas d’accès aux services de base. Mais vous l’avez vu : mes dirigeants s’en moquent. Et que l’argent de l’UE serve à financer des détentions illégales et un programme de renvoi, peu leur importe [3].

Par ailleurs, vous disposez d’une richesse énorme : la capacité de recaser autant de migrants sur votre territoire (ça vaut bien d’autres ressources naturelles comme le cobalt ou le coltan, dans le fond) ; j’essayerais donc de mieux valoriser tout cela. Regardez : le budget 2016 des institutions de l’UE est de 143 milliards. Qu’est ce que 6 milliards d’euros représentent in fine ? Vous pouvez y aller ! Mais bon, il est vrai aussi que des 3 milliards d’euros promis par l’UE il y a peu pour vous aider à gérer cette situation, 95 millions seulement ont déjà été engagés (dont une quarantaine destinés à des organisations humanitaires). Et là, je me méfierais déjà. Parce que les promesses dans ce genre, on en a connu beaucoup ces dernières années. Demandez au Liban. Plus d’un quart de la population est constituée de réfugiés, syriens pour la plupart. Et 70% des familles syriennes dans ce pays vivent sous le seuil de pauvreté, notamment en raison du manque de réalisation des promesses de la communauté internationale. Faites donc attention…

Mais là où je me méfierais vraiment, c’est en ce qui concerne le deal “un réfugié de retour pour un réfugié repris”. L’idée est simple, en théorie : pour chaque réfugié renvoyé de Grèce chez vous, les Européens viendront en récupérer un autre en Turquie. Évidemment, ça vous intéresse, notamment en ce qui concerne les Kurdes syriens ou irakiens que vous récupéreriez ainsi. Mais je vous invite à examiner ce qui s’est passé ces derniers mois en Europe : 160.000 réfugiés auraient du être relocalisés dans les pays de l’UE, c’est du moins l’accord qui avait été fixé à Bruxelles. En pratique, quelques dizaines de milliers seulement ont été acceptés par quelques nations. De plus en plus de pays européens refusent systématiquement l’arrivée de nouveaux réfugiés. Et ils espèrent bien que vous allez tous les garder, en fait. Les Grecs en savent quelque chose, et vous êtes le prochain sur la liste.

Bon, il y a une chose que vous avez bien comprise dans ces négociations : les valeurs fondatrices de l’Union européenne peuvent être interprétées de façon très variable. M. Orban et le président polonais l’ont bien intégré. Et vous aussi. Que vous ayez, par exemple (mais la liste des violations des droits humains en Turquie est longue [4]), mis sous tutelle un journal au moment où vous entamez des négociations avec la Commission, sans que cela semble gêner personne, montre clairement que votre nouvelle ressource naturelle, l’espace pour “héberger” des réfugiés, vaut son pesant d’or. De là à dire que vous allez pouvoir entrer dans l’UE, il y a encore un pas à franchir, même si nos dirigeants sont vraiment prêts à tout, apparemment.

Recevez, Monsieur le Président, l’assurance de ma considération prudente,

Philippe Hensmans
Directeur Général Amnesty International Belgique