L’Interview — Loudmila Alexeïeva

La militante russe Loudmila Alexeïeva a commencé à œuvrer pour les droits humains au milieu des années 1960. Grande défenseure des droits humains, elle a cofondé le Groupe Helsinki de Moscou, une organisation de surveillance de la situation des droits fondamentaux. Pour Le Fil, elle évoque sa vie de militante.

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Comment est né votre intérêt pour les droits humains ?
En 1965, après l’arrestation de deux écrivains moscovites, Andreï Siniavski et Iouli Daniel, il y a eu pour la première fois en Union soviétique des manifestations publiques de protestation. [Les deux écrivains avaient publié à l’étranger des satires prenant pour cible le régime soviétique. Après avoir été arrêtés, ils ont subi un simulacre de procès auquel on a pu attribuer un rôle déterminant dans la naissance du mouvement dissident soviétique moderne.] J’ai simplement eu la chance de me trouver au milieu de tout cela, car j’étais une amie de Iouli Daniel. Ces actions publiques m’ont encouragée à agir, c’était ce qui me convenait, ce que je voulais faire – et, en 45 ans, je n’ai jamais arrêté. Je ne veux rien faire d’autre pour le restant de mes jours. J’aurais peut-être pu commencer plus tôt, mais rien de tel n’existait auparavant en Union soviétique.
Dans les années 1960, pour la première fois, des mouvements de protestation ont dénoncé l’attitude de l’État, qui faisait peu de cas de l’opinion de ses citoyens et ne respectait guère la dignité humaine. Nous n’étions pas influencés par l’Ouest – par exemple, je ne savais même pas que la Déclaration universelle des droits de l’homme avait été adoptée en 1948 ; le terme « droits humains » n’existait pas et nous ignorions l’existence de mouvements en leur faveur à l’Ouest.

Quels sont, selon vous, les principaux obstacles rencontrés dans la lutte contre les atteintes aux droits humains en Russie ?
À mon sens, le non-respect du droit à la liberté de réunion a été un obstacle majeur ces deux dernières années : le déni du droit de descendre dans la rue pour faire entendre sa voix. Aujourd’hui, il est important que les élections soient équitables. Si elles le sont, le gouvernement prêtera l’oreille à nos opinions et à nos préoccupations. Dans le cas contraire, il continuera de faire ce qui lui plaît. Cela vaut pour tous les gouvernements, dans le monde entier. Ils trouvent beaucoup plus facile de gouverner quand ils ne sont pas obligés d’écouter les différentes opinions, de négocier, de trouver des compromis. Nous, le peuple, devons exiger qu’on nous écoute.

Si vous pouviez changer une chose en Russie, que feriez-vous ?
Je rendrais les tribunaux indépendants. Si nous avions des tribunaux réellement indépendants des autorités fédérales et régionales, ne dépendant d’aucune autre autorité que celle de la loi, cela constituerait un vrai changement dans notre État bien imparfait.

Quelles conséquences votre action en faveur des droits humains a-t-elle sur votre vie et votre famille ?
Elle a donné un sens et un but à ma vie. Mon action et ma vie ne font qu’un, et si je dis cela ce n’est pas seulement parce que je suis vieille et solitaire. Quand nous avons fondé le Groupe Helsinki de Moscou en 1976, mon époux a décidé que notre appartement servirait de bureau du groupe ; il s’est donc trouvé que nous vivions au bureau. Mes proches m’ont apporté un grand soutien. Ils se disaient : « On a une mère bizarre, mais elle fait ce qu’elle doit faire. » Il n’y a jamais eu de conflits à ce sujet. Mon plus jeune fils n’a pas été autorisé à rédiger une thèse, mon époux a été contraint de démissionner de son travail, mon fils aîné a subi un interrogatoire du KGB, mais ils m’ont toujours soutenue ; ils étaient convaincus que ce que je faisais était juste et bon.

Qu’est-ce qui vous permet de rester motivée dans les moments difficiles ?
Aujourd’hui, sur dix dossiers dont nous nous saisissons, nous parvenons à faire avancer les choses sur peut-être deux ou trois. Quand nous n’arrivons à rien, il nous faut penser à nos succès pour aller de l’avant. Remporter des victoires sur deux ou trois dossiers, c’est déjà un progrès comparé à l’époque soviétique.

Que représente Amnesty International pour vous ?
J’aime beaucoup Amnesty International. Quand l’organisation est venue nous voir à l’époque soviétique et qu’on a su le travail qu’elle accomplissait, j’ai été enchantée d’apprendre qu’il y avait, à l’étranger, des gens qui se souciaient de notre situation. Pour moi, c’était une belle forme d’altruisme à laquelle je n’étais pas préparée.
Ce qui me préoccupait, moi, c’était la situation dans mon pays. Mais se soucier des droits humains dans d’autres pays, prendre à cœur le sort de gens qui ne pensent pas comme vous, je trouve cela admirable. Je suis très fière que mon plus jeune fils ait fondé un groupe d’Amnesty International dans son école, lorsque nous avons dû émigrer aux États-Unis.

Avez-vous un message pour nos lecteurs ?
Je souhaite que les membres d’Amnesty International du monde entier continuent à défendre les droits humains dans d’autres pays et d’autres cultures. Je souhaiterais que, dans le monde entier, les gens vivent dans des conditions qui leur permettent de trouver l’énergie et le temps de se préoccuper du sort et des droits humains d’autrui.

Quel est l’enseignement le plus important que vous ayez tiré de votre action militante ?
Il ne vient pas de mon action, mais de ma grand-mère, qui m’a élevée, et qui m’a appris à traiter les autres comme je voudrais être traitée, et à ne pas leur faire ce que je ne voudrais pas que l’on me fasse.

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