Droits humains en Somalie

« La mort et les blessures au quotidien »

Tandis que le Conseil des droits de l’homme des Nations unies se réunit pour étudier la situation des droits humains en Somalie, Amnesty International demande qu’une commission indépendante enquête sur les crimes de guerre et que des mesures efficaces soient prises pour protéger les civils.

Lorsqu’on a demandé à Amina pourquoi elle était partie de chez elle, en Somalie, elle a répondu : « La mort et les blessures faisaient de plus en plus partie du quotidien… On trouvait des cadavres partout. »
Le conflit armé en Somalie ne donne aucun signe d’apaisement. Des hommes, des femmes et des enfants subissent les effets d’une crise des droits humains qui n’a guère attiré l’attention de la communauté internationale. Des millions de personnes ont été déplacées et un grand nombre n’a bénéficié d’aucune aide. Des zones densément peuplées font l’objet d’attaques menées sans discrimination ; des groupes islamistes armés châtient ou même tuent des personnes qu’ils considèrent comme des opposants ou qu’ils accusent de ne pas avoir respecté leurs règles.
La Somalie constitue un cas extrême d’« État défaillant », et une génération tout entière y a grandi sans connaître la paix.
Le 3 mai 2011, des représentants de nombreux gouvernements se réuniront à Genève, en Suisse, pour étudier la situation des droits humains en Somalie dans le cadre de l’Examen périodique universel des Nations unies (EPU). Amnesty International profite de cette occasion pour demander à la communauté internationale de ne pas oublier la population civile somalienne.
La situation ne pourra s’améliorer que lorsque des mesures seront prises pour contraindre à rendre des comptes les responsables d’atteintes dramatiques aux droits humains et de crimes de guerre presque quotidiens.

Vingt ans de conflit

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Des Somaliens emmènent dans un centre de soins des enfants blessés par un obus de mortier tombé sur leur maison à Mogadiscio (juillet 2009) © AP/PA Photo/Farah Abdi Warsameh

En 1991, le gouvernement du président Siyad Barré a été renversé par des groupes armés. Depuis lors, le sud et le centre de la Somalie sont embourbés dans un conflit alimenté par les rivalités entre clans, la concurrence des différents groupes pour les maigres ressources du pays, les partis pris idéologiques et l’activité criminelle.
Après des années de lutte pour le pouvoir entre les seigneurs de la guerre, un groupe appelé l’Union des Tribunaux islamiques a pris le contrôle de fait de la capitale, Mogadiscio, et de plusieurs autres villes en juin 2006. À la fin de l’année 2006, l’Éthiopie, opposée à l’Union des Tribunaux islamiques et soutenue par les États-Unis, a lancé une intervention militaire afin de remettre au pouvoir le gouvernement fédéral de transition, reconnu par la communauté internationale. Formé en 2004 lors d’une conférence nationale de réconciliation, le gouvernement fédéral de transition est resté en exil jusqu’en 2006.
Au début, l’intervention éthiopienne est parvenue à installer au pouvoir le gouvernement fédéral de transition et à chasser l’Union des Tribunaux islamiques ; celle-ci s’est divisée en de nombreux groupes, dont la milice Al Shabab qui contrôle aujourd’hui une grande partie du pays. Beaucoup de ces groupes ont lancé des attaques contre les forces éthiopiennes et celles du gouvernement fédéral de transition. Des dizaines de milliers de civils ont été tués ou blessés et des milliers d’autres ont été déplacés pendant les combats.
En janvier 2009, un nouveau gouvernement fédéral de transition a été formé après qu’un accord de paix a été signé à Djibouti, de l’autre côté de la frontière, avec un groupe armé opposé à l’ancien gouvernement fédéral de transition. Al Shabab n’a pas pris part à ce processus. Un ancien dirigeant de l’Union des Tribunaux islamiques, Sharif Sheikh Ahmed, a été nommé président et les troupes éthiopiennes tant détestées se sont retirées. Beaucoup ont voulu y voir le signal d’un retour à la paix et de la possibilité de reconstruire leur vie.
Ces espoirs n’ont pas duré. En mai 2009, Al Shabab et d’autres groupes armés présents à Mogadiscio ont lancé une offensive de grande envergure contre le gouvernement fédéral de transition et la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), mission de soutien de la paix constituée de troupes d’Ouganda et du Burundi. Depuis lors, les combats entre les forces favorables au gouvernement fédéral de transition et les groupes d’opposition armés n’ont cessé de faire rage.

Une pluie d’obus

Toutes les parties au conflit utilisent de l’artillerie lourde, y compris des mortiers, dans les zones urbaines. Ceux qui ont recours à de telles armes dans des zones civiles densément peuplées mènent des attaques sans discrimination.
Pour citer Ali, propriétaire d’un petit commerce : « Il y avait tant de tirs de mortiers, on aurait cru qu’il pleuvait des obus. »
Al Shabab se sert des zones d’habitation comme bases pour perpétrer ses attaques contre le gouvernement et les forces de l’AMISOM, exposant les civils de ces quartiers au risque de représailles, bien que l’AMISOM se défende de diriger des tirs d’artillerie lourde vers les zones habitées par des civils.
Les combats peuvent éclater à l’improviste.
« J’ai une balle dans le côté droit : j’ai été touché par une balle perdue, raconte un garçon de 15 ans. J’étais au marché quand on m’a tiré dans le dos. Je ne sais pas qui a fait ça. » Un autre a dit à Amnesty International : « Nous avons dû courir pour échapper aux grosses bombes. »
La vie des enfants est constamment en danger. D’après l’Organisation mondiale de la santé, en 2010, un cinquième des personnes mortes à Mogadiscio en raison du recours aux armes étaient des enfants.
De plus en plus souvent, les groupes armés utilisent des enfants pour recueillir des « renseignements », pour poser des bombes dans les rues et pour combattre. Selon certains réfugiés, le recrutement d’enfants est largement répandu, cette pratique étant surtout le fait des groupes opposés au gouvernement fédéral de transition. « Mon frère, qui a 15 ans, a été recruté par Al Shabab. Ils sont venus chez nous et ils l’ont emmené de force. Depuis, nous n’avons plus de nouvelles de lui », raconte une fillette de treize ans.
Le gouvernement fédéral de transition et les milices qui lui sont liées ont eux aussi été accusés de recruter et d’utiliser des enfants. En juin 2010, les médias ayant fait savoir que des enfants soldats avaient été placés à un poste de contrôle du gouvernement fédéral de transition, le président Sharif a demandé une enquête sur l’utilisation d’enfants soldats dans les forces armées du gouvernement. Les conclusions de cette enquête ne sont pas encore disponibles.
La conscription ou l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans dans les forces armées, ou le fait de les faire participer à des hostilités, constituent un crime de guerre.

« Quand les hommes d’al shabab sont arrivés, l’aide alimentaire a cessé »

« Un jour, nous sommes partis à l’école de bonne heure et lorsque nous sommes revenus, nos parents n’étaient pas là… La maison avait été bombardée. Y a-t-il eu des morts dans le bombardement, y a-t-il eu des rescapés, nous n’en savons rien », nous a expliqué un enfant. Dans la confusion et le chaos, de nombreux enfants ont été séparés de leur famille.
Les combats à Mogadiscio et dans d’autres zones ont provoqué des déplacements massifs.
La route de 30 km qui relie Mogadiscio à Afgoye abrite la plus vaste concentration de personnes déplacées du monde entier ; en octobre 2010, plus de 400 000 personnes s’y trouvaient.
Une aide humanitaire d’urgence doit être fournie à 2,4 millions de personnes, alors que la sécheresse s’aggrave depuis la fin de 2010. Mais les opérations d’aide sont entravées par l’insécurité, les attaques visant les travailleurs humanitaires et les restrictions croissantes qui empêchent les organisations d’aller vers les populations dans le besoin. Au moins deux travailleurs humanitaires ont été tués en 2010 et d’autres ont été enlevés.
La milice Al Shabab a interdit les opérations du Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) dans les zones qu’elle contrôlait, aux motifs que la distribution de l’aide empêchait les agriculteurs locaux de vendre leur production et que le PAM avait des objectifs politiques.
Selon un témoignage reçu par Amnesty International, « avant l’arrivée [des extrémistes], la vie suivait son cours. Des ONG étaient actives dans le secteur et fournissaient de la nourriture, des matériaux plastiques de construction et des ustensiles de cuisine. Maintenant, il n’y a plus d’organisations humanitaires car elles ont été obligées de fuir ».
Ces restrictions ont accentué la détérioration des conditions de vie de la plupart des habitants du sud et du centre de la Somalie. Les entraves apportées à l’aide en matière d’alimentation, de logement et de services médicaux ont contribué à la généralisation de la malnutrition et des maladies. À la fin de l’année 2010, au moins un million de personnes n’avaient pas accès à l’assistance nécessaire à leur survie.

Des voix réduites au silence

La Somalie est l’un des lieux les plus dangereux du monde pour les journalistes et les défenseurs des droits humains. Ce pays où sévit un long conflit et où des attaques directes visent les observateurs somaliens et étrangers est trop dangereux pour qu’il soit possible d’en assurer un suivi constant.
C’est pourquoi tant les habitants du pays que la communauté internationale ne disposent sur les événements en Somalie que d’informations fragmentaires, alors qu’il est particulièrement important, dans un environnement si peu sûr, d’assurer une couverture fiable et indépendante des faits.
Des journalistes et des défenseurs des droits humains ont fait l’objet d’assassinats ciblés ; d’autres ont été tués dans des fusillades. Au moins trois journalistes ont été abattus en 2010 et neuf en 2009.
Le 4 mai 2010, Nur Mohamed Abkey a été enlevé près de son domicile, dans le sud de Mogadiscio, après avoir quitté Radio Mogadiscio, station appartenant au gouvernement fédéral de transition, où il formait des journalistes. Son corps, qui présentait des marques de torture, a été retrouvé dans une ruelle. Il avait reçu plusieurs balles dans la tête.
Les journalistes Yasir Mairo, Hassan Zubeyr et Mohamed Amin figuraient parmi les 22 personnes tuées dans une explosion lors d’une cérémonie de remise de diplômes universitaires à l’hôtel Shamo de Mogadiscio, le 3 décembre 2009. L’explosion, qui aurait été provoquée par un attentat-suicide, a également coûté la vie à trois ministres du gouvernement fédéral de transition et à d’autres civils.
Un grand nombre d’autres journalistes et de défenseurs des droits humains ont été contraints de fuir le pays à cause des menaces qui pesaient sur leur vie.

La communauté internationale peut s’impliquer davantage

Pour beaucoup, la situation en Somalie est catastrophique. Pourtant, tout espoir n’est pas perdu. La communauté internationale pourrait et devrait s’impliquer davantage pour aider les civils du sud et du centre de la Somalie.
La communauté internationale doit veiller à ce que l’assistance qu’elle fournit au gouvernement fédéral de transition et à l’AMISOM ne soit pas utilisée pour commettre des violations des droits humains. Les forces de sécurité continuent de recevoir des armes, une formation et un financement alors que leurs membres ne sont pas sélectionnés de manière satisfaisante, ne sont pas tenus de répondre des violations des droits humains qu’ils commettent et ont souvent changé de camp à plusieurs reprises. En l’absence de garanties appropriées, les transferts destinés à améliorer la situation en matière de sécurité peuvent en fait nuire aux droits humains.
Amnesty International engage la communauté internationale et le gouvernement fédéral de transition à soutenir une commission d’enquête indépendante et impartiale chargée de mener une investigation sur les violations des droits humains et les crimes de guerre commis en Somalie et de recommander des dispositifs visant à assurer l’obligation de rendre des comptes. La paix et la stabilité ne peuvent être garanties qu’en veillant à ce que les responsables de crimes de guerre et d’autres atteintes graves aux droits humains soient tenus de répondre de leurs actes.

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