TUNISIE : « J’AI CHOISI DE TRAVAILLER À AMNESTY POUR ESSAYER DE RÉSISTER »
Première section du monde arabe, la section tunisienne d’Amnesty International fait face à une montée des pratiques autoritaires dans son pays. Depuis 2019, le président Kaïs Saïed musèle peu à peu les contre-pouvoirs et réécrit la Constitution pour un régime présidentiel fort. Les autorités tunisiennes répriment notamment les libertés civiques et toutes les formes d’opposition.
Quelle est l’ampleur des attaques envers les droits humains en Tunisie ?
Wiem Pousse : De manière générale, les libertés civiques comme les libertés d’expression, d’association et de réunion sont particulièrement ciblées. Mais les autorités détournent l’attention de leurs pratiques autoritaires en pointant du doigt les minorités. Ainsi, les droits des personnes migrantes sont complètement bafoués. Des discours racistes sont tenus par le plus haut niveau de l’État ; on utilise la même rhétorique que l’extrême droite en Europe, en parlant notamment de « grand remplacement ». On a diabolisé les personnes de couleur noire d’Afrique subsaharienne, on a déporté massivement des personnes dans le désert, on a fermé toutes les structures d’aide aux migrant·e·s ; on a criminalisé la solidarité envers ces personnes. Le climat est devenu extrêmement hostile pour toutes les organisations ou associations d’aide, car toute forme de dissidence est diabolisée.
Les pratiques autoritaires du gouvernement ont-elles modifié les priorités de votre section ?
W. P. : L’essence d’Amnesty est la solidarité internationale, mais les pratiques autoritaires sont tellement fortes aujourd’hui que nous avons dû nous concentrer sur deux axes majeurs : la Tunisie et le Territoire palestinien occupé. Après la révolution de 2010-2011, nous avons dû faire face à de grosses désillusions. Il y a vraiment eu un souffle d’espoir, de liberté, mais tout a été cassé il y a 4-5 ans et j’ai choisi de travailler à Amnesty pour essayer de résister. Ce qu’il faut comprendre dans la mise en place des pratiques autoritaires, en Tunisie ou ailleurs, c’est qu’il s’agit souvent d’un démantèlement progressif des institutions publiques, par la voie légale, institution par institution. Ça a commencé par la dissolution du Parlement, en utilisant un article de la Constitution. Une nouvelle constitution a ensuite été mise en place avec un pseudo-référendum. Les autorités se sont aussi attaquées à la magistrature et à la justice : des juges ont été révoqué·e·s, des avocat·e·s ciblé·e·s. Des journalistes ont également été arrêté·e·s. Toutes les instances indépendantes, acquises pendant la révolution, ont été démantelées. Un climat de peur et d’autocensure s’est alors installé. On ne sait pas qui peut se faire arrêter, ni quand ni comment.
Comment la population réagit-elle face à ces répressions ?
W. P. : Cette année, il y a eu beaucoup de mouvements sociaux en Tunisie, avec des demandes pour des droits économiques et sociaux, pour l’accès à l’eau et à un environnement sain. Depuis un mois et demi, il y a des manifestations très importantes dans la région de Gabès à la suite des pollutions dues aux usines de phosphate. C’est une période difficile marquée par la restriction des libertés, mais la Tunisie est une société éveillée politiquement.
