SOUDAN - « MÊME LES GRANDS ARBRES ONT COMMENCÉ PAR ÊTRE DE SIMPLES GRAINES »

IL PEUT ÊTRE DANGEREUX DE FAIRE CONNAÎTRE SON OPINION AU SOUDAN. LES SERVICES DE SÉCURITÉ ARRÊTENT ET TORTURENT FRÉQUEMMENT DES PERSONNES QUI ONT OSÉ CONTREDIRE LE GOUVERNEMENT.

MAIS IL EXISTE UNE FORME D’OPPOSITION PARTICULIÈREMENT INHABITUELLE ET CRÉATIVE, QUI CONSISTE À ÉCRIRE DES ROMANS RÉALISTES EN RACONTANT L’HISTOIRE DE PERSONNES MARGINALISÉES.

LE FIL A RENCONTRÉ L’UN DES PLUS GRANDS ÉCRIVAINS SOUDANAIS, ABDELAZIZ BARAKA SAKIN, POUR ÉVOQUER L’INTERDICTION DE SES LIVRES, SON DÉPART FORCÉ DU SOUDAN ET SA FOI EN UN AVENIR PACIFIÉ.

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L’année dernière, Abdelaziz Baraka Sakin a menacé de se mettre en grève de la faim si ses livres n’avaient pas droit de cité au Salon international du livre de Khartoum. Quelques heures plus tard, des membres des services de sécurité ont confisqué tous les exemplaires et l’ont arrêté. Puis il a constaté que quelqu’un avait touché aux roues de sa voiture. Craignant pour sa vie, il a fui le pays en novembre 2012 et a demandé l’asile en Autriche où il vit aujourd’hui. @ Tarique Altype

« Ma famille est originaire du Darfour et j’appartiens à la tribu Masalit. J’ai décidé de devenir écrivain en primaire après avoir lu la traduction arabe de Tales of Terror, d’Edgar Allan Poe. Je l’avais trouvé dans la cabane de mon frère aîné et j’ai voulu écrire moi-même des récits aussi attrayants et divertissants.

« J’ai trouvé ma voie dans le roman – cette forme me donnait la place d’aborder les sujets qui touchent mon peuple. Mes livres parlent de personnes marginalisées, de la guerre et, plus spécifiquement, de la question de l’identité : un dilemme douloureux pour les Soudanais et la source de toutes les guerres qui ont éclaté au Soudan. »

UN AUTEUR À SUCCÈS

« Mes livres sont de loin les plus lus au Soudan. Les livres interdits circulent secrètement au format papier et sur Internet au format PDF entre les lecteurs de toutes les générations, notamment les jeunes et les étudiants. Des lectures de mes récits sont organisées à travers le Soudan et l’on y rencontre des gens de tous milieux, y compris des personnes analphabètes ou malvoyantes.

« Cette popularité m’a valu l’hostilité des dirigeants, qui s’appliquent à empêcher mes lecteurs d’accéder à mes écrits, favorables à la démocratie, aux droits humains, à la tolérance et à la cause des personnes marginalisées.

« Ils pensent que mon travail vise à les dénigrer et à ridiculiser leur idéologie. Ce n’est pas mon intention, mais je me sens le devoir d’écrire sur ma classe sociale : ses rêves et ses souffrances, ses ambitions et sa paix intérieure qui ont été réduites à néant. Je suis un écrivain sincère et moral, un défenseur de la paix et de la liberté – mais les censeurs ne voient que l’inverse. »

UNE RÉPRESSION À CARACTÈRE POLITIQUE

« Mes deux oeuvres majeures, le recueil de nouvelles Sur le bord du trottoir, et mon roman Les Jungos, pieux de la terre – qui décrit le calvaire des travailleurs saisonniers au Soudan oriental – ont été respectivement interdits en 2005 et 2010, pour violation supposée de la loi sur les oeuvres de création. Mais il est clair que cette interdiction était politique.

« En octobre 2012, après que les membres des services de sécurité ont retiré mes ouvrages du Salon international du livre de Khartoum, on m’a refusé l’autorisation de diffuser et de vendre Le Messie du Darfour, qui traite du conflit qui sévit depuis longtemps au Darfour ; Khandries, qui aborde l’empoisonnement des enfants des rues ; et Une femme de Kambo Kadis, qui parle d’une femme pauvre, mère de famille et veuve de guerre, condamnée à la flagellation par un juge corrompu pour avoir fabriqué de l’alcool pour joindre les deux bouts.

« Ma famille a beaucoup souffert de cette situation. L’avenir m’inquiétait et j’ai dû partir, parce que je ne pouvais pas travailler dans ma ville. J’avais peur d’être arrêté, comme c’était déjà arrivé à maintes reprises. Ma seule chance était de travailler avec des organisations internationales, notamment Plan International, l’UNICEF et la Banque mondiale. Cette collaboration m’a chaque fois amené dans des zones de conflit comme le Darfour ou Kurmok, sur le Nil bleu, où je ne pouvais pas prendre le risque d’emmener les enfants.

« Comme mes éditeurs craignaient que mes livres ne soient perdus s’ils les envoyaient au Soudan, des tirages illégaux et de mauvaises photocopies de mes livres sont vendus sous le manteau, sans que je ne touche rien sur leur vente. La plupart des centres et des instituts culturels de Khartoum ont peur de faire la critique de mes livres ou de plaider ma cause auprès du gouvernement. Cela me donne parfois le sentiment d’être vulnérable et isolé. »

« J’AI L’IMPRESSION D’ÊTRE EN PRISON »

« Le principal avantage de vivre ici, en Autriche, c’est la sécurité. Mais j’ai l’impression d’être en prison en raison des déplacements limités auxquels ont droit les demandeurs d’asile, et de la barrière de la langue. Et je ne sais pas ce qu’il va advenir de mes enfants, que j’ai dû laisser derrière moi.

« Je crois que les livres induiront de grands changements au Soudan à l’avenir – pas tout de suite, mais cela viendra. Les nouvelles générations préfèrent lire des livres qui parlent de vie meilleure, de liberté et de démocratie.

« Il incombe à tous les Soudanais, de quelque milieu qu’ils soient issus, de susciter le changement au Soudan : écrivains, journalistes, militants des droits humains, syndicats, organisations de la société civile, centres et instituts culturels, étudiants, associations de femmes, et ainsi de suite. Ils doivent croire en l’avenir. Tout effort, aussi modeste soit-il, finira par porter ses fruits. Même les grands arbres ont commencé par être de simples graines. »

Abdelaziz Baraka Sakin est auteur de livres en arabe pour les adultes et les enfants. Certains ont été traduits en anglais, allemand et français.

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