CHILI - « PINOCHET EST UNE SOUILLURE POUR LE PAYS ET POUR LE MONDE. »

C’EST LE COUP D’ÉTAT MILITAIRE DE 1973 AU CHILI QUI A FAIT DE JOSÉ ZALAQUETT UN MILITANT DES DROITS HUMAINS. QUARANTE ANS PLUS TARD, IL S’EST ENTRETENU AVEC LE FIL D’AMNESTY DE CETTE PÉRIODE
TROUBLÉE, DE LA DÉTENTION ET DE L’EXIL QU’IL A SUBIS, AINSI QUE DE LA LUTTE DE LONGUE HALEINE POUR QUE JUSTICE SOIT ENFIN RENDUE AUX MILLIERS DE PERSONNES QUI ONT ÉTÉ TUÉES, TORTURÉES OU QUI ONT DISPARU SOUS LE RÉGIME DU GÉNÉRAL AUGUSTO PINOCHET.

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Augusto Pinochet, président du Chili, à Santiago en 1983. @ APGraphicsBank

Quel était l’état d’esprit des Chiliens lorsque le coup d’État a eu lieu ?

Nous avions vu le coup d’État arriver avant qu’il ne survienne. C’était comme une tragédie grecque : tout le monde sait comment cela se termine, mais il faut quand même attendre que l’intrigue se déroule. Mais nous n’aurions jamais cru que cela tournerait aussi mal. Nous ne nous attendions pas à des assassinats et à des disparitions : 3 200 personnes ont disparu ou ont été tuées. Il est difficile de savoir avec précision combien de personnes ont été torturées, mais il y en a eu assurément plusieurs dizaines de milliers. Ils ont commencé par utiliser les journaux et la radio pour demander à certaines personnes de se livrer. Mon chef était sur la toute première liste de noms. Je me suis dit que je risquais de figurer sur la deuxième, et je me suis caché avec ma première épouse et mes deux filles chez un ami, en banlieue.

Ils ont imposé un couvre-feu qui a duré 12 ans. Certaines fêtes commençaient à minuit et se terminaient à 6 heures du matin : si vous vous trouviez dehors dans l’intervalle, vous risquiez en effet d’être abattu.

Comment en êtes-vous arrivé à défendre les droits humains ?

J’enseignais le droit à l’université catholique à l’époque du coup d’État, et beaucoup de mes amis de l’université étaient en prison ou avaient disparu. Leurs familles sont venues voir le juriste que j’étais en me demandant mon aide. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, sinon faire la queue avec elles au Stade national de Santiago avec de la nourriture et des vêtements, en espérant qu’ils parviendraient aux personnes qui y étaient enfermées ? Mais les gens ont besoin de savoir qu’ils ont un juriste à leurs côtés. Cela les tranquillise un peu de savoir qu’ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour leurs proches.

Puis on m’a demandé d’intervenir en faveur de quelqu’un qui encourait la peine de mort à Puerto Montt, une ville du sud du Chili. Je me suis dit que j’aurais besoin de protection pour m’y rendre et j’ai contacté les évêques, bien que n’étant pas croyant moi-même. On m’a remis une lettre pour l’évêque de Puerto Montt et l’on m’a parlé du projet de ce qui allait devenir le Comité pour la paix [le Comité pro Paz, créé par les Églises chrétiennes et des représentants juifs, a apporté une assistance notamment juridique aux victimes et aux familles jusqu’au mois de décembre 1975].

Comment pouviez-vous agir en tant que juriste et militant des droits humains ?

Simplement pour vous donner une idée de l’ampleur de la première rafle, environ 18 000 personnes ont été détenues dans le Stade national de Santiago. Nous avons réagi comme nous l’avions toujours fait, en nous appuyant sur le droit pour réclamer la justice, mais nous avons également engagé des procédures juridiques pour réunir des informations [sur le lieu de détention des personnes arrêtées]. Au départ, nous étions cinq ou six dans le Comité pour la paix. En janvier 1974, nous étions 150. Nous disposions de fonds illimités grâce au Conseil oecuménique des Églises, situé à Genève, qui recevait des dons du monde entier. Le gouvernement voyait notre action d’un mauvais oeil et il nous fallait être très prudents. Néanmoins, nous bénéficiions de la protection de l’Église : nous avions un cardinal dans nos rangs, et c’était très important.

Que s’est-il passé lorsque vous avez été arrêté ?

En novembre 1975, à 1 h 30 du matin, on a toqué à la porte – et vous savez qu’à cette heure de la nuit, ce n’est pas un ami qui vous rend visite. Je leur ai demandé si je devais apporter une couverture et ils m’ont répondu : « Bonne idée ». J’ai dit à ma femme de ne pas s’inquiéter et j’ai pris un Valium dans notre trousse de pharmacie pour apaiser ma nervosité au cas où ils m’interrogeraient. Puis ils m’ont emmené.

Cette semaine-là, ils ont arrêté 22 d’entre nous parce qu’ils avaient découvert que nous avions un réseau dans les ambassades pour aider les gens à obtenir l’asile et que nous venions en aide aux personnes qui avaient été torturées.

Il existait trois types de centres de détention : ceux où les gens étaient torturés et peut-être tués – je n’y suis jamais allé ; ceux où les gens étaient détenus au secret – juste après leur arrestation, comme ce fut mon cas, ou après avoir été torturés, pour se rétablir, ce qui était le cas pour la plupart des gens qui se retrouvaient là ; enfin, le troisième, les camps dont les détenus pouvaient recevoir la visite de leurs proches une fois par semaine.

La première fois, j’ai été détenu pendant deux mois et demi. Ils se sont dit que j’avais compris le message et que je ne me remettrais pas au travail. La deuxième fois, j’ai été détenu pendant 13 jours, en avril 1976, parce que j’avais refusé de quitter le pays de mon plein gré.

Que s’est-il passé après qu’ils vous ont envoyé en exil ?

Ils m’ont envoyé en France et, au bout de huit mois, je suis parti aux États-Unis. C’est là que j’ai rejoint Amnesty International. J’ai été élu au bureau exécutif de la section américaine d’Amnesty et, en 1979, au Comité exécutif international. Je suis toujours membre d’Amnesty.

Nous avons organisé des rassemblements, des grèves de la faim, nous avons fait pression sur des membres de la Chambre des représentants et des sénateurs, nous avons publié des articles dans la presse, etc. Au bout de 10 ans, l’armée m’a fait savoir que je pouvais rentrer au Chili. Jusque-là, ils me laissaient rentrer deux ou trois semaines à Noël, ce qu’ils présentaient comme un geste « humanitaire ».

Avez-vous le sentiment que justice a été rendue aux victimes, et jusqu’à quel point ? Que reste-t-il à faire ?

Je pense que, de la quarantaine de pays qui ont connu une justice de transition à travers le monde, l’Argentine et le Chili sont ceux qui sont allés le plus loin.

Au Chili, il y a eu deux commissions pour la vérité. En 1990-1991, j’ai fait partie de celle dont les travaux portaient sur les personnes mortes ou disparues. Plus tard, une autre s’est penchée sur l’emprisonnement politique et la torture. Des progrès notables ont également été accomplis en matière de réparation.

Concernant la justice, quelques progrès ont été réalisés. Près de 160 personnes ont purgé ou purgent actuellement des peines de prison et des centaines d’autres font l’objet de poursuites judiciaires. Aujourd’hui, Pinochet n’est plus qu’un souvenir. S’il a incarné le visage de la junte qui a eu le pouvoir pendant 17 ans, il n’est plus aujourd’hui qu’un mauvais souvenir, une souillure pour le pays et pour le monde.

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