GRÈCE - MIGRANTS : « ILS M’ONT DIT QUE JE SERAIS LIBRE »

CEUX QUI TENTENT LE PÉRILLEUX VOYAGE VERS L’EUROPE SONT REFOULÉS ET ENFERMÉS.

SUR L’ÎLE GRECQUE DE LESBOS, UNE ÉQUIPE D’AMNESTY A RECUEILLI LES RÉCITS DE MIGRANTS ET RENCONTRÉ DES HABITANTS QUI S’EFFORCENT DE LEUR VENIR EN AIDE.

NAOMI WESTLAND, D’AMNESTY ROYAUME-UNI.

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Des migrants essaient de monter à bord d’un bateau des gardecôtes grecs après avoir été interceptés lors d’une patrouille nocturne. @ Giorgos Moutafis

QUELQUES FAITS À CONNAÎTRE SUR LES MIGRANTS EN EUROPE ET EN GRÈCE

  • Près de 18 000 hommes, femmes et enfants auraient trouvé la mort en essayant d’entrer en Europe depuis 1988.
  • Le droit européen permet de détenir les migrants jusqu’à 18 mois, même s’ils n’ont commis aucun délit.
  • En 2011, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé que les procédures d’asile de la Grèce n’étaient ni justes, ni efficaces.
  • La Cour a jugé que les conditions de détention des demandeurs d’asile en Grèce constituaient un traitement inhumain et dégradant.
  • Les enfants qui arrivent seuls en Grèce sont parfois détenus pendant plusieurs mois avant qu’un lieu plus approprié ne soit trouvé pour les accueillir.

Assis au bout du lit, dans une cellule sombre et humide du poste de police, Ahmed a l’air hagard. Il est détenu ici depuis près d’une semaine. Ses yeux sont rouges d’avoir pleuré et balaient rapidement l’espace en quête d’un objet à fixer.

Mais il n’y a pas grand-chose dans la cellule, hormis huit lits et leurs matelas sales, serrés les uns contre les autres, et une pile de sacs de couchage. Les murs sont nus, à l’exception de quelques mots délavés, griffonnés au-dessus d’un lit – « Allah », écrit en arabe. Au-dessus d’un autre : « Merci, mes amis somaliens et afghans. »

DES CELLULES AUX ALLURES DE CACHOTS

Des mots qui prouvent que ces cellules aux allures de cachots, conçues pour accueillir des délinquants présumés, servent désormais de centre de détention pour les migrants. Il n’y a pas la place de marcher, rien à faire, très peu de lumière naturelle et aucun espace à l’extérieur. Le lieu est totalement impropre à l’habitation.

Je me trouve au poste de police de l’île grecque de Lesbos, en compagnie de deux collaborateurs d’Amnesty, Giorgos Kosmopoulos, chargé de campagne pour la Grèce et Chypre, et Irem Arf, chercheuse en matière de migrations. Nous aimerions que certains des réfugiés et des migrants enfermés ici nous parlent de ce qu’ils ont vécu lorsqu’ils ont essayés d’entrer dans l’Union européenne. Nous essayons de brosser un tableau général de la situation à la frontière gréco-turque.

Lorsque les gardiens font sortir Ahmed de sa cellule pour son entretien avec nous, nous apprenons qu’il a fui la Syrie et qu’il n’a que 21 ans. Il est visiblement traumatisé. Ses yeux s’embuent de larmes au moment de nous confier que sa mère a été tuée pendant la guerre civile, en décembre dernier. Son père étant décédé et sa soeur étudiant à l’étranger, il a donné quelques milliers de dollars à un passeur pour qu’il lui fasse traverser la mer Égée, de la Turquie à la Grèce, en espérant y trouver la sécurité et une vie meilleure.

« En Turquie, ils m’ont dit que je serais libre en Grèce mais, quand j’y suis arrivé, on m’a jeté en prison », raconte-t-il.

DES RISQUES DE PLUS EN PLUS GRANDS

Ahmed fait partie de ces dizaines de milliers de personnes qui, en quête de sécurité, tentent chaque année d’entrer en Europe via la Grèce. Nombre de celles qui sont arrivées par bateau sur des îles telles que Lesbos ou Chios fuyaient les conflits frappant la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak ou la Somalie.

Irem indique que personne ne connaît le nombre exact de personnes qui choisissent le périlleux itinéraire par voie de mer. Mais les chiffres de la police témoignent d’une augmentation depuis que les contrôles des franchissements par voie terrestre de la rivière Evros, à la frontière gréco—turque, ont été durcis l’année dernière.

« Les gens qui fuient la guerre et la pauvreté prennent des risques de plus en plus grands pour entrer en Europe. Les itinéraires sont de plus en plus périlleux, et des gens trouvent la mort au cours du voyage », explique-t-elle.

Nous avons entendu des témoignages terrifiants de personnes qui avaient franchi la frontière de nuit, par des températures glaciales. Une femme nous a raconté qu’elle était tombée à la mer. Elle ne savait pas nager et a donc dérivé, emportée loin de son embarcation. Un autre migrant a risqué sa vie pour la sauver. Une autre femme nous a raconté que sa petite fille de quatre ans était tombée à la mer dans la confusion qui a suivi l’interception de leur petite embarcation gonflable par les garde-côtes. Par chance, la fillette a survécu.

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Une jambe artificielle échouée sur le rivage, à Lesbos. Elle évoque le sort des centaines de personnes qui se sont noyées dans la mer Égée alors qu’elles espéraient trouver en Europe un avenir meilleur. @ Giorgos Moutafis

C’est difficile à croire, mais ils peuvent s’estimer heureux. En mars, six Syriens se sont noyés lorsque leur bateau a rencontré des problèmes, notamment une jeune fille de 17 ans, enceinte, ainsi qu’une mère et ses enfants en bas âge. En décembre de l’année dernière, une embarcation a chaviré et 27 réfugiés, afghans pour la plupart, se sont noyés près de Mytilène, la ville principale de Lesbos. Seul un adolescent de 16 ans a survécu.

Le traitement réservé à ceux qui s’en sortent, comme Ahmed, est choquant. On nous a raconté que des enfants ou des personnes souffrant de handicaps étaient détenus dans des cellules sordides et surpeuplées. Ceux qui ne sont pas placés en détention sont souvent laissés à la rue.

Les collaborateurs d’Amnesty recueillent de nombreuses histoires poignantes pendant ce type de visites. « Il est parfois difficile de supporter ce que vous entendez et voyez, confie Giorgos, mais il faut rester calme pour recueillir des informations exactes, identifier le problème et voir ce à quoi il faut remédier. »

UN RESSERREMENT DES LIENS DE SOLIDARITÉ

Il y a une lueur d’espoir dans cette part d’ombre de la Grèce. Dans le cadre d’un projet associatif, des habitants de Lesbos ont ouvert les bungalows d’une colonie de vacances désaffectée pour offrir un abri sûr aux réfugiés et aux migrants. Une centaine de familles de Mytilène se relaient pour cuisiner pour les gens qui y vivent. Il y a un terrain de football, un terrain de jeu pour les enfants et un vaste espace planté de bouleaux argentés où l’on peut se promener.

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La lessive sèche, et les migrants attendent les papiers nécessaires pour rejoindre d’autres pays d’Europe. @ Naomi Westland (Amnesty International)

L’objectif initial du projet était de venir en aide aux insulaires qui avaient perdu leur domicile en raison de la crise financière. Mais ses organisateurs se sont rapidement rendu compte que d’autres habitants de l’île avaient également besoin d’aide. « Il y avait tellement de réfugiés dans les rues en novembre, l’année dernière, et la météo était tellement mauvaise que les autorités nous ont laissé ouvrir ce site, explique Efi Iatsoudi, une bénévole, en me faisant visiter les installations.

« Mais tout repose sur les épaules des bénévoles. Nous avons demandé le soutien de la municipalité et du ministère chargé de l’immigration. Cela aurait été un grand soulagement pour les gens de l’île, qui ont envie d’aider, mais qui souffrent eux aussi de la crise. Mais nous n’avons rien obtenu », déplore-t-elle.

UNE VIE MEILLEURE ?

Beaucoup des réfugiés et des migrants que nous rencontrons disent toute leur reconnaissance à l’égard de ceux qui leur offrent de la nourriture et un toit. Mais tous se sentent coincés à Lesbos, car l’objectif qui leur tient à coeur est de gagner Athènes.

Ils sont frustrés des retards inexpliqués dans le traitement des dossiers qui leur permettraient de partir et pensent que leur situation s’améliorerait à Athènes.

Hélas, la réalité est tout autre. Les migrants présents dans la capitale grecque sont de plus en plus souvent victimes d’agressions racistes. Les partis d’extrême-droite comme Aube dorée ont recueilli de nombreux suffrages à la faveur de la crise économique qui paralyse le pays. Les migrants courent le risque d’être arrêtés par la police lors de coups de filet et jetés dans des centres de détention sordides. De nombreuses personnes, parmi celles que nous rencontrons plus tard à Athènes, ont passé plusieurs mois, parfois un an, derrière les barreaux.

Beaucoup de Grecs sont aujourd’hui horrifiés du traitement réservé aux migrants par les autorités et de la montée du racisme et de la xénophobie. Pour les gens comme les bénévoles de Lesbos et les milliers d’autres qui ont manifesté contre les violences racistes plus tôt dans l’année, la flamme du vieux concept grec de filoxenia ? la bienveillance à l’égard de l’étranger ? continue de brûler. Pour d’autres, comme Ahmed, elle n’est plus qu’une maigre lueur vacillante.

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