Condamnés à la pauvreté

Les guaranis-kaiowas paient au prix fort la croissance économique du Brésil. Elle leur coûte leurs terres, leurs droits et leur culture.

Trente-trois familles guaranis-kaiowás de la communauté de Laranjeira Ñanderu, dont environ 85 enfants, vivent le long de l’autoroute B-169, dans l’État brésilien du Mato Grosso do Sul, en bordure de leurs terres ancestrales. Malgré les menaces des gardes armés employés par le propriétaire des terres, ces familles refusent de partir. Elles n’ont pas d’eau potable ni d’abris satisfaisants, la zone est souvent inondée et leur campement grouille d’insectes et de sangsues.

Ces familles ont été expulsées le 9 septembre 2009 des terres ancestrales qu’elles avaient réoccupées en 2007. La police fédérale, qui a supervisé leur expulsion, a informé le propriétaire des terres que les membres de cette communauté reviendraient chercher le reste de leurs biens, notamment les toits en paille nécessaires à la reconstruction de leurs cabanes. Mais le propriétaire a incendié les maisons et tous les biens de la communauté. N’ayant pas pu récupérer les toits en paille, ces familles vivent maintenant dans des cabanes couvertes de bâches en plastique noir, alors que la température dépasse les 30 °C dans la journée. Elles sont aujourd’hui de nouveau menacées d’expulsion par l’autorité en charge de l’autoroute.

Au Brésil, plus de 700 000 personnes appartiennent à des peuples indigènes, et l’on y trouve le plus grand nombre de groupes isolés au monde ; le pays compte plus de 200 groupes indigènes parlant plus de 180 langues différentes. Leurs terres ancestrales ont une importance cruciale pour leur identité et leur bien-être social, culturel et économique, ce que traduit bien l’expression inventée par le gouvernement : « L’Indien est la terre ». Cependant, depuis des siècles, les peuples indigènes du Brésil n’ont cessé d’être chassés de leurs terres – et ce processus se poursuit. Les conséquences sont désastreuses. Privées de leurs terres, les communautés indigènes sont condamnées à vivre dans la pauvreté. Bien souvent, elles sont aujourd’hui exposées à la discrimination, à l’exploitation et à la violence.

La résistance de tant de cultures et de modes de vie indigènes à ces siècles d’atteintes aux droits humains témoigne de leurs capacités de survie. Depuis les années 1990, le développement d’organisations indigènes autonomes a permis à ces peuples de s’impliquer de façon nouvelle et dyna- mique dans la lutte pour leurs droits aux niveaux local, régional, national et international.

Des poches de pauvreté

Certes, le Brésil est devenu au cours des trente dernières années une puissance économique mondiale, mais sa croissance et son accession à la richesse n’ont pas amélioré le sort de millions de personnes vivant dans la pauvreté. Ces disparités sont particulièrement visibles chez les peuples indigènes. Selon les chiffres officiels, plus d’un tiers des indigènes du Brésil vivent dans une extrême pauvreté.

Les Guaranis-Kaiowás et les Nhandevas sont de loin les plus grands groupes indigènes de l’État du Mato Grosso do Sul. On trouve dans le sud de cet État des zones de peuplement indigène dense qui comptent parmi les plus pauvres du pays. Des communautés rurales pauvres subsistent au milieu de grands domaines d’élevage et de plantations de soja et de canne à sucre tandis que la population des réserves urbaines surpeuplées est atteinte par la malnutrition et les maladies.

Selon le rapport 2009 sur le Brésil du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme et des libertés fondamentales des populations autochtones, le Mato Grosso do Sul
« a le taux de mortalité infantile autochtone le plus élevé en raison des mauvaises conditions de santé et des problèmes d’accès à l’eau et à la nourriture liés au manque de terres ».

Promesses et lenteurs

La Constitution brésilienne de 1988 reconnaît le droit des peuples indigènes aux « terres traditionnellement occupées par des Indiens ». Elle met le gouvernement fédéral dans l’obligation de protéger les terres ancestrales et de les rendre aux peuples indigènes du Brésil. La procédure de transfert, très complexe, est gérée par la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI) et comprend cinq étapes : l’identification, la délimitation, la démarcation, la ratification et l’enregistrement.

La Constitution ordonnait de procéder à la démarcation de toutes ces terres d’ici à 1993, mais le processus de transfert s’est révélé terriblement lent. Il faut souvent des années, voire des décennies, pour qu’une requête aboutisse. Ces lenteurs sont dues à plusieurs facteurs. Souvent, des groupes d’intérêts font jouer leur pouvoir politique et économique pour retarder et empêcher le processus. Par ailleurs, les autorités judiciaires sont très lentes à se prononcer sur les nombreux recours engagés contre le processus de démarcation.

La victoire du président Luiz Inácio Lula Da Silva et de son parti aux élections de 2002 a fait naître l’espoir d’un règlement du problème des droits fonciers. Cependant, malgré quelques démarcations historiques, les peuples indigènes continuent de se heurter à d’importants obstacles quand ils essaient de faire reconnaître et appliquer leurs droits.

En novembre 2007, le Bureau du procureur fédéral a signé avec le ministère de la Justice et la FUNAI un accord prévoyant l’identification et la délimitation de 36 parcelles de terres ancestrales guaranis-kaiowás d’ici avril 2010. Le gouvernement de l’État du Mato Grosso do Sul et le lobby agricole se sont opposés à cette décision et ont réussi à faire échouer le processus en déposant une série de recours. Maintenant que le délai est expiré, le parquet a annoncé son intention de demander des dommages et intérêts au gouvernement fédéral pour les torts causés aux communautés indigènes concernées.

Même dans les affaires qui ont réussi à atteindre le stade de la démarcation, les populations ont encore du mal à obtenir l’exécution des décisions. Ainsi, en mars 2005, le président Lula a ratifié officiellement le retour des terres ancestrales à la communauté Ñande Ru Marangatu, dans l’État du Mato Grosso do Sul (municipalité d’Antonio João). Cependant, les recours déposés par les propriétaires terriens ont retardé l’application de cette décision et, en juin 2010, l’affaire était toujours bloquée par des recours judiciaires en suspens au niveau de l’État.

Privés de leurs terres ancestrales et d’emplois dans les domaines agricoles locaux en raison de l’hostilité que suscitent dans la région leurs revendications foncières, de nombreux hommes de la communauté Ñande Ru Marangatu parcourent maintenant plusieurs centaines de kilomètres pour couper la canne à sucre dans des plantations, souvent dans des conditions difficiles, s’apparentant à de l’exploitation.

C’est ce qu’a fait José, 34 ans, qui a décrit les conditions terribles qui l’attendaient à son arrivée dans les champs de canne à sucre de la municipalité de Sidrolândia, après six heures de bus. « Quand vous arrivez là-bas, c’est l’enfer, a-t-il déclaré. Nous n’avions pas de savon, rien pour nous doucher ni dormir. Ils vous louent la chambre, et ils la déduisent de votre salaire. Ils vous promettent 450 réaux [environ 200 euros], mais vous n’en voyez jamais la couleur ; tout ce que vous mangez ou buvez est déduit. Certains voulaient se pendre. [Quand nous sommes partis, des groupes de travailleurs qui n’avaient pas été payés depuis des mois] pleuraient au milieu des champs de canne à sucre. »

Tués pour avoir repris leurs terres

Dans les années 1990, face à la détérioration des conditions de vie dans les réserves, les Guaranis- Kaiowás ont adopté une stratégie appelée retomada – qui consiste à réoccuper pacifiquement de petites parcelles de terres sur leurs territoires ancestraux – pour tenter de faire accélérer le processus de démarcation. Ils se sont heurtés à des menaces, des violences et des expulsions de la part de groupes armés engagés par les propriétaires terriens. Plusieurs chefs indigènes ont été tués. La lenteur des procédures et l’impunité généralisée des auteurs d’attaques et d’homicides contre des indigènes ont jeté les bases d’un climat de violence persistant.
Rolindo et Genivaldo Vera, deux cousins d’une vingtaine d’années, enseignaient la lecture et l’écriture à Pirajuí, communauté de 3 000 Guaranis- Kaiowás. Le 29 octobre 2009, un groupe d’environ 25 membres de cette communauté a réoccupé des terres agricoles près de la ville de Paranhos. Ces terres auraient dû être étudiées par des anthropologistes du gouvernement afin de pouvoir être identifiées et délimitées, conformé- ment à l’accord de 2007, mais les exploitants agricoles locaux avaient bloqué à plusieurs reprises les tentatives d’études.

Le lendemain, des dizaines d’hommes armés sont arrivés et le groupe s’est enfui dans une forêt voisine. Des membres de la communauté disent avoir vu Genivaldo Vera être emmené par les hommes armés et Rolindo Vera prendre la fuite dans la forêt. Le 7 novembre 2009, le corps de Genivaldo Vera a été retrouvé dans un ruisseau voisin. Les photos du cadavre rendues publiques par la police montrent qu’il avait eu la tête rasée et que son corps portait de nombreuses ecchymoses. On ignore toujours ce qu’il est advenu de Rolindo Vera. Son entourage craint qu’il n’ait été enlevé et emmené au Paraguay.

En 2007, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Le Brésil a pris part à sa rédaction et a voté en faveur de son adoption, faisant remarquer que, sur son territoire, les peuples indigènes « jouent un rôle essentiel dans le développement de la société à tous les niveaux,

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