Editorial : « Leur identité, c’est d’être vivant »

Il arrive, trop rarement malheureusement, qu’un écrivain connu publie un texte ciselé qui vient vous bouleverser profondément, à tel point que vous allez le recopier et le diffuser le plus largement possible autour de vous. C’est ce qui m’est arrivé avec un article d’Erri de Luca, un des plus grands auteurs italiens du moment. Il a publié dans Le Monde du 11 mai dernier un texte sublime, que je ne peux reproduire ici malheureusement.

Erri de Luca a accompagné un bateau de sauvetage des migrants en Méditerranée.
Il en est revenu bouleversé. Ce n’est pas un texte de plaidoyer. Il ne veut pas prendre position. Il renverse simplement, mais admirablement, les points de vue. C’est qu’il a lui-même été renversé :

« Je ne souffre pas de mal de mer, j’ai appris enfant à garder mon équilibre sur les vagues. Je ne souffre pas de mal de mer, mais, ce soir, je souffre de la douleur de la mer, de sa peine de devoir avaler ceux qui naviguent quand elle est immobile. C’est une créature vivante, la mer que les Latins appelèrent avec affection Nostrum, pour que nul ne puisse dire : elle est à moi. Le bateau sur lequel je me trouve veut épargner à la Méditerranée d’autres fosses communes. »

C’est que l’actualité a été chaude ces dernières semaines, durant lesquelles certains « écervelés » de la politique ont accusé les sauveteurs de provoquer les tentatives de passage, voire même de collusion avec les passeurs. L’un d’entre eux, dont j’ai décidé de ne plus jamais dire le nom, a même accusé Amnesty de préférer les noyades dans ce Mare Nostrum plutôt qu’un accord abominable avec la Turquie (démocratie exemplaire, s’il en est). Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, comme le dit le vieil adage. C’est cette politique qui malheureusement pilote trop de pays européens aujourd’hui. Pourtant, quand on s’attache à chercher la vérité, comme Erri de Luca, on se rend compte que les choses sont bien différentes : « Il y a vingt ans que des radeaux à moteur voyagent sur la Méditerranée sans aucun secours. Maintenant qu’il existe enfin une communauté internationale d’intervention rapide en mer, ce serait de sa faute si les bateaux pneumatiques partent.

C’est comme si l’on disait que les maladies existent à cause des médicaments. Si les dauphins venaient en aide aux disparus en mer, ces écervelés les accuseraient de complicité avec les trafiquants. En réalité, ils accusent les sauveteurs d’interrompre le déroulement normal du naufrage. Pourtant, nous sommes et devons rester des contemporains acharnés de la plus longue et massive noyade en mer de l’histoire humaine. »

Que dire de plus ? Dire, je ne sais pas. Agir, par contre, oui. Il y va de notre responsabilité à chacune et chacun. Vous trouverez dans ce Fil un panorama de ce que nous vous proposons pour bouger concrètement. Car le sort de ces personnes dont « l’identité, c’est d’être vivant, et c’est tout » est entre nos mains. Alors en ce 20 juin, Journée mondiale des réfugiés (et tous les jours avant et après) soyez plus humain-e-s que jamais...

Philippe Hensmans
Directeur général d’Amnesty International Belgique francophone