Bilan 2010 — Exigeons la dignité. dans la durée

La campagne « exigeons la dignité » a été notre grand défi en 2010. nous sommes heureux de l’avoir ancrée concrètement ici en belgique, et en afrique de l’ouest au burkina faso. et nous continuons ! Basé sur une interview de Philippe Hensmans, directeur de la section Amnesty Belgique francophone.

La caravane de la dignité : déjà des résultats.

Au Burkina Faso, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest où la mortalité maternelle reste un problème extrêmement préoccupant, nous avons aidé à mettre sur pied une caravane qui s’est déplacée dans les coins les plus reculés du pays pour lutter contre la mortalité maternelle.
En Belgique, nous avons montré ce que nous faisions sur le terrain, grâce à une vidéo tournée là-bas, et largement diffusée en DVD. Nous avons invité chez nous une des militantes des droits humains de ce pays, pour expliquer aux responsables de la Commission européenne la gravité de la situation et l’absence de soins appropriés pour les femmes enceintes. Notre vidéo a été diffusée sur la télévision burkinabé. Trois jours plus tard, le président Compaore annonçait l’accès gratuit aux soins pour les femmes enceintes et les parturientes ! L’action d’Amnesty a donc un impact visible et concret, même si bien sûr, cela ne résout pas tout. La pression qu’ont exercée les sections d’Amnesty partout dans le monde, par l’envoi de lettres, de cartes postales et le travail de mobilisation sur place concrétisé par la circulation dans le pays de la Caravane de la Dignité, tout cela a porté ses fruits. Je suis retourné au Burkina en septembre pour donner un séminaire sur les Droits sexuels et reproductifs. J’ai constaté que notre action a eu de réels effets sur la santé des femmes. Évidemment, il reste beaucoup à faire. Et nous continuons. Il y a clairement une place pour Amnesty dans cette problématique : officiellement, 2 000 femmes meurent chaque année suite à un accouchement. Amnesty s’attaque aux causes structurelles, tente de faire en sorte que ces femmes ne soient plus en situation de danger. Et nous avons réussi puisque le gouvernement a déjà pris des décisions positives.
Le cas du Burkina Faso est emblématique du travail que nous faisons de manière générale : Amnesty ne cherche pas seulement à protéger un individu isolé, mais à protéger les personnes que cet individu protège.

Droits humains des migrants : il reste à faire !

Une grande partie de ce que nous avons réalisé cette année a également été liée à l’actualité, notamment à la problématique des demandeurs d’asile en Europe.
Aujourd’hui encore, toutes les structures d’asile sont débordées – en Belgique en tout cas. Dans une période transitoire de gouvernement en affaires courantes, l’enjeu est souvent mal abordé : certains partis évoquent les pays « sûrs », dont les ressortissants pourraient bénéficier de procédures accélérées, à l’inverse de tous les autres. Le cas de la Grèce est significatif : plusieurs pays européens ont refusé d’y renvoyer des réfugiés car ils sont ensuite expulsés par la Grèce vers des pays où ils sont en danger. Il reste un gros travail à faire en matière de protection des droits humains des personnes migrantes. Amnesty va accentuer cette action.
Sur la question des Roms, la politique discriminatoire du gouvernement français leur a fait, cet été, une publicité inattendue, alors que nous nous apprêtions à mettre l’accent sur des pays comme la Tchéquie ou la Roumanie. Cette politique de rejet a mis en évidence une discrimination particulière envers les Roms. Et ce pour d’autres raisons que celles annoncées par le gouvernement français, car d’autres gouvernements européens expriment une politique tout aussi discriminatoire vis-à-vis des Roms. Le gouvernement allemand s’est empressé de renvoyer les Roms vers le Kosovo indépendant alors que dans ce pays, il n’y a pas de structures d’accueil correctes. La question des Roms reste centrale et elle n’est pas résolue au sein de l’Europe. Les questions d’asile, de migration demandent une gestion plus intelligente que les approches populistes qui se sont exprimées ces derniers temps.
Même si des individus sont parfois mis en avant pour illustrer le sort d’une collectivité, comme c’est le cas des Roms ou des collectivités menacées dans différents pays d’Amérique Latine ou en Afrique, Amnesty ne fait pas de distinction entre individus et collectivités en danger.

Crimes de guerre au kivu : pas d’impunité.

Nous avons été satisfaits d’apprendre que les Nations Unies ont adopté le Mapping Report sur les crimes de guerre au Kivu. Il reflète ce qu’Amnesty dénonce depuis plusieurs années dans cette région du Congo, notamment les viols massifs. Nous avons essayé, tout au long de l’année, d’attirer l’attention sur deux choses dans la Région des Grands Lacs :

  • La question de la protection des défenseurs : plusieurs activistes des droits humains tel Floribert Chebeya ont été assassinés, et la lumière sur les conditions de disparition de plusieurs journalistes n’a jamais été faite ;
  • La question de l’impunité : nous avons rappelé cette année lors du Sommet de la francophonie à Montreux que le général Bosco Ntagenda, aujourd’hui dans l’armée congolaise, a été un des assistants de Laurent Nkunda, dont les milices ont violé et massacré des milliers de personnes. Il est recherché par la Cour pénale internationale et la République démocratique du Congo refuse de le livrer. Tant que l’impunité règnera dans ce pays comme dans d’autres, les viols et les massacres continueront.

Des droits humains pour reconstruire

Nous avons mis en place des systèmes d’aide aux victimes, car il ne suffit pas de mettre un terme aux situations de conflit, il faut aussi reconstruire. Quand on voit ce qui se passe dans des pays d’Afrique de l’Ouest comme la Guinée, il ne suffit pas de signer une Constitution démocratique : il faut construire les conditions d’une véritable vie démocratique, impliquant le respect des droits humains.
Nous tentons aussi d’intégrer les droits humains au sein des Objectifs du Millénaire, promus par les Nations Unies. Nous avons travaillé avec le G20, avec les Sommets européens pour faire comprendre qu’on n’aboutira à rien si on n’intègre pas les droits humains – par exemple dans la lutte contre la mortalité maternelle.
Sans cette exigence, les objectifs ne seront pas atteints en 2015. On sait déjà que ce sera malheureusement le cas pour la mortalité maternelle et les bidonvilles. Actuellement, un milliard de personnes vivent dans des conditions de logement indignes des droits humains. Les gouvernements se sont fixés comme objectif à l’horizon 2015 de reloger cent millions de personnes vivant dans un bidonville : cet objectif ne sera pas atteint, en grande partie parce qu’il n’y a pas eu de travail sur les droits des gens à un logement décent.
« Pas de pitié pour les pauvres, mais des droits ! », tel a été le slogan de la campagne que nous avons menée en partenariat avec les associations de lutte contre la pauvreté. Car les gouvernements sont davantage prêts à donner une aumône, un peu d’argent en terme de coopération, sans réellement atteindre de changements structurels. Cela obligerait les gouvernements donateurs et les gouvernements récipiendaires à revoir leur fonctionnement.

Trois axes pour la dignité.

Nous avons défini trois axes incontournables autour desquels nous avons construit la campagne :

  • L’accès aux droits ;
  • L’obligation de rendre des comptes de la part de toutes les institutions impliquées ;
  • La participation active des populations concernées. Tant que ces trois axes ne sont pas respectés, les changements structurels ne sont pas possibles. Nous l’avons également rappelé par rapport aux Objectifs du Millénaire.

Les femmes, victimes et acteurs du changement.

À travers presque tous les exemples évoqués, l’un des socles fondamentaux sur lequel repose notre action, est le droit des femmes. Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, ce sont elles qui sont la plupart du temps à la fois les victimes et les acteurs du changement. Cela signifie qu’elles resteront au centre de nos actions.
Les campagnes que nous menons depuis des années sont complémentaires, depuis les fondamentaux comme la lutte contre la peine de mort ou la torture, la liberté d’expression ou d’association jusqu’à la campagne Dignité.
Plus nous avançons, plus nous nous rendons compte combien la lutte contre la torture et pour la liberté d’expression ou d’association est vitale. Si les femmes ne peuvent pas s’associer, dire ce qu’elles ont à dire par rapport à la mortalité maternelle, ou à la façon dont la corruption les empêche de bénéficier de l’aide matérielle à laquelle elles ont droit, rien ne changera.
L’interpénétration entre tous les droits fondamentaux est de plus en plus visible à travers les campagnes que nous faisons. Lorsque nous soutenons une femme qui défend les droits humains par exemple au Kivu, non seulement nous défendons la liberté d’expression, mais aussi la liberté d’association des femmes qui s’organisent pour survivre, créer une centrale d’achats, bénéficier de microcrédits, etc. Tout cela s’interpénètre naturellement : l’ensemble des droits fondamentaux doit être défendu simultanément pour être cohérent.

Un plan sud-nord à cinq ans pour amnesty.

Le nouveau secrétaire général d’Amnesty, Salil Shetty, a communiqué sa volonté d’implanter davantage Amnesty dans le Sud, et de diminuer la dichotomie entre le Nord et le Sud. Des résultats seront visibles rapidement, et le plan d’action de cinq ans qui a été mis en place donne à voir une véritable détermination, tant du secrétaire général que du comité exécutif.
Aujourd’hui, de nombreux chefs d’État mis en place souvent à partir de coups d’État, revendiquent une spécificité du Sud en matière de droits humains, mais c’est seulement une justification de la place qu’ils occupent. Il n’en reste pas moins qu’il subsiste un problème d’impunité, au Nord aussi : lorsqu’on voit les informations fournies par WikiLeaks sur les mauvais traitements en Irak ou sur le scandale de Guantanamo, toujours ouvert aujourd’hui, les gouvernements du Nord manquent de crédibilité !
Il est dès lors très facile pour les gouvernements du Sud d’assimiler les instruments de droit comme la Cour pénale internationale à ce que font les gouvernements du Nord. C’est une des raisons pour lesquelles il faut qu’Amnesty soit davantage présente dans le Sud : Brésil, Inde, certains pays africains comme le Nigeria, l’Afrique du Sud.