Les disparitions forcées aux philippines — « Je veux le faire savoir au monde entier »

Concepcion Empeño est directrice d’une école primaire. Raymond Manalo est agriculteur. Tous deux vivent aux Philippines et sont touchés par des disparitions forcées : la fille de Concepcion a été enlevée par des militaires ; Raymond s’est évadé après de longs mois de détention et de torture. Ils veulent témoigner auprès de vous.

Cela fait cinq ans que Concepcion Empeño n’a pas eu de nouvelles de sa fille Karen. Selon des témoins qui ont raconté à Concepcion ce qu’ils ont vu, des hommes en uniforme armés de fusils d’assaut ont fait sortir Karen et une de ses amies d’une maison où elles logeaient, au petit matin, en janvier 2006. Ces hommes ont déchiré les chemises des jeunes femmes et s’en sont servi pour leur bander les yeux. Ils leur ont attaché les mains dans le dos et les ont poussées dans une jeep qui a démarré en direction d’un camp militaire situé à quelques kilomètres de là. Un agriculteur qui tentait de s’interposer a lui aussi été emmené.
Karen Empeño et Sherlyn Cadapan, respectivement âgées de 22 et 29 ans au moment de leur disparition, séjournaient chez des habitants de la province de Bulacan, près de Manille, capitale des Philippines. Karen, qui étudiait la sociologie à l’université des Philippines, effectuait des recherches sur les conditions de vie des paysans. Les deux femmes étaient des militantes étudiantes. « Dans mon pays, dit Concepcion, si vous avez une activité militante ou si vous participez à une manifestation, vous êtes un ennemi de l’État. »
Munies de ces bribes d’information, Concepcion Empeño et Erlinda Cadapan, la mère de Sherlyn, sont parties à la recherche de leurs filles. Elles se sont rendues dans des camps militaires et dans des morgues. Dans l’espoir de faire pression sur les ravisseurs de Karen et de Sherlyn et de voir leurs filles libérées, elles ont donné des interviews à la presse. En vain.

Disparitions de dissidents

Raymond Manalo, 29 ans, est une des rares victimes d’enlèvement qui aient survécu à cette épreuve. Il témoigne aujourd’hui. Des hommes armés sont venus les chercher au domicile familial, lui et son frère Reynaldo, en février 2006. Les forces de sécurité accusaient ces deux hommes d’appartenir à la NPA, ce qu’ils ont démenti.
Raymond et Reynaldo ont été torturés à plusieurs reprises par les militaires pendant leur détention. « Nous étions comme leurs esclaves, dit Raymond. J’ai toujours des cicatrices aux endroits où ils m’ont brûlé avec des boîtes de conserve chauffées à blanc. Ils m’ont donné des coups de pied, frappé avec des morceaux de bois, envoyé de l’eau dans les narines tout en me battant. »
Après être passés par plusieurs lieux de détention secrets, les deux frères ont été emmenés dans une propriété agricole appartenant à un officier, dans la province de Panganisan (nord du pays). Là, ils se sont efforcés de conquérir la confiance de leurs ravisseurs et ont déclaré vouloir intégrer l’armée. Un jour, 18 mois après leur enlèvement, les soldats qui les surveillaient se sont endormis après avoir trop bu. Raymond a réveillé son frère : « C’était le moment de partir, de s’évader… Nous nous sommes enfuis, mon frère et moi, et nous sommes arrivés sur la grand-route. Par chance, un bus passait juste à ce moment-là. Nous lui avons fait signe de s’arrêter et nous sommes montés. »
Depuis son évasion, Raymond a raconté son cauchemar, mais a aussi témoigné du cas d’autres détenus qu’il a vus, dont Karen et Sherlyn. « J’ai vu une femme enchaînée. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Sherlyn Cadapan et qu’elle avait été enlevée dans la province de Bulacan. Nous avons vu également Karen Empeño, poursuit Raymond, qui était présent lors d’un épisode de torture.
« J’ai entendu une femme supplier et crier grâce. J’étais inquiet. Comme je ne pouvais rien faire, j’ai fait semblant de dormir. Mais je suis resté éveillé tout le temps que ça a duré. L’un des gardiens est venu me secouer et m’a ordonné de leur préparer à manger. Je suis sorti et je suis allé à la cuisine. C’est là que j’ai vu Sherlyn Cadapan. Elle était presque entièrement nue. Elle était pendue la tête en bas. Ils lui donnaient des coups dans le ventre. Ils lui ont versé de l’eau sur le corps et ont joué avec ses organes génitaux. Ils y ont enfoncé un morceau de bois et l’ont remué. J’ai vu Karen recroquevillée auprès de Sherlyn. Elle aussi était presque nue. Elle était couverte de brûlures de cigarettes.
« Le lendemain, ils m’ont donné l’ordre de laver des vêtements ensanglantés. J’ai nettoyé des dessous couverts de sang. Ils ont demandé à mon frère Reynaldo de vider des seaux d’urine. L’urine était mêlée de sang. Quand on nous a ramenés au camp, Karen et Sherlyn n’étaient plus là. Je ne les ai plus jamais revues. »
Le récit de Raymond a anéanti l’espoir de Concepcion que sa fille serait épargnée. « Il me reste seulement l’espoir qu’elle soit toujours en vie, dit-elle. Après plus de quatre ans de recherches, je garde en moi la conviction que ma fille est toujours vivante et qu’elle va revenir un jour. »

Le combat pour la justice

Trois ans après s’être enfui, Raymond Manalo n’a toujours pas obtenu justice. « Je suis très en colère car j’ai été brutalisé et je ne comprends même pas pourquoi. J’ai trouvé la force de prendre la parole parce que je veux obtenir justice pour les violences que j’ai subies et celles infligées à d’autres personnes disparues. » Il a essayé à plusieurs reprises de porter plainte contre les militaires qui l’ont enlevé et torturé, mais les tribunaux n’ont pas donné suite ou font traîner les procédures. Pendant ce temps, il vit dans la peur. « Je suis libre, mais pas réellement, explique-t-il. Les militaires peuvent m’enlever de nouveau à tout moment, il leur suffit d’ôter leurs uniformes et d’agir de manière anonyme. »
Concepcion Empeño déploie tous ses efforts, elle aussi, pour faire connaître le sort de Karen et d’autres victimes de disparitions forcées aux Philippines.
« Moi qui n’était qu’une mère et une directrice d’école primaire, je suis devenue la porte-parole de ma fille disparue, dit-elle. J’ai appris à m’exprimer devant les médias, et je me suis retrouvée à prendre la parole dans des rassemblements et à manifester avec d’autres proches de disparus ou de personnes assassinées. » Concepcion Empeño est désormais vice-présidente de Desaparecidos, une association de familles de victimes de disparitions forcées.
« Je veux faire savoir au monde entier ce que sont les violations des droits humains aux Philippines, déclare-t-elle. Mon mari et moi-même ne sommes pas fatigués, nous ne sommes pas abattus. Tout cela nous a fait avancer. Nous avons repris le flambeau de Karen et nous sommes devenus des parents dont elle serait fière. »