L’interview — Disparitions forcées au Sri Lanka

Sandya Eknaligoda joue un rôle important dans la lutte des femmes contre les disparitions forcées au Sri Lanka. Son mari, le journaliste et dessinateur Prageeth Eknaligoda, a disparu le 24 janvier 2010. La solidarité des autres femmes lui a donné la force de ne pas renoncer. « Je n’abandonnerai jamais, déclare-t-elle. Je veux retrouver Prageeth. Je persiste à croire qu’il est en vie. »

Comment est né votre intérêt pour les droits humains ? .
Notre génération a connu deux insurrections dans le sud, en 1971 et à la fin des années 1980, ainsi qu’une guerre civile qui a duré 30 ans dans le nord et le sud du pays. Nous avons vu de nos propres yeux les homicides, les disparitions, les enlèvements. Ça m’est finalement arrivé à moi aussi : mon mari, Prageeth Eknaligoda, a disparu à son tour.
Prageeth s’inquiétait beaucoup de ce qui se passait dans le pays et nous avions l’habitude d’en discuter à la maison. Il militait très activement contre les atteintes aux droits humains dans le nord et le sud ; il croyait en une politique démocratique et au droit d’avoir des opinions divergentes. Mon intérêt pour les droits humains est né avec ces discussions à la maison. Nous participons au [mouvement] militant depuis les années 1980, en essayant d’agir par rapport à ce qui se passe ici.

Quels sont, selon vous, les principaux obstacles rencontrés dans la lutte contre les atteintes aux droits humains au Sri Lanka ? .
Le pouvoir exécutif qu’on ne peut pas remettre en cause, l’impunité totale et la militarisation de la vie politique, que ce soit au temple ou à la maison. Vous pouvez le constater dans notre Parlement : certains députés dirigent leurs propres groupes militaires privés. .
Même maintenant, après la fin d’une guerre civile qui a duré 30 ans, des centaines de personnes sont enlevées, disparaissent – c’est le cas de mon mari – ou sont tuées. Le gouvernement a vaincu les LTTE [les Tigres libérateurs de l’Eelam Tamoul, un groupe d’opposition armé] mais cette machine de mort continue. Pourquoi y a-t-il encore des enlèvements ?

Si vous pouviez changer quelque chose au Sri Lanka, que feriez-vous ? .
Il n’y a pas qu’une chose qui me vient en tête mais plusieurs, qui sont liées. Mon mari et moi, et bien d’autres, pensons que le pouvoir exécutif devrait être entre les mains du Parlement et non d’une seule personne. Nous pensons que le monde politique ne devrait pas se mêler du maintien de l’ordre. Depuis près de 30 ans, ce pays est dirigé [selon] les Règlements d’exception et la Loi relative à la prévention du terrorisme. Les autorités doivent revenir à l’état de droit en respectant la liberté d’avoir des opinions divergentes et de les exprimer.

Quelles conséquences votre action en faveur des droits humains a-t-elle sur votre vie et votre famille ?
Vous pouvez le constater vous-même, Prageeth, mes deux fils et tous les autres en ont payé le prix ; plusieurs milliers de personnes ont été tuées ou ont disparu dans ce pays. Je n’ai pas de mots pour exprimer ce que je ressens. Mes deux fils sont encore traumatisés mais je ne cesse de les encourager à tenir bon. Malgré ces difficultés, notre fils aîné a réussi à passer ses examens en décembre dernier. .
Malgré tout, je me sens stimulée et capable de persévérer pour découvrir la vérité sur ce qui est arrivé à Prageeth. Et oui : je vais continuer le combat, à l’échelle nationale et internationale, avec beaucoup d’autres femmes et familles qui recherchent des proches disparus. J’essaye de faire en sorte que la vie et le travail de Prageeth créent une base d’action pour ces gens.

Qu’est-ce qui vous permet de rester motivée dans les moments difficiles ? .
Je ne sais pas d’où je tire cette énergie mais je sens au fond de moi que je dois tenir bon. Quand je rencontre quelques-unes des milliers de familles de disparus, je me sens responsable, je sens que j’ai non seulement le devoir de retrouver le père de mes enfants, mais aussi celui de contribuer à retrouver d’autres personnes disparues. Mes efforts visent à essayer de faire cesser ces disparitions et ces homicides.

Que représente Amnesty International pour vous ? .
J’ai entendu parler de l’engagement d’Amnesty International au Sri Lanka depuis l’insurrection de 1971, à la fin des années 1980 et pendant la guerre civile. Quand Prageeth a disparu, Amnesty International m’a contactée. Depuis, l’organisation m’a donné des conseils et me soutient moralement, et elle a porté la campagne pour Prageeth à l’échelle mondiale. De plus, elle est souvent en contact avec moi et les enfants, de cette façon je n’ai pas l’impression que nous sommes seuls. Cela me donne de l’énergie et j’ai le sentiment d’être protégée.

Avez-vous un message pour nos lecteurs ?
Je sais que les personnes qui appartiennent à Amnesty International ou lisent des documents d’Amnesty International s’intéressent à ce qui se passe dans le monde. Vous faites partie des gens qui peuvent agir. Je vous suis reconnaissante.

Quel est l’enseignement le plus important que vous ayez tiré de votre action militante ? .
En tant qu’[êtres] humains, nous avons toujours nos propres problèmes à gérer. Mais nous devrions également être capables de nous préoccuper de l’humanité et d’agir en sa faveur. Malgré tous les événements économiques et politiques à travers le monde, on peut encore constater le pouvoir des actions collectives.

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