"Le Monde doit savoir"

Des êtres humains enfermés dans des conteneurs métalliques. Des enfants sous la garde de miliciens armés. Des femmes qui subissent des décharges électriques. Telle est pour certains étrangers la réalité de la Lybie post-Kadhafi. DIANA ELTAHAWY, chercheuse sur la Lybie.

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Des enfants détenus par des miliciens armés au centre de détention de Bou Rashada, en Lybie (mai 2012). Plus de 1000 hommes, femmes et enfants ont été détenus dans ce centre en tant que "migrants sans papiers".

Dans deux cellules du centre de détention de Tweisha, j’ai rencontré un groupe de Nigérianes. Certaines avaient le corps couvert d’ecchymoses. Elles avaient été battues pendant des heures à l’aide de divers objets, dont des tuyaux d’arrosage. Des décharges électriques leur avaient même été infligées au moyen de pistolets incapacitants. « Ils m’ont d’abord frappée dans la cellule, m’a confié une Nigériane de 28 ans. Ils se servaient de tuyaux et de câbles métalliques. Puis ils m’ont emmenée dans une pièce où étaient les autres femmes et là, des hommes en civil m’ont encore battue. Ils m’ont administré des décharges électriques sur plusieurs parties du corps. »

Je me suis rendue à Tweisha en septembre 2012. C’était le troisième voyage effectué par Amnesty en Libye l’année dernière pour enquêter sur les problèmes rencontrés par les étrangers depuis la chute du gouvernement de Kadhafi. J’ai visité neuf centres de détention hébergeant un total de 2 700 migrants et demandeurs d’asile.

Où que j’aille, je trouvais des étrangers – dans certains cas des femmes et des enfants – qui n’étaient nullement protégés contre l’exploitation, les violences physiques et les conditions de détention éprouvantes. Avant la chute de Kadhafi, beaucoup d’étrangers vivaient dans la peur constante d’être arrêtés et soumis à divers mauvais traitements. Aujourd’hui, dans une Libye en proie au chaos, où des milices armées tiennent des régions entières sous leur coupe, on peut dire que la situation des étrangers a empiré.

Un haut responsable de Benghazi m’a confié que la détention de migrants était devenue « un commerce, pour certains ». Les personnes détenues par les milices étaient contraintes d’effectuer des travaux manuels, comme décharger ou nettoyer du matériel. D’autres étaient inscrites dans des programmes professionnels dont la rémunération était nulle ou très faible.

Le racisme visant en Libye les personnes originaires d’Afrique subsaharienne s’est exacerbé du fait de la propagation de rumeurs exagérées selon lesquelles le régime de Kadhafi aurait utilisé des « mercenaires africains » pour mater l’insurrection de 2011. Ces étrangers se voient imputer des crimes, des maladies et d’autres malheurs, sans pouvoir démentir ces allégations ni se tourner vers un système judiciaire qui pourrait prendre leur défense. Le personnel et les administrateurs des prisons m’ont déclaré qu’il était de leur « devoir national » de regrouper et d’incarcérer les migrants sans papiers.

Les conditions de détention étaient variables d’un centre à l’autre, mais aucun des neuf centres ne satisfaisait aux normes internationales. Les cellules étaient sales et surpeuplées. Certains détenus n’avaient aucun accès à l’air frais. Certains centres de détention de fortune se résumaient à des conteneurs métalliques ou à des hangars dans lesquels les détenus dormaient sur des matelas ou des couvertures posés à même le sol. Ces gens n’ont commis qu’un crime : être entrés dans le pays de manière « irrégulière ». Certains fuyaient la guerre ou les persécutions chez eux.

Fermant les yeux sur ces violations, l’Union européenne a repris le dialogue avec la Libye sur les questions relatives à l’immigration. Des responsables du gouvernement libyen m’ont assuré que la situation des demandeurs d’asile et des migrants n’était pas prioritaire au vu des défis posés par le rétablissement de l’État de droit en Libye. Pendant ce temps, des milliers de personnes continuent d’être maltraitées et exploitées quotidiennement. Avant mon départ, les femmes de Tweisha se sont ouvertes davantage sur l’épreuve qu’elles endurent. Serrant contre elle un enfant en bas âge, une femme a soulevé sa chemise et m’a montré ses ecchymoses. « Le monde doit savoir ce qui nous arrive, a-t-elle expliqué. Aux yeux des Libyens, nous ne sommes même pas des êtres humains. Je n’ai rien fait de mal. Je suis juste venue ici pour travailler. Et me voilà enfermée pendant des mois, et je ne sais pas ce qui va m’arriver. Il n’y a personne ici pour m’aider. »

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