« Jusqu’au retour de la paix »

Traumatisés et épuisés, les réfugiés rohingyas au Bangladesh vivent un nouveau chapitre de leur douloureuse histoire de peuple indésirable. Omar Waraich, directeur adjoint chargé de l’Asie du Sud à Amnesty International, a rejoint une mission visant à recueillir des informations sur leur vie à Cox’s Bazar, un district marqué par les souffrances des Rohingyas depuis des siècles.

Cox’s Bazar, où se trouve le plus long front de mer du monde, porte le nom d’une crise de réfugiés. En 1784, le roi Bodawpaya, sixième monarque de la dynastie Konbaung de Birmanie, a envahi les derniers vestiges du royaume d’Arakan. Les forces birmanes, menées par le fils et potentiel successeur du roi de Birmanie, ont assassiné Thamada, roi d’Arakan, et pris le contrôle du territoire. Les Arakanais ont donc été contraints de fuir pour se réfugier dans une zone qui correspond désormais à la pointe sud-est du Bangladesh. La Compagnie britannique des Indes orientales a alors envoyé le capitaine Hiram Cox dans la région pour superviser les opérations d’aide aux réfugiés.

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Des réfugiés rohingyas assis sur la route près de Teknaf, au Bangladesh, après être arrivés du Myanmar en bateau la veille, 28 septembre 2017

Aujourd’hui, la plus grande crise humanitaire de notre époque se déroule dans le district de Cox’s Bazar. C’est la première fois depuis le génocide rwandais que tant de personnes sont déplacées aussi rapidement. Depuis le 25 août 2017, plus de 620 000 réfugiés rohingyas ont entrepris un laborieux périple de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines, pour rejoindre le Bangladesh depuis leur village de l’État d’Arakan. Emportant avec eux de nombreuses souffrances et quelques rares effets personnels, ils se rendent à pied jusqu’au fleuve Naf, l’étroit cours d’eau qui sépare le Myanmar du Bangladesh, où il se retrouvent à la merci de passeurs, attirés par l’occasion de profiter de leur triste sort. Ces passeurs forcent les réfugiés à donner tout l’argent liquide et tous les bijoux qu’ils ont sur eux. Les Rohingyas n’ont pas le choix. Ils ne peuvent pas retourner dans leurs villages, qui ont été réduits en cendres. Les horreurs qu’ils y ont endurées – les homicides, les viols et les tortures – les ont poussés à se réfugier de l’autre côté de la frontière. Aujourd’hui encore, trois mois plus tard, des Rohingyas manifestement épuisés continuent d’affluer à travers les épaisses rizières vertes. Ils ont les traits tirés, les pieds couverts d’ecchymoses et une profonde tristesse peut se lire dans leurs yeux.

« Leur plus grande peur est d’être une nouvelle fois victimes d’une vague de violences. »

Cette crise a exercé une forte pression sur les organisations humanitaires, qui font de leur mieux compte tenu des circonstances. À la frontière, les réfugiés reçoivent une bouteille d’eau pour étancher leur soif, un biscuit énergétique pour leur redonner des forces et une place à l’ombre pour enfin se reposer un peu. Ceux qui ont besoin de soins médicaux sont séparés et conduits vers l’hôpital du camp le plus proche. Certains réfugiés ont des blessures qui doivent être soignées. Nombre d’entre eux ont contracté des maladies au cours de leur voyage. D’après les autorités bangladaises chargées de la santé, parmi ces réfugiés, 30 000 femmes sont enceintes, dont un grand nombre ont besoin de consulter un gynécologue.

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Des réfugiés rohingyas arrivent par bateau du Myanmar, avec les quelques biens qu’ils ont pu transporter pendant le périple de plusieurs jours — voire plusieurs semaines — depuis leur village de l’État d’Arakan jusqu’au Bangladesh, 28 septembre 2017

PLUS DE 620 000
réfugiés rohingyas ont fui l’État d’Arakan, au Myanmar, vers le Bangladesh entre fin août et décembre 2017

30,000
femmes enceintes étaient parmi eux

ANNÉES 1970-2017
Les musulmans rohingyas ont aussi fui des attaques militaires au Myanmar à la fin des années 1970, au début des années 1990 et tout au long des dix dernières années

1 MILLION
Le Bangladesh accueille désormais près d’un million de réfugiés rohingyas

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Des réfugiés rohingyas transportent de l’aide humanitaire distribuée dans le camp de réfugiés de Kutupalong, Bangladesh, 27 septembre 2017

Ces personnes sont peut-être en sécurité pour l’instant, mais leur calvaire se poursuit. Installé dans les années 1990 pour accueillir des dizaines de milliers de Rohingyas chassés par une précédente vague de violences, le camp de Kutupalong est devenu surpeuplé et s’est agrandi de toutes parts. Près de 1215 hectares de forêts ont été défrichés pour laisser place à de fragiles tentes en bambou et en bâches qui s’étendent à perte de vue. Les conditions climatiques sont à peine supportables. La chaleur torride n’est interrompue que par les pluies de la mousson, tandis que de grosses rafales de vent viennent faire trembler les abris. L’arrivée imminente de la saison des cyclones laisse craindre le pire.

Dans les camps, les réfugiés sont des proies faciles pour ceux qui cherchent à les exploiter. Les bandes criminelles et les personnes impliquées dans la traite des êtres humains représentent une menace constante. On redoute que les femmes soient exploitées sexuellement, que les enfants – qui ne peuvent pas aller à l’école – soient forcés à travailler et que les jeunes hommes soient recrutés par des groupes armés.

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Un point de distribution de nourriture et d’aide dans le camp de réfugiés de Thaing Kali, Bangladesh, 28 septembre 2017

Le gouvernement bangladais a fait preuve d’une générosité remarquée, mais sa patience semble avoir des limites. Des membres du gouvernement et de l’opposition ont affirmé publiquement que le Bangladesh ne disposait pas des ressources nécessaires pour assumer cette charge. Le pays accueille désormais près d’un million de réfugiés rohingyas, si l’on compte ceux qui attendent toujours dans le district de Cox’s Bazar depuis qu’ils ont été chassés par de violentes attaques de l’armée du Myanmar à la fin des années 1970, au début des années 1990 et tout au long des dix dernières années. En novembre, le Bangladesh et le gouvernement du Myanmar ont signé un accord de rapatriement dont la formulation en termes vagues laisse craindre un retour précipité qui pourrait priver les réfugiés de la sécurité et de la dignité auxquelles ils ont droit. Les réfugiés que nous avons rencontrés nous ont dit qu’ils aimeraient rentrer chez eux, mais pas avant le retour de la « paix ». Leur plus grande peur est d’être une nouvelle fois victimes d’une vague de violences. Ils ne veulent pas se résigner à un destin de peuple perpétuellement indésirable et être abandonnés, comme tant d’autres réfugiés avant eux, à Cox’s Bazar.

Photos : © Andrew Stanbridge/Amnesty International

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