Trouver des éléments de preuve de crimes de guerre dans les décombres

Quand une crise des droits humains éclate, l’équipe de réaction aux crises
d’Amnesty passe généralement rapidement à l’action et se rend dans des lieux où d’autres n’osent pas s’aventurer. L’équipe va sur le terrain, rencontre les personnes touchées, recueille des informations sur les événements et détermine ce qu’il s’est passé, parfois alors que les événements sont toujours en cours. Nous utilisons ces informations pour exiger que les responsables présumés d’atteintes aux droits humains soient amenés à rendre des comptes et pour soutenir les victimes qui demandent justice. Donatella Rovera, notre principale conseillère pour les situations de crise, parle du travail de l’équipe et des éléments découverts lors de sa dernière mission sur le terrain à Raqqa, en Syrie.

Au cours l’année écoulée, l’équipe de réaction aux crises est
fière d’avoir révélé en temps réel certaines des pires atteintes aux droits humains. Nous avons donné une voix à des personnes en dénonçant les atteintes aux droits humains qu’elles ont subies et en attirant l’attention de la communauté internationale sur leurs récits.

En cette période de crises et de conflits, de nombreuses situations nécessitaient des enquêtes : de la meurtrière « guerre contre la drogue » du président Rodrigo Duterte qui a coûté la vie à des milliers de personnes aux Philippines, aux violentes batailles pour chasser de villes d’Irak et de Syrie le groupe se désignant sous le nom d’État islamique (EI), aux terrains d’exécution
au Soudan du Sud, où tant le gouvernement que l’opposition armée utilisent la nourriture comme arme de guerre et ont forcé des millions de personnes à fuir leur domicile, en passant par la campagne de nettoyage ethnique menée par l’armée du Myanmar, qui a forcé plus de 693 000 Rohingyas à se réfugier au Bangladesh. L’équipe de réaction aux crises était sur le terrain pour recueillir des informations sur les atteintes, afin de permettre d’amener les responsables à rendre des comptes.

Dans toutes ces situations, nous avons travaillé sans relâche avec nos collègues des bureaux régionaux, avec des experts en droit et en politique et avec d’autres personnes, afin de réunir des éléments de preuve, de vérifier certaines informations et de révéler la vérité.


© Amnesty International

Notre dernière mission a eu lieu en février. Benjamin Walsby, un chercheur de notre bureau régional de Beyrouth, la capitale du Liban, et moi nous sommes rendus à Raqqa, ville détruite de Syrie et ancienne capitale autoproclamée de l’EI. Nous nous étions déjà rendus dans la région en août 2017 pour réunir des informations sur les affrontements, alors que la bataille faisait rage entre la coalition menée par les États-Unis et les Forces démocratiques syriennes (FDS) d’un côté et l’EI de l’autre.

Lors de notre mission de février, nous avons trouvé une ville détruite et des ravages d’une ampleur pire que tout ce que j’ai pu voir en plusieurs dizaines d’années de recherches dans des zones de guerre. Bien que la coalition menée par les États-Unis affirme avoir déployé de vastes efforts pour limiter le nombre de victimes civiles pendant ses offensives, ses frappes aériennes incessantes et les tirs d’artillerie d’une imprécision notoire ont tué de nombreux civils, et pourraient constituer des violations du droit international humanitaire.

Nous avons publié les résultats de nos recherches le 5 juin, dans un rapport intitulé ‘War of annihilation’ : Devastating toll on civilians, Raqqa – Syria (Syrie. La « guerre d’anéantissement » a fait des ravages dans la population civile à Raqqa), dans lequel nous avons présenté en détail les cas emblématiques et poignants de quatre familles qui ont perdu de nombreux proches, ainsi que leur logement et leurs moyens de subsistance dans des attaques de la coalition.

Chaque jour à Raqqa, nous avons rencontré plusieurs familles ayant vécu le même drame pendant l’opération militaire de quatre mois de la coalition. Ces personnes nous ont expliqué comment elles ont essayé de se mettre en sécurité, fuyant désespérément les lignes de front, pour être finalement bombardées dans les lieux où elles avaient cherché refuge.


© Amnesty International

Dans le cadre de notre enquête sur le terrain, nous nous sommes rendus sur les lieux de 42 frappes et nous nous sommes entretenus avec 112 civils, dont des témoins et des survivants. Sur certains sites, nous avons trouvé des restes des munitions qui avaient frappé les logements. Nous avons également analysé des images satellites et d’autres documents publics. Nous nous sommes entretenus avec des membres du personnel médical et humanitaire, de l’armée et des forces de sécurité, avec des experts internationaux en matière d’opérations militaires et de sécurité, avec des journalistes travaillant à Raqqa et dans les environs et avec d’autres personnes.

Quelques heures après la publication de notre rapport, la coalition a publié une déclaration rejetant nos conclusions. Cela montre que notre public cible est attentif et se soucie de l’image que notre travail donne de lui, quoi qu’il dise dans ses éclats publics. La coalition a affirmé à plusieurs reprises qu’il n’y avait « jamais eu une campagne aérienne plus précise dans toute l’histoire des conflits armés ». Ce n’est pourtant pas la réalité que nous avons trouvée à Raqqa : des centaines de civils ont été tués par ces frappes aériennes, parmi lesquels 79 personnes qui faisaient partie des quatre familles présentées dans notre rapport.

« En cinq mois, ils [les forces américaines] ont procédé à 30 000 tirs d’artillerie contre des cibles de l’EI... Ils ont procédé à plus de tirs en cinq mois à Raqqa (Syrie) que n’importe quel autre bataillon de marine ou d’armée depuis la guerre du Viêt-Nam... Chaque minute de chaque heure, nous procédions à des tirs visant l’EI à Raqqa, que ce soit des tirs de mortiers, d’artillerie, de roquettes, de missiles Hellfire, de drones armés, etc. »


Sergent-Major John Wayne Troxell

Notre enquête fournit des éléments de preuve incontestables que les forces de la coalition n’ont pas pris toutes les précautions possibles pour limiter les dommages infligés aux civils et, dans certains cas, ont mené des frappes qui semblent avoir enfreint le droit international, car elles risquaient de faire trop de victimes civiles et n’opéraient pas de distinction entre les cibles militaires et les civils. Les attaques disproportionnées et menées sans discrimination qui blessent ou tuent des civils constituent des crimes de guerre.

Nous demandons maintenant aux gouvernements de tous les membres de la coalition impliqués de révéler où et quand des frappes aériennes ont été menées et quelles mesures avaient été prises pour évaluer et éviter les victimes parmi les civils. Les victimes de l’opération militaire à Raqqa doivent obtenir justice.

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