Asie et Océanie — Résumé

Le 20 mai, à Kawhmu, près de Yangon, les autorités du Myanmar ont empêché des rescapés du cyclone Nargis, dénués de tout, de mendier dans les rues, tout en sanctionnant les gens qui cherchaient à les aider, ce qui privait ces survivants de toute assistance non officielle. Près de trois semaines auparavant, le cyclone avait dévasté une grande partie du sud du Myanmar, tuant des dizaines de milliers de personnes et provoquant le déplacement de milliers d’autres, qui ont perdu leur logement et leurs moyens de subsistance.

Le cyclone a aussi balayé tous les doutes qui pouvaient subsister sur la contribution des politiques gouvernementales répressives à l’appauvrissement de la population. Sous le regard consterné du reste du monde, le Conseil national pour la paix et le développement (SPDC), qui gouverne le Myanmar, a nié l’ampleur du désastre et n’a fourni qu’une aide limitée aux quelque 2,4 millions de personnes rescapées du cyclone. De plus, le SPDC a refusé pendant trois semaines l’aide internationale et barré l’accès au delta de l’Ayeyarwady, au moment où les survivants avaient le plus besoin de vivres, d’abris et de médicaments. Une semaine après le cyclone, alors que les victimes luttaient toujours pour survivre, le SPDC a détourné des ressources essentielles pour financer un référendum destiné à entériner une nouvelle Constitution comportant de graves défauts. En entravant délibérément une aide qui pouvait sauver des vies, sans pour autant apporter la moindre assistance de son côté, le gouvernement du Myanmar a violé le droit de centaines de milliers de personnes à la vie, à l’alimentation et à la santé.
Dans les pays de la région Asie et Océanie, des centaines de millions de personnes ont souffert de politiques gouvernementales qu’elles ne pouvaient pas contester, ou qu’elles craignaient de remettre en cause. Des millions d’autres ont sombré dans la pauvreté en raison de l’augmentation du prix des denrées alimentaires, du carburant et de divers produits de première nécessité, sur fond de crise financière mondiale. Dans la plupart des cas, les gouvernements n’ont pas reconnu à ces personnes le droit de contribuer à la formulation d’une réponse appropriée à ces crises.
Mais les événements liés au passage du cyclone Nargis étaient si terribles qu’ils ont provoqué une réaction des pays voisins du Myanmar, au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE). Même la Chine, principal soutien international du Myanmar, n’a pu rester indifférente. Alors que ces gouvernements avaient déclaré auparavant que le système international des droits humains s’opposait aux « valeurs asiatiques », menaçait la souveraineté nationale et niait la primauté du développement économique, l’ANASE, au vu d’un tel désastre, a publiquement appelé les autorités du Myanmar à permettre le passage de l’aide humanitaire. Elle a par ailleurs joué un rôle de médiation entre le SPDC et la communauté internationale.
De manière encore plus remarquable, le gouvernement chinois a réagi à l’ampleur de la catastrophe (notamment parce qu’il souhaitait préserver son image à l’approche des Jeux olympiques de 2008 à Pékin) et abandonné sa position traditionnelle consistant à ne pas s’immiscer dans les affaires des autres États souverains. Il semble avoir exercé une influence considérable sur le SPDC pour que ce dernier accepte les offres d’assistance internationale.
Les Jeux olympiques de Pékin, et la sensibilité accrue de la Chine en matière d’image, ont laissé espérer que la situation des droits humains dans ce pays allait s’améliorer réellement et durablement. Cette espérance avait été l’une des raisons avancées par le Comité international olympique pour choisir Pékin. Au lieu de cela, pendant la préparation des Jeux, la répression s’est durcie dans l’ensemble du pays, les autorités soumettant à une surveillance de plus en plus stricte les défenseurs des droits humains, les pratiquants de certaines religions, les minorités ethniques, les avocats et les journalistes. Les autorités chinoises ont chassé de chez eux des milliers d’habitants de Pékin et sanctionné ceux qui s’opposaient aux actions du gouvernement.
En tant qu’événement sportif, ces Jeux ont suscité un concert de louanges. Ils ont montré que le gouvernement pouvait mobiliser d’impressionnantes ressources et prouvé, comme le souhaitaient leurs organisateurs, que la Chine était désormais une puissance mondiale. Mais les Jeux ont également fait voir avec éclat qu’un pays capable de monter un tel spectacle ne pouvait pas justifier son incapacité à donner chair aux droits humains de sa population, ni légitimer la manière dont des dizaines de millions de citoyens ont été exclus de l’extraordinaire développement économique du pays.

« J’étais encore une jeune femme lorsque nous avons été évacués pour la pre-mière fois. Ensuite, quand j’ai eu des enfants en bas âge, nous avons dû à nouveau être évacués. Aujourd’hui, j’ai trois petits-enfants, mais rien n’a changé. » Une femme de soixante-trois ans qui fait partie des personnes déplacées dans la province du Cotabato-Nord, Philippines, août 2008

Privations

Pendant des années, le gouvernement chinois a mis en œuvre ses politiques économiques en utilisant quelque 150 millions de travailleurs migrants. La plupart d’entre eux sont venus des campagnes pour vivre dans les quartiers misérables apparus au sein des villes chinoises en expansion rapide. Mais, avec la fin du boom de la construction associé aux Jeux olympiques et l’impact grandissant de la crise économique mondiale, ces millions de travailleurs migrants chinois ont fait face à un avenir incertain : dès les derniers mois de 2008, il leur a fallu repartir dans leurs villages, en ayant renoncé aux promesses d’une économie en croissance constante et en ayant perçu l’écart immense séparant leurs conditions de vie de celles des classes moyennes urbaines, de plus en plus aisées. Les tensions sociales provoquées par la prise de conscience des disparités croissantes entre les riches et les pauvres, le milieu urbain et le milieu rural, ont donné lieu à des mouvements de protestation partout en Chine.
Dans la région Asie et Océanie se trouvent certaines des zones les plus riches du monde (en Australie, en Chine, en Corée du Sud et au Japon), mais aussi des populations au nombre des plus pauvres (en Afghanistan, au Bangladesh, en Corée du Nord, au Laos, au Myanmar, et en Papouasie-Nouvelle-Guinée). Pendant toute l’année 2008, les conditions de vie plus ou moins bonnes connues par ces diverses populations semblaient dépendre davantage de politiques gouvernementales que de la répartition des ressources naturelles.
L’Inde – l’autre géant de l’Asie – a tenté de faire progresser son économie tout en restant fermement attachée à la protection des droits civils et politiques sur le plan national. Mais les autorités indiennes n’ont pas fait respecter les droits des pauvres en zone urbaine et des groupes déjà marginalisés en zone rurale, comme les paysans sans terre et les adivasis (aborigènes), qui s’opposent à l’exploitation de leurs terres et de leurs ressources pour de grands projets industriels. Dans plusieurs États, les autorités ont ignoré les dispositions constitutionnelles qui délimitent les territoires appartenant aux adivasis et les ont alloués à l’exploitation minière ou à d’autres industries. En Orissa, l’un des États les plus pauvres de l’Inde, la compétition pour l’utilisation de ressources limitées se déroulait sur fond de luttes politiques concernant les droits des adivasis, la liberté religieuse et les politiques gouvernementales de développement. Des violences intercommunautaires ont provoqué la mort d’au moins 25 personnes et le déplacement d’au moins 15 000 autres (des chrétiens persécutés pour la plupart). Par ailleurs, des milliers d’habitants ont été privés du droit à des soins médicaux adéquats, à l’éducation et au logement.
Les communautés autochtones du Bangladesh ont également souffert des politiques gouvernementales. Pendant que le conflit politique entre le gouvernement provisoire, soutenu par les militaires, et les dirigeants politiques historiques continuait de dominer l’actualité, les autorités soutenaient toujours, dans l’ombre, les colons bengalis qui s’emparaient des terres appartenant à la tribu autochtone des Jummas, dans les Chittagong Hill Tracts.
Au mois d’octobre, la Banque asiatique de développement a averti que deux millions de Cambodgiens risquaient de basculer dans la pauvreté du fait de l’augmentation du prix de produits de première nécessité, et notamment des denrées alimentaires et du carburant, liée à la crise financière mondiale. Ces personnes viendraient s’ajouter aux quatre millions et demi de Cambodgiens vivant déjà dans la pauvreté, soit environ un tiers de la population du pays. Plus de 4 000 familles installées sur les rives du lac Boeung Kak, à Phnom Penh, et qui occupaient bien souvent des logements rudimentaires, étaient menacées de déplacement par une opération de comblement de ce plan d’eau. Les habitants du secteur n’ont pas été prévenus avant le début des travaux, qui ont démarré le 26 août 2008. Les autorités et les ouvriers chargés du chantier ont menacé ceux qui tentaient de protester. Par ailleurs, la police de Phnom Penh a multiplié les opérations de nuit contre les populations pauvres et marginalisées, arrêtant arbitrairement des travailleuses et travailleurs du sexe, des sans-logis et des mendiants.
En Corée du Nord, des millions de personnes ont souffert de la faim, dans des proportions inconnues depuis une dizaine d’années. Les femmes, les enfants et les personnes âgées étaient particulièrement vulnérables. Les Nord-Coréens continuaient de gagner la Chine voisine par milliers, généralement à la recherche de nourriture et de meilleures conditions économiques. Les personnes arrêtées et renvoyées de force dans leur pays étaient ensuite internées dans des camps où elles étaient astreintes aux travaux forcés, maltraitées ou même torturées. La Corée du Nord n’a pris aucune mesure pour remédier à cette situation et, du fait de relations tendues avec la Corée du Sud, n’a même pas demandé d’aide à cette dernière, qui avait été l’un des principaux pays donateurs de riz et d’engrais les années précédentes.

« Arrêter un homme, c’est menacer des centaines de milliers de person-nes, en leur faisant peur pour qu’elles ne luttent plus et ne militent plus [...]. Je considère que c’est une injustice envers le peuple cambodgien. » Oeun Sarim, agriculteur et défenseur des droits humains, au sujet des arrestations systémati-ques de militants des droits fonciers au Cambodge, février 2008

Insécurité

Aucun pays de la région n’était officiellement en guerre au cours de l’année 2008, mais les conflits entre le pouvoir et les groupes d’opposition armés ont mis en péril la vie de dizaines de milliers de personnes en Asie, et privé des millions d’autres de soins de santé, d’éducation, de logement et de nourriture. Ces conflits étaient en partie liés à des questions ethniques, un groupe prenant les armes contre un autre pour demander un accès égal ou plus important aux ressources disponibles.
Indépendamment des causes du conflit, les personnes les plus vulnérables étaient les civils, notamment les personnes marginalisées pour des raisons de genre, d’ethnie, de religion, de caste ou de classe sociale.
En Afghanistan, au Pakistan, au Sri Lanka, au Myanmar, dans le sud de la Thaïlande et dans le sud des Philippines, les forces armées (gouvernementales ou oppositionnelles) ont exposé les habitants à de graves dangers et souvent violé les lois les plus élémentaires régissant les conflits.
Terrorisés par les talibans et d’autres groupes d’insurgés, ainsi que par des milices locales alliées au gouvernement, des millions d’Afghans du sud et de l’est de l’Afghanistan vivaient dans une insécurité permanente qui réduisait encore leurs possibilités d’accès à l’alimentation, aux soins de santé et à l’éducation, ce dont souffraient tout particulièrement les femmes et les filles. Cette année a été marquée par une recrudescence d’événements sanglants en Afghanistan : 1 400 civils environ sont morts en conséquence directe des affrontements. Des dizaines de milliers de personnes, chassées de leur foyer par les combats, ont gagné la sécurité et la prospérité relatives de grandes agglomérations comme Kaboul et Herat et se sont regroupées dans de nouveaux bidonvilles. Les talibans et d’autres groupes antigouvernementaux étaient responsables de la plupart des violences subies par les civils. Cependant, les forces internationales (environ 60 000 membres) opérant en Afghanistan continuaient d’effectuer des raids aériens ou des attaques de nuit qui ont fait des blessés parmi la population civile et causé des dommages matériels, provoquant naturellement une vive colère chez les habitants.
Le gouvernement afghan ne parvenait pas à maintenir l’ordre ni à fournir des services de base à des millions de personnes, même dans les zones qu’il contrôlait. Les talibans et les autres groupes antigouvernementaux ont étendu leur mainmise sur plus d’un tiers du pays, privant de nouveau les filles d’éducation et de soins de santé, et imposant leur justice expéditive, qui prenait souvent la forme d’exécutions publiques et de flagellation. En conséquence, et malgré certaines avancées concernant la scolarisation et les soins de santé élémentaires, la vie était pour la plupart des Afghans courte et pleine de souffrances. L’espérance de vie était de moins de quarante-trois ans. Le pays a cette année encore présenté l’un des plus hauts niveaux de mortalité maternelle sur la planète, et le revenu annuel par habitant n’était que de 350 dollars (270 euros environ), l’un des plus faibles du monde.
L’insécurité en Afghanistan a franchi la frontière pour se propager dans de grandes parties du Pakistan, s’étendant progressivement au-delà des zones tribales limitrophes : les talibans pakistanais ont commis des prises d’otages, pris pour cibles et tué des civils, et pratiqué la violence contre les femmes et les jeunes filles. Vers la fin de l’année, les groupes talibans du Pakistan avaient renforcé leur emprise sur de vastes portions des zones tribales frontalières, mais également sur la vallée de Swat, une région peuplée extérieure aux zones tribales et facilement accessible depuis Islamabad. Les talibans ont imposé la fermeture de dizaines d’écoles de filles, de dispensaires et de commerces jugés contraires aux préceptes religieux, comme les boutiques de disques. Comme on pouvait le prévoir, les habitants des zones tribales du Pakistan, et plus particulièrement les femmes, vivaient moins longtemps que dans d’autres régions du pays, subissaient les conséquences d’une mortalité maternelle et infantile plus élevée, et présentaient un niveau général d’éducation bien plus faible.
Entré en fonction en février, le nouveau gouvernement civil a fait de nombreuses promesses concernant l’amélioration de la situation des droits humains au Pakistan. Le régime du président Zardari a tenu certaines de ses promesses, mais s’est montré aussi impuissant à résoudre la crise sécuritaire que le gouvernement militaire du général Pervez Musharraf. En fin d’année, il se bornait à répéter les tactiques désastreuses de son prédécesseur, hésitant constamment entre l’abandon de grands nombres de citoyens au joug brutal des insurgés et la politique de la terre brûlée, qui nuisait à la population locale sans réduire réellement la capacité de combat des groupes antigouvernementaux.
Partout en Asie, des civils se retrouvaient pris entre les feux de forces pro et antigouvernementales peu soucieuses des dommages collatéraux. Ainsi, dans le sud de la Thaïlande, la population, essentiellement malaise par la langue et la culture et de religion musulmane, est spoliée de ses droits. La violence chronique qui sévit dans cette partie du pays depuis un siècle est la conséquence de cette situation. La région est l’une des plus pauvres et des moins développées de la Thaïlande, et les tentatives d’assimilation du gouvernement central et de la majorité, thaïs bouddhistes, y sont depuis longtemps mal perçues par la population. Des rebelles ont recouru à des tactiques brutales, commettant envers des bouddhistes des violences qui allaient jusqu’à la décapitation et attaquant des écoles. Mais en jouant la carte de la répression sécuritaire, et notamment en maltraitant ou même en torturant les suspects musulmans, le gouvernement a bafoué les droits humains et s’est aliéné la population locale.
Le conflit de l’île de Mindanao, dans le sud des Philippines, obéissait à une dynamique similaire : la population musulmane de l’île se sentait exclue par rapport aux autres habitants et aux dirigeants du pays, des chrétiens en majorité, et souffrait d’un moindre développement économique. Après l’échec des pourparlers entre le gouvernement philippin et le Front de libération islamique moro (MILF), les violences ont repris en août, et les deux camps ont poursuivi leurs abus. Le nombre des civils directement affectés par l’escalade récente des hostilités – qui n’étaient apparemment pas sur le point de s’apaiser – a considérablement augmenté. En août 2008, le MILF s’en est pris à des civils vivant pour la plupart dans des quartiers chrétiens, mais aussi dans des zones mixtes chrétiennes et musulmanes. Plus de 610 000 personnes ont alors fui leur village pour échapper aux attaques directes du MILF ou aux affrontements entre ce dernier et les forces de sécurité. Près de 240 000 d’entre eux sont ensuite retournés dans leur foyer, l’armée philippine ayant affirmé que les lieux étaient désormais sûrs. À leur retour, beaucoup ont constaté que leurs maisons étaient incendiées et leur bétail volé. Ils sont toujours en proie à la crainte.
Au Myanmar, le SPDC, dont les choix politiques appauvrissaient l’ensemble des habitants, s’est montré particulièrement malveillant envers les 135 minorités ethniques et religieuses du pays, soit près du tiers de la population. L’armée du Myanmar a notamment poursuivi son offensive contre les civils karens de l’État kayin et de la division de Bago. Depuis le début de cette offensive, en novembre 2005, plus de 140 000 civils karens ont été tués, torturés, déplacés de force, violés et soumis aux travaux forcés, voire contraints d’effectuer des tâches dangereuses de nature militaire (déminage, par exemple), pour ne citer que ces exemples de violations généralisées et systématiques de leurs droits. De telles violations s’apparentent à des crimes contre l’humanité.
Un autre « conflit oublié » s’est embrasé dans la région en 2008 : celui qui oppose le gouvernement du Sri Lanka aux Tigres libérateurs de l’Eelam tamoul (LTTE). Les Tamouls, qui représentent une fraction importante de la population de l’île, se plaignent depuis longtemps des discriminations politiques et économiques pratiquées par le pouvoir, issu de la majorité cingalaise. Recourant à un éventail de tactiques brutales, comme les attaques à la bombe contre les civils et le recrutement forcé d’enfants soldats, les LTTE se sont efforcés pendant près d’une décennie de créer un État indépendant de facto dans le nord et l’est de l’île. Mais cela n’a pas aidé la population tamoule à vivre en paix, car ils ne toléraient aucune opposition. Vers la fin de l’année 2008, le gouvernement sri-lankais était sur le point de s’emparer de cette enclave, après une série de victoires militaires. La quasi-totalité des Tamouls de la région septentrionale du Vanni, soit plus de 250 000 personnes, ont fui leur foyer pour échapper aux combats. Une grande partie de ces hommes et de ces femmes avaient déjà subi plusieurs déplacements forcés à cause des affrontements, parfois au cours des années précédentes. Certains avaient connu les conséquences destructrices du tsunami de l’océan Indien en 2004.
Le gouvernement sri-lankais a empêché les secours humanitaires et les journalistes étrangers d’accéder à la zone du conflit, ce qui a privé la population prise entre deux feux d’assistance ou de la possibilité de faire connaître sa terrible situation. De leur côté, les LTTE, encerclés, utilisaient les habitants pour les travaux forcés, pour le recrutement d’effectifs militaires et comme bouclier contre la progression des troupes sri-lankaises.

«  Nous sommes constamment menacés. Nous voulons être aidés par l’État, par la police. Si nous appelons pour signaler des violences, nous voulons que la police prenne des mesures, au lieu de nous ignorer. » Mohna Answari, avocate musulmane et défenseure des droits humains, Nepalgunj, Népal, novembre 2008

Exclusion

La discrimination ethnique n’entraînait pas toujours de conflit armé, mais restait une caractéristique courante du paysage social de la région Asie et Océanie, dans les sociétés les plus riches comme dans les plus pauvres. En février, lors d‘un discours historique, le gouvernement australien a présenté des excuses aux « générations volées » : les Aborigènes et les habitants des îles du détroit de Torrès qui, enfants, avaient été enlevés de force à leur famille du fait des lois et politiques gouvernementales en vigueur à l’époque. Il s’est toutefois opposé à toute forme de compensation, financière ou autre.
Le gouvernement de la plus récente république du monde, le Népal, rencontrait de nombreuses difficultés pour améliorer les conditions de vie des Népalais qui souffraient depuis plusieurs générations des privations imposées par le pouvoir. Les maoïstes qui contrôlent le pouvoir népalais avaient élargi leur audience populaire en défendant les droits des femmes, des castes inférieures et des pauvres. Toutefois, ils se sont heurtés à une forte opposition de la part des Madhesis, cette fraction importante de la population qui vit dans les plaines méridionales du pays (un tiers du territoire environ). Ces derniers estimaient que le nouveau gouvernement n’avait pas suffisamment tenu compte de leurs doléances déjà anciennes.
Dans l’ouest de la Chine, les importantes minorités ethniques vivant dans les zones de peuplement tibétain et dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, majoritairement musulmane, ont continué à subir des discriminations systématiques. Ces deux zones ont connu en 2008 les pires troubles de ces dernières années. Dans des mouvements de protestation qui ont commencé le 10 mars et se sont multipliés par la suite, des moines tibétains ont demandé l’arrêt des campagnes d’éducation politique imposées par le gouvernement et l’assouplissement des restrictions appliquées aux pratiques religieuses. Des violences ont eu lieu quand des Tibétains laïques ont rejoint les mouvements de protestation. Ils reprochaient depuis longtemps aux autorités chinoises de les exclure des avantages du développement économique et de mener des politiques destinées à affaiblir la culture et l’identité tibétaines. Si certains ont attaqué des migrants et des commerces hans à Lhassa, les mouvements de protestation tibétains sont restés pour la plupart pacifiques. Le bilan présenté par les autorités chinoises faisait état de 21 morts imputables aux manifestants violents et de plus d’un millier de personnes arrêtées pendant les manifestations et relâchées par la suite. De leur côté, les organisations tibétaines ont indiqué que 100 Tibétains avaient été tués, et que plusieurs centaines de personnes, peut-être davantage, étaient toujours en détention à la fin de l’année. Les chiffres exacts étaient difficiles à connaître car les autorités refusaient tout accès aux médias et aux observateurs indépendants.
Le 14 août, Wang Lequan, secrétaire du Parti communiste du Xinjiang, a annoncé une lutte « sans merci » contre le « séparatisme » musulman ouïghour. Les autorités locales, prétextant une succession d’épisodes violents imputables à des personnes qu’elles accusaient de terrorisme, ont exercé une répression générale et s’employaient toujours à contrôler rigoureusement les pratiques religieuses, notamment en interdisant à tous les fonctionnaires et aux enfants de pratiquer leur culte dans les mosquées. D’après les autorités chinoises, plus de 1 300 personnes ont été arrêtées au cours de l’année pour terrorisme, extrémisme religieux et autres infractions liées à la sûreté de l’État, et 1 154 personnes ont fait l’objet d’une inculpation, d’une procédure judiciaire ou de sanctions administratives.

Des voix qui peinent à se faire entendre

À la fin de l’année, alors que la crise économique mondiale se traduisait par des suppressions d’emploi, une pénurie alimentaire et une diminution des fonds disponibles pour le logement, l’éducation et la santé, un nombre croissant d’habitants de la région Asie et Océanie ont exigé que les autorités nationales rendent des comptes. Au lieu de répondre à leurs besoins, les gouvernements ont tenté de les réduire au silence. Ils ont ainsi aggravé la situation de la liberté d’expression, depuis longtemps difficilement tolérée dans de nombreux pays de la région. Les exemples les plus flagrants de cette tendance étaient la Corée du Nord et le Myanmar, qui ont totalement étouffé la liberté d’expression pendant des années.
À l’approche des Jeux olympiques, les autorités chinoises ont temporairement allégé les restrictions imposées à la liberté de la presse. Elles ont accordé aux journalistes étrangers des conditions de travail plus libres que par le passé et ont rétabli temporairement l’accès à des sites web comme ceux d’Amnesty International et de la BBC. Toutefois, à la fin de l’année, le mécontentement populaire allant croissant, les autorités ont recommencé à réduire au silence et à menacer les opposants. Les signataires de la Charte 08, qui exigeaient d’importantes réformes législatives et politiques, ont été placés sous surveillance étroite par le gouvernement. Plusieurs membres du groupe ont été harcelés et ont subi des mauvais traitements. Au moins un des signataires de la Charte, Liu Xiaobo, était toujours détenu à la fin de l’année. Au début de 2009, l’accès au site web d’Amnesty International et à beaucoup d’autres était à nouveau impossible.
De façon similaire, le Viêt-Nam a poursuivi sa répression contre les sympathisants de Bloc 8406, un mouvement pro-démocratie agissant sur Internet, et d’autres groupes non autorisés appelant à la démocratie et au respect des droits humains. De nombreuses personnes ont été condamnées au nom de l’article 88 du Code pénal (« propagande contre la République socialiste du Viêt-Nam ») ou des lois érigeant en infraction « l’abus des libertés démocratiques en vue de nuire aux intérêts de l’État ».
Les attaques contre la liberté d’expression n’étaient pas limitées aux pays socialistes. Le gouvernement de Singapour a continué d’abuser des lois contre la diffamation pour réduire les critiques au silence : le Far Eastern Economic Review a été condamné pour diffamation envers le Premier ministre, Lee Hsieng Lee, et une action en justice a été lancée en septembre contre le Wall Street Journal Asia, qui émettait des doutes sur l’indépendance du pouvoir judiciaire. Une vingtaine de militants contre la pauvreté ont été mis en accusation parce qu’ils avaient organisé des rassemblements publics non autorisés.
En Thaïlande, on a constaté une forte augmentation des inculpations pour lèse-majesté, en vertu d’une loi qui interdit toute parole ou acte diffamant, insultant ou menaçant la famille royale. Le gouvernement de transition de Fidji a annoncé au mois d’août qu’il établirait un tribunal spécial chargé d’imposer une réglementation plus stricte aux médias.
Au Sri Lanka, les médias, autrefois très dynamiques, ont fortement souffert de la vague d’attaques contre les journalistes et professions connexes, qui s’est poursuivie cette année. Pas moins de 14 professionnels des médias ont été victimes d’homicide au Sri Lanka depuis le début de l’année 2006. D’autres ont été arrêtés arbitrairement, torturés, ou auraient disparu alors qu’ils étaient détenus par les forces de sécurité. Plus de 20 journalistes ont quitté le pays après avoir reçu des menaces de mort.

« Nous ne serons soulagés que lorsque l’être qui nous est cher sera sain et sauf et libre devant nous [...]. Je pense que mon mari n’est détenu qu’à trois kilo-mètres de chez nous, et pourtant il continue de subir des mauvais traitements sans que nous le sachions. » Amina Masood Janjua, dont le mari, Masood Janjua, a « disparu ». Pakistan, juillet 2008

Conclusion

Soumis à une pression économique et politique croissante, de nombreux habitants de la région Asie et Océanie se sont appuyés sur le système international des droits humains pour faire progresser leur action en faveur d’une vie plus digne, pour eux-mêmes et pour toute la population.
Dépassant ses réticences traditionnelles à l’égard des droits humains, l’ANASE a déployé des efforts considérables pour venir au secours des personnes frappées par le cyclone Nargis. La Charte de l’ANASE, qui devrait avoir des effets de longue durée, est entrée en vigueur au mois de novembre, après sa ratification par ses dix États membres. Elle affirme l’engagement de ses membres envers les droits humains et offre à l’ANASE une occasion sans précédent de créer un organe efficace de défense de ces droits. En décembre, les participants de la Conférence des parlementaires du Pacifique ont soutenu à l’unanimité la mise en place d’un mécanisme régional de défense des droits humains. Il s’agissait d’une avancée importante pour les îles du Pacifique et l’ensemble de la région.
Ces deux initiatives sont à porter au crédit des militants des droits humains en Asie et en Océanie, car ils ont joué un rôle essentiel dans ces changements. Malgré les réactions brutales des gouvernements, qui ont mis les défenseurs des droits fondamentaux en grand danger, ces militants ont continué à travailler pour la défense de tous ceux qui subissent des privations et des abus. Dans de nombreux endroits du monde, les militants et ceux qui critiquent le gouvernement ont commencé à utiliser Internet pour se faire entendre et rechercher des soutiens. En Chine, l’utilisation d’Internet a considérablement progressé et permis aux gens de partager des informations concernant les actions du gouvernement. Parfois, certains dissidents audacieux ont utilisé ce moyen pour réclamer des réformes. De façon similaire, au Viêt-Nam, des militants courageux ont recouru aux blogs pour exiger des changements et exprimer leur désaccord. En Malaisie et à Singapour, deux pays où les atteintes à la liberté d’expression se poursuivent, les blogueurs sont la principale source d’information, d’analyse et de critique indépendantes. Ils subissent les conséquences de ce rôle déterminant.
À la base de tous ces efforts, on retrouve une notion essentielle : chacun a le droit à la dignité et au respect de ses droits fondamentaux. Si cette notion a bien souvent été ignorée en Asie et en Océanie, les événements de 2008 ont montré qu’elle est désormais fermement implantée dans de nombreuses sociétés de la région.

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