Moyen-Orient et Afrique du Nord — Résumé

Alors que l’année 2008 touchait à sa fin, des avions israéliens ont bombardé le 27 décembre la bande de Gaza, un territoire dont la densité de population est l’une des plus élevées au monde et où vivent 1,5 million de Palestiniens. Plus de 1 400 personnes, dont quelque 300 enfants, ont été tuées et 5 000 autres environ ont été blessées au cours des trois semaines qui ont suivi. Les forces israéliennes ont régulièrement violé les lois de la guerre ; elles ont notamment lancé des attaques contre des habitants et des édifices civils ou visé des militants palestiniens, occasionnant ainsi des pertes disproportionnées dans la population.

Israël affirmait que ces attaques avaient pour but de mettre un terme aux tirs de roquettes imputables au Hamas et à d’autres groupes armés palestiniens et dirigés contre des villes et des villages du sud d’Israël. En 2008, sept civils israéliens ont été tués par ces tirs aveugles de roquettes, artisanales pour la plupart, ou lors d’autres attaques menées par des Palestiniens depuis la bande de Gaza. Trois autres ont trouvé la mort durant les trois semaines qu’a duré le conflit déclenché le 27 décembre.
Celui-ci a éclaté brusquement après dix-huit mois d’un blocus ininterrompu imposé par l’armée israélienne aux habitants de Gaza, qui empêchait pratiquement toute circulation transfrontalière aussi bien de personnes que de biens, aggravant une situation humanitaire déjà désastreuse. La quasi-totalité des activités économiques avaient été étranglées et un nombre croissant de Palestiniens dépendaient de l’aide alimentaire internationale. Il est même arrivé que des malades en phase terminale ne puissent pas quitter le territoire pour recevoir des traitements non disponibles dans les hôpitaux de Gaza, où les moyens et les médicaments faisaient cruellement défaut.
Beaucoup de sang a coulé et, une fois de plus, le degré élevé d’insécurité prévalant dans la région a été mis en évidence, tout comme le non-respect, par les deux camps, des règles élémentaires de distinction et de proportionnalité qui sont au nombre des principes fondamentaux du droit international humanitaire. Cette opération a également souligné l’incapacité persistante des deux camps, et celle de la communauté internationale, à résoudre cet âpre et interminable conflit, à donner à la région la paix, la justice et la sécurité et à permettre à tous ses habitants d’exercer le droit fondamental qui est le leur de vivre dans la dignité.

« Qu’est-ce qu’il faut que nous fassions ? Si nous reconstruisons, ils risquent de tout détruire à nouveau. Et il n’y a pas de ciment à Gaza – aucun matériau de construction. » Un Palestinien s’adressant à des délégués d’Amnesty International dans la bande de Gaza, janvier 2009

Insécurité

Le conflit qui perdure entre Israéliens et Palestiniens, la présence des troupes américaines en Irak, les craintes à propos des ambitions nucléaires de l’Iran, les divisions manifestes entre islamistes et laïcs ainsi que les tensions entre certaines traditions culturelles et les aspirations croissantes de la population, tous ces facteurs ont engendré dans la région un climat d’insécurité politique. À cela est venue s’ajouter en 2008 l’insécurité socioéconomique, qui s’aggravait à mesure que la crise financière s’installait dans le monde et que l’augmentation du prix des denrées alimentaires frappait celles et ceux qui vivaient déjà dans la pauvreté, ou à la limite de celle-ci. La situation a été mise en évidence par une série de grèves et d’autres mouvements de protestation organisés par les travailleurs des secteurs public et privé, notamment en Égypte, ainsi que par des troubles qui, pendant plusieurs mois, ont secoué la région riche en phosphates de Gafsa, en Tunisie. Dans ces pays et dans d’autres, un nombre élevé de personnes vivaient dans le dénuement extrême, en marge de la société. Pauvres ruraux ou habitants de bidonvilles surpeuplés, ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient victimes dans la pratique d’inégalités flagrantes dans l’accès aux droits fondamentaux – tels que le droit à un logement convenable et à des soins médicaux, à l’éducation et au travail, ou la possibilité de vivre une vie meilleure dans laquelle un grand nombre de leurs droits seraient garantis.
En Irak, malgré une diminution tant attendue des attaques contre les civils, des millions de vies ont encore été brisées par la guerre, désormais beaucoup moins médiatisée. Nombreux étaient ceux qui, du fait de l’état de guerre quasi permanent dans le pays, ne pouvaient subvenir à leurs besoins ni garantir un avenir sûr à leur famille. Plus de deux millions de personnes étaient toujours déplacées à l’intérieur de l’Irak et deux millions d’autres étaient réfugiées à l’étranger, essentiellement en Syrie et en Jordanie. Les violences interethniques ou motivées par l’intolérance religieuse continuaient de diviser les communautés et d’affecter la vie quotidienne. Des groupes armés d’opposition ont perpétré des attentats-suicides, entre autres attaques à l’explosif, souvent dans des lieux très fréquentés, comme les marchés. Pendant ce temps, des milliers d’Irakiens étaient toujours détenus par l’armée des États-Unis, sans inculpation ni jugement, dans certains cas depuis plus de cinq ans. Des milliers d’autres ont été arrêtés par les forces gouvernementales irakiennes ; beaucoup ont été torturés. Des condamnations à mort ont été prononcées pour des actes dits de « terrorisme », souvent à l’issue de procès inéquitables, et certains condamnés ont été exécutés. Tous les prisonniers détenus par l’armée américaine devaient être remis aux autorités irakiennes à la fin de l’année 2008 en vertu d’un accord conclu entre les États-Unis et l’Irak. Ce texte ne contenait aucune garantie en matière de droits humains.

« Je pense que tous les Iraniens qui croient en la justice et l’égalité ressentent les peines de flagellation comme une honte et une source de mépris. De plus, ce type de peine témoigne de la violence dont les femmes sont toujours victimes dans notre société. » Sussan Tahmasebi, membre de la Campagne pour l’égalité en Iran, au sujet des peines infligées aux défenseurs des droits des femmes

La peine de mort était largement appliquée en Arabie saoudite, en Irak, en Iran et au Yémen, mais des signes encourageants faisaient apparaître un rejet croissant de ce châtiment dans d’autres pays arabes. C’est en décembre que cette tendance a été la plus manifeste, lorsque huit pays arabes ont décidé de ne pas voter contre une résolution de première importance de l’Assemblée générale des Nations unies en faveur d’un moratoire mondial sur les exécutions, contribuant ainsi à son adoption à une forte majorité. L’Iran, l’un des rares pays qui continuent à exécuter des mineurs délinquants, et l’Arabie saoudite, où un système de justice discriminatoire a donné lieu à l’exécution d’un nombre disproportionné d’étrangers pauvres, semblaient de plus en plus en décalage par rapport aux opinions de la communauté internationale.

Violences contre les femmes et les filles

Dans toute la région, les femmes étaient encore plus que les autres confrontées à l’insécurité, en raison de la discrimination qui prévalait tant dans la législation que dans la pratique et des violences qui leur étaient infligées, souvent par des membres masculins de leur famille. Dans la forme la plus extrême de ces violences, des femmes ont été tuées pour de prétendues raisons d’« honneur » en Irak, en Jordanie, en Syrie et dans les territoires relevant de l’Autorité palestinienne. Les employées de maison étrangères qui, le plus souvent, n’étaient pas protégées par les lois relatives au travail, risquaient tout particulièrement d’être victimes de sévices sexuels, entre autres mauvais traitements infligés par leurs employeurs. En Jordanie et au Liban, des employées de maison étrangères sont mortes dans des circonstances non élucidées. On supposait que certaines avaient été tuées ou avaient fait une chute mortelle en tentant de s’enfuir de leur lieu de travail ; d’autres, désespérées, se seraient suicidées. Dans la région kurde du nord de l’Irak, le nombre élevé de femmes brûlées vives ou qui se sont elles-mêmes immolées suscitait la même inquiétude.
Fait positif, dans d’autres pays les gouvernements commençaient à comprendre que les femmes ne pouvaient plus être considérées comme ayant un statut de deuxième catégorie. Les autorités égyptiennes ont interdit les mutilations génitales féminines. Les gouvernements d’Oman et du Qatar ont introduit des modifications législatives qui ont donné aux femmes un statut égal à celui des hommes dans plusieurs domaines liés au logement et à l’indemnisation ; le gouvernement tunisien a adhéré à un important traité international relatif aux droits des femmes et mis en place une permanence téléphonique pour les femmes victimes de violences au sein de la famille.

Réfugiés, demandeurs d’asile et migrants en situation irrégulière

Dans cette région, l’insécurité était la plus forte pour les réfugiés et les demandeurs d’asile qui n’avaient ni statut permanent ni logement établi, et qui dans bien des cas attendaient depuis des décennies dans le dénuement.
Des milliers de réfugiés irakiens vivaient au jour le jour en Syrie, en Jordanie et au Liban, entre autres pays. De plus en plus en proie à la pauvreté et au désespoir, ils risquaient d’être expulsés s’ils exerçaient une activité rémunérée. Le gouvernement irakien a exigé le départ de 3 000 Iraniens qui résidaient de longue date dans le camp Ashraf, alors qu’il semblait peu probable qu’un pays tiers soit disposé à les accueillir et que ces personnes auraient été en grand danger en cas de renvoi forcé en Iran.
Quelque 80 réfugiés irakiens, qui avaient fui leur pays en 1991 durant la première guerre du Golfe, ont passé une année de plus dans un camp fermé et gardé mis en place par les autorités saoudiennes, qui refusaient toujours de leur accorder l’asile. Près de la moitié des centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui se trouvaient au Liban vivaient toujours dans des camps surpeuplés dispersés dans tout le pays, soixante ans après leur arrivée ou celle de leurs aïeux. Le gouvernement libanais a commencé à prendre des mesures pour améliorer le sort des plus vulnérables, à savoir ceux qui ne disposaient pas de documents d’identité et ne pouvaient donc pas se marier légalement ni faire enregistrer la naissance de leurs enfants. Cependant, divers obstacles, juridiques et autres, empêchaient toujours les réfugiés palestiniens de bénéficier de leurs droits à la santé, au travail et à un logement convenable.
Dans plusieurs pays, les pouvoirs publics ont renvoyé de force, en violation du droit international, des réfugiés et d’autres personnes dans des pays où ils risquaient d’être torturés, voire exécutés. Les autorités yéménites ont refusé d’accueillir plusieurs centaines de demandeurs d’asile et renvoyé au moins huit personnes en Arabie saoudite, alors que leur sécurité y était menacée. En janvier, le gouvernement libyen a annoncé son intention de renvoyer tous les « migrants clandestins » et a procédé à des expulsions massives de Nigérians et de Ghanéens, entre autres.
On a appris en juin que le gouvernement avait tenté d’expulser plus de 200 Érythréens auxquels il avait dit qu’ils allaient partir pour l’Italie en avion, alors que son intention réelle était de les renvoyer dans leur pays, que beaucoup avaient fui pour échapper au service militaire.
Les autorités égyptiennes ont également perpétré des violations des droits fondamentaux. Elles ont procédé à des expulsions massives – 1 200 demandeurs d’asile érythréens, peut-être plus, ont été renvoyés de manière expéditive dans leur pays –, et des gardes-frontières ont abattu au moins 28 personnes qui essayaient de franchir la frontière pour trouver refuge en Israël. Des centaines d’autres ont été arrêtées et emprisonnées à l’issue de procès qui se sont déroulés devant des tribunaux militaires. Les autorités israéliennes n’étaient pas moins intransigeantes : elles ont renvoyé en Égypte de très nombreux migrants et demandeurs d’asile qui avaient réussi à franchir la frontière, alors que l’on craignait que certains d’entre eux ne soient ensuite envoyés au Soudan, en Érythrée ou dans d’autres pays où ils risquaient d’être torturés, voire exécutés.
Au Maroc et Sahara occidental, les autorités ont arrêté et expulsé des milliers d’étrangers soupçonnés d’être des migrants clandestins. Elles auraient dans certains cas eu recours à une force excessive ou à d’autres formes de mauvais traitements ; d’autres personnes ont été abandonnées dans des zones inhospitalières proches de la frontière sud du pays, sans assez d’eau ou de nourriture. Les autorités algériennes ont renforcé les contrôles en se dotant de nouveaux pouvoirs, dont celui d’expulser selon une procédure sommaire des étrangers soupçonnés de se trouver illégalement dans le pays.

« S’il vous plaît, ne nous abandonnez pas aux griffes de la tyrannie et du pouvoir aveugle. J’ai peur pour moi-même, pour mes enfants et surtout pour mon mari, qui est détenu. » Lettre d’une Saoudienne à Amnesty International, août 2008

Exclusion, discrimination et privations

Dans de nombreux pays, certaines catégories de personnes ne pouvaient exercer leurs droits fondamentaux dans les mêmes conditions que le reste de la population. Parmi elles figuraient des étrangers réfugiés, demandeurs d’asile et migrants, en règle ou clandestins, dont l’insécurité était ainsi aggravée comme on l’a vu plus haut. D’autres appartenaient à des minorités, ethniques et religieuses notamment, rejetées du fait de leurs croyances ou de leur identité.
Dans le Golfe, les autorités du Qatar continuaient de refuser d’accorder la nationalité qatarienne à plusieurs centaines de membres de la tribu Al Murra, dont certains avaient participé à une tentative de coup d’État en 1996. Ils étaient donc empêchés de trouver un emploi et de bénéficier de la sécurité sociale et de soins médicaux. Au sultanat d’Oman, les membres des tribus Aal Tawayya et Aal Khalifayn étaient marginalisés et rencontraient toujours des difficultés pour obtenir des documents d’identité officiels, régler des questions de famille comme le divorce et l’héritage et faire enregistrer des sociétés, en raison d’une décision prise en 2006 par le gouvernement et qui les avait réduits au statut d’akhdam (serviteurs).
Les autorités iraniennes continuaient d’interdire l’utilisation des langues minoritaires dans les écoles ; elles réprimaient les activités des militants – Arabes ahwazis, Azéris, Baloutches, Kurdes et Turkmènes – qui faisaient campagne en faveur d’un plus grand respect des droits des minorités ; elles excluaient arbitrairement les membres de minorités suspectes de l’accès à la fonction publique. La minorité kurde de Syrie, qui représente environ 10 % de la population, était toujours soumise à la répression. Des dizaines de milliers de Kurdes de Syrie restaient apatrides et ne bénéficiaient donc pas de leurs droits économiques et sociaux au même titre que les autres Syriens.
Dans certains pays, les croyances religieuses qui s’écartaient de la religion d’État n’étaient pas tolérées et leurs pratiquants ne pouvaient participer pleinement à la société ou étaient soumis à des châtiments corporels. En Algérie, bien que la Constitution garantisse la liberté de conscience, des musulmans convertis au christianisme évangélique ont fait l’objet de poursuites. Selon certaines sources, en Égypte, des musulmans convertis au christianisme et des Baha’is rencontraient toujours des difficultés pour obtenir des documents d’identité mentionnant, ou au moins n’indiquant pas de manière erronée, leur religion, et ce malgré des décisions de la Haute Cour administrative. Les autorités de la République islamique d’Iran continuaient de harceler et de persécuter les Baha’is et les membres d’autres minorités religieuses ; des religieux sunnites ont été arrêtés et un dignitaire soufi a été condamné à cinq ans d’emprisonnement et à une peine de flagellation pour « diffusion de mensonges ».
Dans les États du Golfe, les travailleurs migrants venus du sous-continent indien et d’autres pays d’Asie, qui apportaient leur force de travail et leurs compétences aux secteurs de la construction et des services, étaient le pilier des économies pétrolières. Toutefois, ces travailleurs sous contrat, qui vivaient et travaillaient dans des conditions manifestement très dures, ne bénéficiaient d’aucune protection de l’État contre l’exploitation et les mauvais traitements. Lorsqu’ils protestaient contre leurs conditions de vie, comme au Koweït et dans les Émirats arabes unis, les autorités les arrêtaient et les expulsaient.
L’homosexualité restait un sujet tabou dans presque toute la région, et des gays présumés ont été pris pour cible dans plusieurs pays. En Égypte, des hommes soupçonnés d’avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes, pourtant consentants, ont été agressés en détention et soumis contre leur gré à un examen anal et à un dépistage du VIH/sida. Certains, internés dans des hôpitaux, ont été enchaînés à leur lit avant d’être condamnés à des peines d’emprisonnement pour débauche. Au Maroc et au Sahara occidental, six hommes accusés d’avoir assisté à un « mariage gay » en 2007 ont été emprisonnés pour « actes impudiques ou contre nature avec un individu de son sexe ».
En septembre, plus de 100 personnes sont mortes à la suite d’un éboulement de rochers dans un bidonville du Caire, ce qui a mis en lumière la précarité dans laquelle vivaient les populations pauvres et déshéritées des villes dans toute la région. Cette tragédie était, semble-t-il, prévisible.
Un écoulement d’eau depuis une colline voisine avait laissé entrevoir une possible catastrophe – la zone avait déjà connu des glissements de terrain –, mais les autorités n’ont pris aucune mesure en temps utile. Dans toute la région, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, d’autres populations pauvres semblaient condamnées à un cycle de dénuement et d’impuissance, car elles étaient privées de logements convenables, de soins médicaux et de la possibilité d’avoir un emploi rémunéré et n’avaient pratiquement aucun moyen d’influer sur les décisions les concernant au plus près. Ces personnes n’avaient de toute évidence pas voix au chapitre pour se prémunir contre l’appauvrissement.
Dans les territoires palestiniens occupés par Israël, une politique délibérée a privé de leur toit des Palestiniens qui vivaient déjà dans le dénuement.
En Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, les forces israéliennes ont démoli de nombreuses habitations palestiniennes au motif qu’elles avaient été construites sans autorisation, alors que les permis de construire sont généralement refusés aux Palestiniens ; des centaines de personnes se sont ainsi retrouvées sans logement. Dans la vallée du Jourdain, des bulldozers ont rasé des habitations et des cabanes servant à abriter le bétail, privant des villageois de leurs moyens de subsistance. Ailleurs, des Palestiniens étaient coupés de leurs terres agricoles par la construction du mur/barrière, et de nombreux postes et barrages de l’armée israélienne les empêchaient d’accéder à leur lieu de travail, à leur école et même à l’hôpital. Dans la bande de Gaza, l’offensive israélienne lancée le 27 décembre a détruit ou gravement endommagé quelque 20 000 habitations palestiniennes ainsi que des écoles et des lieux de travail ; des centaines de civils palestiniens ont par ailleurs été tués. Pendant ce temps, l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée se poursuivait, en violation du droit international.

Des voix qui peinent à se faire entendre

Dans toute la région, celles et ceux qui réclamaient le respect de leurs propres droits ou de ceux des autres risquaient d’être persécutés par des services de renseignement tout-puissants qui, souvent, étaient autorisés par leurs mentors politiques à enfreindre la loi en toute impunité. Les gouvernements ne toléraient généralement pas les voix dissidentes et semblaient craindre les critiques et la contestation, ainsi que la dénonciation de la corruption ou d’autres abus.
Dans toute la région également, les autorités se réfugiaient derrière la nécessité de se « protéger » du « terrorisme » pour répandre la peur, l’insécurité et la répression. Des groupes armés ont mené de violentes attaques dans plusieurs pays, notamment en Algérie, en Irak, au Liban, en Syrie et au Yémen, mais les gouvernements ont souvent utilisé des lois antiterroristes délibérément imprécises et vagues pour réprimer l’opposition et étouffer la critique légitime et la dissidence. Le pouvoir démesuré des Mukhabarat – services de renseignement et de sécurité – s’étendait dans toute la région. Rendant compte, en général, directement aux chefs d’État ou de gouvernement, leurs agents secrets étaient autorisés à arrêter, incarcérer et interroger des suspects, et souvent à les maltraiter ou à les torturer en toute impunité. Amnesty International a reçu de nombreuses informations faisant état de torture, dans plusieurs pays : Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Jordanie, Liban, Syrie, Tunisie et Yémen. Des Palestiniens arrêtés par des soldats israéliens ont été torturés ; d’autres l’ont été, en toute impunité, alors qu’ils étaient détenus par les forces rivales du Fatah et du Hamas, respectivement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Le recours à la torture avait essentiellement pour but d’obtenir des « aveux » qui allaient ensuite servir à l’accusation devant des tribunaux politiquement malléables dont les juges n’osaient pas, ou ne souhaitaient pas, vérifier comment les éléments de preuve avaient été recueillis. Dans un certain nombre de pays, les procès des opposants se déroulaient devant des tribunaux « spéciaux » appliquant une procédure non conforme aux normes d’équité internationalement reconnues. Ainsi, en Égypte, des dirigeants des Frères musulmans, tous civils, ont comparu devant un tribunal militaire ; aucun observateur international n’a été autorisé à assister aux audiences.
D’autres accusés ont été jugés par une juridiction instaurée en vertu de l’état d’urgence, en vigueur depuis longtemps. En Libye, 11 hommes qui avaient été interpellés après avoir préparé une manifestation pacifique à la mémoire d’au moins 12 manifestants tués par la police ont été condamnés par la Cour de sûreté de l’État à des peines allant jusqu’à vingt-cinq ans d’emprisonnement ; neuf d’entre eux ont toutefois été remis en liberté avant la fin de l’année. En Syrie, au moins 300 personnes ont comparu devant la Cour suprême de sûreté l’État, notoirement inéquitable, ou devant d’autres juridictions qui ne garantissaient pas davantage une justice équitable. Douze militants, éminents défenseurs de la démocratie, ont été condamnés à des peines d’emprisonnement pour des infractions telles que l’« affaiblissement du sentiment nationaliste ». Ils ont affirmé qu’on les avait frappés pendant leur détention provisoire pour les contraindre à signer des « aveux », mais le tribunal n’a ordonné aucune enquête sur ces allégations. Un organe des Nations unies a conclu, à propos d’autres affaires, que des prisonniers avaient été détenus de manière arbitraire car ils avaient été condamnés, à l’issue de procès inéquitables, pour des actes qui découlaient légitimement de leur droit à la liberté d’expression ; les autorités syriennes n’ont pris aucune mesure. En Arabie saoudite, des centaines de personnes, notamment des détracteurs pacifiques du gouvernement, ont été appréhendées par des représentants de l’État pour des motifs de sécurité. Des milliers d’autres, arrêtées les années précédentes, ont été maintenues en détention dans des conditions de quasi-secret. En octobre, le gouvernement a annoncé la création d’un Tribunal pénal spécial chargé de juger plus de 900 personnes accusées d’actes de terrorisme. Il n’a toutefois fourni aucun détail sur les accusés ni la date de leurs procès, et il n’a pas indiqué s’ils pourraient se faire assister d’un avocat et si les audiences seraient ouvertes aux observateurs internationaux.
Partout, même dans des pays un peu plus ouverts, les journalistes et les rédacteurs en chef savaient qu’ils devaient respecter certaines limites pour éviter le risque de poursuites ou d’interdiction de leur journal, voire pire.
En Égypte, le rédacteur en chef d’un journal qui avait évoqué l’état de santé du président a été condamné à une peine d’emprisonnement. En Algérie, des journalistes ont été poursuivis pour avoir rédigé des articles à propos de la corruption présumée de certains milieux officiels et un avocat, éminent défenseur des droits humains, a été harcelé pour avoir jeté le discrédit sur la justice algérienne. En Libye, un dissident arrêté en 2004 après qu’il eut appelé à des réformes politiques dans une interview à des médias était maintenu en détention. Au Maroc et au Sahara occidental, où la critique de la monarchie restait un sujet tabou, des défenseurs des droits humains ont été poursuivis à la suite d’une manifestation pacifique considérée comme un outrage au roi, qui leur a toutefois accordé sa grâce par la suite. Un jeune de dix-huit ans a été condamné à une peine d’emprisonnement pour avoir écrit sur un mur une inscription concernant son club de football préféré et qui a été considérée comme un outrage à la monarchie. Parmi les personnes prises pour cible en Syrie, où le gouvernement ne tolère pratiquement aucune opposition, figuraient des blogueurs accusés de « diffusion de fausses nouvelles » ou d’« affaiblissement du sentiment national » aux termes de lois très générales visant à réprimer et à décourager toute forme d’expression. Les autorités du Koweït et d’Oman ont renforcé les contrôles sur l’expression par le biais d’Internet. Les autorités iraniennes et tunisiennes, entre autres, bloquaient régulièrement l’accès à des sites diffusant des critiques et elles interrompaient les connexions des organisations locales de défense des droits humains, les empêchant ainsi de communiquer avec l’étranger.
En Égypte et en Tunisie, face aux travailleurs qui protestaient contre la situation économique, les autorités répondaient par des brutalités et des arrestations massives. Les forces de sécurité marocaines ont mis fin au blocus du port de Sidi Ifni imposé par des manifestants et elles ont mené une campagne de répression contre les personnes soupçonnées d’avoir organisé ce mouvement ou de l’avoir soutenu.
Les défenseurs des droits humains et les militants qui réclamaient davantage de droits – pour les femmes et les minorités, entre autres – ainsi que des libertés politiques plus étendues ou l’accès aux droits économiques et sociaux, étaient en première ligne des luttes dans toute la région. Toutefois, dans la plupart des pays, ces hommes et ces femmes ont été cette année encore confrontés à des obstacles énormes. En Syrie et en Tunisie, des organisations indépendantes des droits humains devaient mener leurs activités dans un vide juridique car elles étaient tenues par la loi de se déclarer auprès des autorités qui, dans la pratique, refusaient de les enregistrer. En Iran, une grande ONG de défense des droits humains dont Shirin Ebadi, lauréate du prix Nobel de la paix, est cofondatrice, a été interdite par le gouvernement alors même qu’elle s’apprêtait à célébrer le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

« Quand je me suis engagé davantage pour les droits humains, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un ensemble de préoccupations beaucoup plus larges que la seule torture, même si elles découlent toutes du même principe de base, également protégé par la déclaration universelle des droits de l’homme, à savoir le respect pour la dignité humaine. » Ahmed Seif El Islam Hamad, s’adressant à Amnesty International en décembre 2008. Cet avocat égyptien, défenseur des droits humains, a été torturé et a passé cinq ans en prison dans les années 1980 en raison de ses opinions politiques.

Conclusion

Dans les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’obligation de rendre des comptes pour les diverses atteintes aux droits fondamentaux que les gens subissaient quotidiennement faisait cruellement défaut. Plongées dans l’insécurité, exclues du processus de prise de décision, buttant contre l’indifférence ou encore réprimées quand elles tentaient de se faire entendre, les populations de cette région ont vu leurs souffrances persister tout au long de l’année.
L’impunité restait un élément essentiel de la politique dans pratiquement toute la région. Ainsi, au Maroc et au Sahara occidental, le processus visant à établir la vérité sur les disparitions forcées du règne de Hassan II semblait paralysé. En Algérie, les autorités continuaient de bloquer toute enquête sur les atteintes graves aux droits humains commises au cours du conflit interne des années 1990. En Iran, au Liban, en Libye et en Syrie, les autorités n’ont pris aucune mesure réelle pour enquêter sur les atteintes flagrantes aux droits humains commises par le passé ni pour y remédier. Comme on pouvait s’y attendre, ces gouvernements étaient au nombre de ceux qui ne manifestaient aucun enthousiasme pour enquêter sur les nouvelles allégations ou les nouveaux cas qui leur étaient signalés, comme le massacre dans la prison militaire de Sednaya, en Syrie, au cours duquel les forces de sécurité ont tué 17 prisonniers, entre autres personnes.
Face à des problèmes aussi variés et paraissant souvent insurmontables, de nombreuses personnes – des hommes, des femmes et même des enfants – ont œuvré dans toute la région en faveur de leurs propres droits et de ceux des autres. Beaucoup ne se sont pas laissés décourager, même lorsque leur vie et leurs moyens de subsistance étaient en grand danger. En Algérie, des proches de personnes victimes de disparition forcée durant la « sale guerre » des années 1990 continuaient de réclamer vérité et justice en dépit de l’immobilisme obstiné du gouvernement et du harcèlement auquel il les soumettait. En Iran, des femmes – et aussi des hommes – faisaient campagne pour recueillir un million de signatures pour une pétition réclamant la fin de la discrimination légale envers les femmes, malgré les manœuvres de harcèlement, les arrestations et les agressions imputables à des agents de l’État qui agissaient en violation de la loi ; d’autres réclamaient qu’il soit mis fin à l’exécution de mineurs délinquants.
Dans ces pays et ailleurs, les défenseurs des droits humains étaient les fers de lance de la lutte pour le changement, mais il est également apparu que certains détenteurs du pouvoir reconnaissaient eux aussi la nécessité d’introduire des réformes et d’améliorer la protection des droits humains.
Le gouvernement de Bahreïn, par exemple, a saisi l’occasion donnée par l’examen périodique universel, un mécanisme mis en place par le Conseil des droits de l’homme [ONU], pour lancer un programme de réformes dans le domaine des droits humains qui, s’il est appliqué, sera un exemple fort pour les pays voisins. Au Liban, le ministre de la Justice a présenté un projet de loi visant à abolir la peine de mort, tandis que le gouvernement algérien était l’un des plus chauds partisans de l’appel en faveur d’un moratoire mondial sur les exécutions. Lentement mais sûrement, des signes ont montré au cours de l’année 2008 qu’une nouvelle génération est en train d’émerger, plus consciente de ses droits et de ce qui se présente à elle, et de plus en plus décidée à mettre en œuvre ces droits.