Yemen | Rapport annuel 2019

Yemen conflit Houties

République du Yémen
Chef de l’État : Abd Rabbu Mansour Hadi
Chef du gouvernement : Maeen Abdulmalik Saeed

Toutes les parties au conflit au Yémen ont commis de graves violations du droit international humanitaire. Les forces houthies, qui contrôlaient de vastes portions du territoire, ont bombardé de manière aveugle des zones d’habitation au Yémen et tiré sans discernement des missiles en Arabie saoudite. La coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui soutenait le gouvernement yéménite internationalement reconnu, a continué de bombarder des infrastructures civiles et de mener des attaques aveugles, faisant des centaines de morts et de blessés parmi la population civile.

Toutes les parties au conflit ont bafoué la liberté d’expression, en recourant à des détentions arbitraires, des disparitions forcées, des actes de torture et d’autres mauvais traitements. Les journalistes, les défenseurs et défenseures des droits humains et les membres de la communauté baha’i étaient notamment visés. Des enfants ont subi des agressions sexuelles qui sont restées impunies. Le conflit qui perdurait continuait d’avoir des conséquences disproportionnées pour les personnes porteuses de handicap et d’accroître la discrimination à l’égard des femmes et des filles. Des dizaines de condamnations à mort ont été prononcées et plusieurs exécutions ont eu lieu.

Contexte politique au Yemen

Le conflit s’est poursuivi au Yémen et de nouvelles lignes de front se sont formées – ou reformées – dans les gouvernorats d’Aden, d’Al Dhale, de Hajjah, de Saada et de Taizz, s’étendant du sud au nord du pays.

Bien que globalement soutenu par la coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le gouvernement du président Abd Rabbu Mansour Hadi, reconnu par la communauté internationale, a vu son autorité contestée dans des zones du sud du pays par le Conseil de transition du Sud, formation sécessionniste bénéficiant de l’appui des Émirats arabes unis, et par sa branche militaire baptisée Cordon de sécurité, qui ont pris en août le contrôle de fait de certaines parties du territoire des gouvernorats d’Aden, d’Abyan et de Shabwa. Pendant plusieurs jours, les forces fidèles au président Abd Rabbu Mansour Hadi et celles du Cordon de sécurité se sont affrontées dans des combats déclenchés par des tirs survenus le 7 août aux abords du palais présidentiel, alors que des milliers de personnes assistaient aux funérailles de soldats tués dans une frappe de missile perpétrée par les Houthis (le groupe armé qui contrôle la capitale, Sanaa, ainsi qu’une grande partie du nord du Yémen) contre une parade militaire organisée à l’occasion d’une remise de diplômes à Aden, une ville du sud du pays.

Les Émirats arabes unis ont annoncé en octobre qu’ils avaient retiré leurs forces armées d’Aden. Ils ont déclaré qu’ils avaient accompli leur mission de « libération et de sécurisation d’Aden », mais qu’ils maintiendraient une présence dans plusieurs gouvernorats dans le cadre de leur lutte contre les « organisations terroristes ». L’Arabie saoudite a pris le commandement de l’ensemble des forces de la coalition dans le sud du Yémen et des opérations militaires dans l’ouest du pays.

Le 5 novembre, le Conseil de transition du Sud et le gouvernement du président Abd Rabbu Mansour Hadi ont signé un accord politique négocié sous les auspices de l’Arabie saoudite, dont il se sont engagés à mettre en œuvre toutes les dispositions dans un délai de 90 jours. Cet accord prévoyait notamment la formation, dans les 30 jours, d’un nouveau gouvernement composé à parts égales de représentants du nord et du sud du pays ; le retour du gouvernement yéménite à Aden, et la reprise de ses travaux ; et l’intégration de toutes les forces militaires et de sécurité sous la tutelle respective des ministères de la Défense et de l’Intérieur.

Le 16 septembre, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Yémen a publiquement regretté l’absence de progrès en ce qui concerne l’échange de prisonniers entre les Houthis et le gouvernement d’Abd Rabbu Mansour Hadi, sur lequel les deux parties s’étaient mises d’accord lors de pourparlers tenus sous l’égide de l’ONU en Suède en décembre 2018. Alors que rien ne laissait prévoir une annonce en ce sens, le chef du Conseil politique suprême, l’organe exécutif mis en place à Sanaa par les Houthis, a déclaré trois jours plus tard que les Houthis étaient prêts à entamer des « négociations sérieuses » avec le gouvernement Hadi en vue de lancer le processus. Des échanges de prisonniers ont alors commencé, à un rythme hebdomadaire.

Violations du droit international humanitaire

Les troupes houthies et les forces anti-houthies ont continué de commettre en toute impunité des violations graves du droit international humanitaire. Elles ont mené des attaques aveugles, bombardant des quartiers résidentiels à Aden, Al Dhale, Hajjah et Taizz. Les Houthis ont tiré sans discernement des missiles en Arabie saoudite.

À la mi-mai, les Houthis ont lancé une nouvelle campagne de tirs par-delà la frontière, prenant pour cible des infrastructures militaires, économiques et de transport, notamment des aéroports civils, en Arabie saoudite. Plusieurs de ces attaques ont fait des victimes parmi la population civile. Le 23 juin, une attaque contre le parking de l’aéroport d’Abha, dans le sud-ouest de l’Arabie saoudite, a fait un mort et 21 blessés – tous des civils. En septembre, une attaque commise au moyen de drones contre les installations pétrolières du groupe Aramco à Abqaiq, dans la province saoudienne de l’Est, a été revendiquée par les Houthis. Elle a entraîné la fermeture du site pendant plusieurs semaines et la réduction de la production de moitié environ durant cette période.

Pendant la bataille d’Aden, en août, des civils se sont trouvés pris dans les affrontements entre les combattants soutenant le président Abd Rabbu Mansour Hadi et le Cordon de sécurité, qui ont employé tous deux des moyens manifestement contraires à l’interdiction des attaques menées sans discrimination. Ces forces ont utilisé sans discernement des munitions explosives à large champ d’action, dont des obus de mortier, dans des zones habitées qui étaient contrôlées ou revendiquées par leurs opposants, tuant et blessant des personnes civiles. Dans l’une de ces attaques, menée en août à Dar Saad, un district du gouvernorat d’Aden, un garçon âgé de trois ans a été blessé lorsqu’un obus de mortier a touché sa maison ; il a dû être amputé d’un bras.

De nouveaux affrontements entre combattants houthis et forces anti-houthies survenus dans le gouvernorat d’Al Dhale, dans le sud du pays, ont fait des dizaines de morts et contraint des milliers de personnes à quitter leur foyer. Dans une attaque perpétrée en octobre, un obus de mortier est tombé sur un camp de personnes déplacées d’Al Dhale, faisant des victimes civiles.

L’aviation de la coalition a bombardé des zones contrôlées ou revendiquées par les forces houthies et leurs alliés, dans certains cas en représailles à des attaques transfrontalières menées par les Houthis. Ces bombardements ont fait des centaines de morts et de blessés parmi la population civile. Le 28 juin, une bombe à guidage de précision fabriquée aux États-Unis a été utilisée dans une frappe aérienne déclenchée par la coalition contre une maison d’habitation du gouvernorat de Taizz ; six civils, dont une femme et trois enfants, ont été tués . Le 1er septembre, une frappe aérienne contre un centre de détention sous contrôle houthi de la ville de Dhamar, dans le sud-ouest du pays, a fait 130 morts et 40 blessés parmi les personnes détenues.

Liberté d’expression et d’association

Les forces houthies, le gouvernement du président Abd Rabbu Mansour Hadi, la coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et les forces yéménites soutenues par les Émirats arabes unis ont continué de recourir à la détention arbitraire pour étouffer la liberté d’expression et d’association.
Dans les zones sous leur contrôle, les forces houthies ont continué d’arrêter et de détenir arbitrairement des détracteurs et des opposant·e·s, ainsi que des journalistes, des défenseur·e·s des droits humains et des membres de la communauté baha’i ; un grand nombre de ces personnes ont subi un procès inique, une détention au secret ou encore une disparition forcée. La majorité des personnes visées étaient des membres ou des sympathisants du parti politique Al Islah (Rassemblement yéménite pour la réforme).

Les dossiers de 10 journalistes qui avaient été inculpés formellement en décembre 2018, plus de trois ans après leur arrestation, ont été transférés de l’Organisation de sécurité politique, un organe interne de sécurité et de renseignement, au Tribunal pénal spécial siégeant à Sanaa, une instance administrée par les Houthis et prévue pour les affaires de terrorisme. Les journalistes ont notamment été inculpés d’espionnage – une infraction passible de la peine capitale – et d’aide à la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les hommes concernés ont été soumis pendant leur détention à des périodes de disparition forcée et de détention au secret, et auraient subi des tortures et d’autres mauvais traitements, notamment sous la forme de la privation de soins médicaux. Selon certaines informations, un surveillant a pénétré dans leur cellule dans la nuit du 19 avril, les a dévêtus et les a roués de coups. Les journalistes ont ensuite été séparés et placés à l’isolement.

À l’issue d’un procès inique, le Tribunal pénal spécial a condamné à mort, en juillet, 30 universitaires et personnalités politiques sur la base d’accusations forgées de toutes pièces, notamment d’espionnage au profit de la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Avant leur procès, ces personnes avaient été soumises, entre autres, à une disparition forcée, à une période excessive de détention provisoire, à la détention au secret et, peut-être, à des actes de torture et d’autres mauvais traitement, notamment la privation de soins médicaux et des services d’un avocat. Parmi elles se trouvaient le professeur de linguistique Youssef al Bawab, responsable politique arrêté arbitrairement à la fin de l’année 2016 et inculpé en avril 2019.

Violences sexuelles contre des enfants

Le conflit qui se prolongeait et la déliquescence des institutions étatiques et des mécanismes de protection aggravaient la vulnérabilité des enfants, qui se retrouvaient moins protégés contre les violences, notamment sexuelles.
Dans quatre affaires différentes, la première concernant des faits survenus dans la ville de Taizz à la mi-avril 2018, trois garçons ont été violés et un quatrième a été victime d’une agression sexuelle. L’un d’eux était âgé de huit ans.

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L’impunité persistante, la crainte des représailles et d’autres obstacles ont dissuadé les familles de porter plainte. Le service des enquêtes criminelles de Taizz a toutefois été saisi de ces affaires et a ordonné à l’un des hôpitaux de la ville de procéder à l’examen des trois garçons qui avaient été violés et de rédiger des rapports médicaux. L’hôpital a suivi les instructions dans deux des cas, mais pas dans le troisième, malgré les demandes répétées de la famille de la victime. De plus, l’hôpital a réclamé de l’argent pour la rédaction du rapport, or la famille n’avait pas les moyens de payer.

Des militants et militantes ainsi que des proches des victimes ont déclaré avoir eu connaissance d’autres cas de violences sexuelles mais ne pas les avoir signalés officiellement par crainte de subir des représailles de la part de milices locales. Craignant pour leur sécurité, certaines des familles concernées ont dû déménager. Personne n’a été amené à rendre des comptes pour ces violences.

Discrimination des personnes handicapées

Les personnes porteuses de handicap rencontraient d’énormes difficultés, parfois aggravées par la présence d’autres facteurs, tels que le genre, l’âge et l’origine ethnique. Elles se heurtaient notamment à des obstacles pour bénéficier d’un accès égal à des services de santé de qualité, à l’enseignement et à des perspectives d’emploi. Les personnes déplacées en raison du conflit rencontraient des problèmes supplémentaires, notamment pour fuir les violences et accéder à l’aide ; elles vivaient en outre dans des conditions inappropriées, ce qui portait atteinte à leur dignité.

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Des personnes déplacées porteuses de handicap ont évoqué auprès d’Amnesty International les trajets difficiles qu’elles avaient dû faire à plusieurs reprises dans leur quête de sécurité et de meilleures conditions d’existence. La grande majorité des personnes à mobilité réduite devaient se déplacer sans dispositif d’assistance (fauteuil roulant, béquilles…) et compter sur d’autres personnes pour les porter. Dans certains cas, il est arrivé que le voyage aggrave un handicap existant, ou en crée un. Les sites où étaient accueillies les personnes déplacées ne disposaient pas de logements adaptés ni de latrines spécifiques.

L’affaiblissement des institutions de l’État, l’effondrement de l’économie et le chaos généralisé qui résultaient de la persistance du conflit compromettaient davantage encore les financements en vue de la réalisation des droits des personnes handicapées. La mère d’un garçon de 14 ans atteint d’une infirmité motrice cérébrale a expliqué à Amnesty International que son enfant avait dû arrêter les soins de kinésithérapie car la famille ne recevait plus l’aide dont elle bénéficiait auparavant, et que la nette amélioration de l’état physique de l’adolescent constatée après ces séances était maintenant stoppée.

Droits des femmes

Le conflit persistant continuait d’aggraver la discrimination à l’égard des femmes et des filles, qui étaient moins protégées contre les violences sexuelles et les autres violences liées au genre, notamment le mariage forcé.

Peine de mort

La peine de mort restait en vigueur pour de nombreux crimes. Les tribunaux ont prononcé des dizaines de condamnations à la peine capitale, et plusieurs personnes ont été exécutées.

Le nombre de procès devant le Tribunal pénal spécial de Sanaa de personnes poursuivies pour des chefs d’accusation passibles de la peine capitale a fortement augmenté. Selon toute apparence, les autorités houthies chargées des poursuites portaient ces accusations dans un but de persécution des opposant·e·s politiques, des journalistes, des universitaires et des membres de minorités religieuses.

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