Préface au rapport annuel 2021 Par Agnès Callamard, Secrétaire générale d’Amnesty International

Comment les gens ont-ils vécu les luttes de pouvoir qui ont marqué l’année 2021 ? Leurs droits ont-ils été mieux respectés dans la grande foire d’empoigne planétaire pour le profit, les privilèges et le prestige ? Les détenteurs et détentrices de droits ont-ils été davantage pris en compte, respectés et protégés, sur fond de poursuite de la pandémie de COVID-19 et d’aggravation des conflits ?

« Nous reconstruirons, en mieux », nous a-t-on répété à l’envi. La formule est devenue le mantra de 2021. On nous a fait miroiter de belles promesses : l’économie allait connaître une « réinitialisation mondiale », nous allions adopter un « programme mondial commun » destiné à mettre fin aux abus des grandes entreprises, la reprise serait durable et verte, et la solidarité internationale allait permettre de changer la donne. Mais les slogans ne voulaient finalement pas dire grand-chose et les promesses n’allaient pas être tenues. Un nombre grandissant d’êtres humains ont vu leurs droits bafoués, encore plus souvent et dans un plus grand nombre de lieux.

Alors que d’autres options s’offraient à eux, les gouvernements ont pourtant préféré choisir des politiques et des voies qui éloignaient toujours plus un nombre croissant d’entre nous de la dignité et des droits fondamentaux. Les inégalités systémiques qui ont aggravé la pandémie, loin d’être réduites méthodiquement, se sont encore creusées. Les flux internationaux de matériel et de services médicaux qui auraient pu élargir l’accès aux soins n’ont souvent pas eu lieu. La coopération entre les États, nécessaire pour éviter d’autres catastrophes et atténuer les crises des droits humains, s’est rarement concrétisée.

Il y a un an, lorsque j’ai rédigé pour la première fois la préface du rapport annuel d’Amnesty International, j’espérais ardemment qu’en 2021 les nations et les peuples s’engageraient plus avant sur la voie d’une reprise n’excluant personne après la crise du COVID-19. Les progrès scientifiques, réalisés à une vitesse sans précédent, mettaient la fin de la pandémie à notre portée. Cela semblait possible.

Que s’est-il donc passé pour que nos espoirs soient ainsi balayés ?

Au lieu de nous proposer une gouvernance mondiale authentique et riche de sens, les dirigeant·e·s de la planète se sont retranchés chacun et chacune dans leur caverne, au nom de l’intérêt national. Au lieu d’apporter plus de sécurité à davantage de gens, ils nous ont rapprochés du précipice de l’insécurité, et même de la guerre dans certains cas. Au lieu de faire disparaître les pratiques et les stratégies qui nous divisent, ils ont jeté nos nations dans une compétition vouée à l’échec pour les richesses et les ressources de la planète, les poussant au conflit. Au lieu de défendre le principe universel d’égalité, qui est au cœur des droits humains, ils ont inscrit le racisme dans le fonctionnement même du système international, allant jusqu’à déterminer qui pouvait vivre et qui ne le pouvait pas, reprenant la vieille et cruelle logique des vies qui comptent et de celles qui ne comptent pas.

2021 aurait dû être une année de guérison et de redressement. Au lieu de cela, elle a servi d’incubateur à davantage d’inégalités et d’instabilité, non seulement pour le présent, pour 2021 ou 2022, mais aussi pour toute la décennie à venir.

Les terribles vagues de contamination au COVID-19, de souffrances et de décès qui ont déferlé en 2021 étaient d’une prévisibilité désespérante. Il est effroyable de penser qu’elles auraient pu être évitées. Tandis que les gouvernements des pays riches se félicitaient du succès de la vaccination chez eux, ce nationalisme vaccinal généralisé a eu pour conséquence que, à la fin de l’année, plus de la moitié de l’humanité n’avait reçu aucune dose ou n’avait pas pu bénéficier de rappels. Les faibles taux d’immunisation ont favorisé l’émergence de nouveaux variants, nous exposant toutes et tous au risque de voir apparaître des mutations du virus résistantes au vaccin et prolongeant la pandémie. Les citoyen·ne·s des pays riches ont eu droit à des rappels, tandis que des millions d’habitant·e·s des pays du Sud – y compris les personnes risquant le plus de développer des formes graves, voire mortelles, de la maladie – attendaient toujours leur première injection. En septembre, Amnesty International a découvert que les pays développés disposaient de 500 millions de doses excédentaires, assez pour vacciner entièrement plusieurs des pays les moins vaccinés de la planète. Ce gâchis de doses inutilisées ayant atteint leur date de péremption est malheureusement symptomatique d’un monde sans boussole morale, un monde qui ne sait plus où il va. Tandis que les dirigeant·e·s des grandes entreprises et leurs investisseurs engrangeaient d’immenses profits, celles et ceux qui avaient désespérément besoin d’un vaccin ont été informés qu’ils allaient devoir attendre. Quitte à mourir.

En pleine pandémie de COVID-19, la menace de nouveaux conflits est allée grandissante, alors que d’autres, plus anciens, s’aggravaient. En Afghanistan, au Burkina Faso, en Éthiopie, en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, en Libye, au Myanmar ou encore au Yémen, pour ne citer que quelques exemples, les affrontements se sont traduits par des atteintes massives au droit international humanitaire et relatif aux droits humains. Bien rares ont été les occasions où la communauté internationale a su apporter la réponse nécessaire. Bien rares ont été celles où la justice et le principe de l’obligation de rendre des comptes ont été respectés. La plupart du temps, au contraire, les conflits se sont intensifiés. En se prolongeant, ils ont eu des conséquences de plus en plus graves. Le nombre et la diversité des parties ont augmenté. De nouveaux théâtres d’opérations sont apparus. De nouvelles armes ont été testées. Les violences ont fait davantage de morts et de blessés. Le prix de la vie humaine a baissé.

L’état de déliquescence de l’ordre mondial n’a nulle part été aussi évident qu’en Afghanistan. Après le retrait de toutes les forces internationales, l’effondrement du gouvernement en place et la prise du pouvoir par les talibans, les Afghanes et les Afghans qui se trouvaient en première ligne de la lutte pour les droits humains et les valeurs démocratiques ont été abandonnés à leur sort.

Pendant ce temps, l’incapacité de la communauté internationale à proposer une réponse mondiale à la pandémie a semé les graines d’une violence et d’une injustice toujours plus fortes. La pauvreté croissante, l’insécurité alimentaire et l’instrumentalisation de la pandémie par des gouvernements pour mieux réprimer la dissidence et la contestation ont été largement cultivées en 2021, et abondamment nourries par le nationalisme vaccinal et la cupidité des pays les plus riches.

Cette déliquescence a également été manifeste lors de la conférence pour le climat, la COP26. Gangrénés par les ambitions à court terme et bridés par les égoïsmes, ces quinze jours de négociations se sont soldés par une trahison. Les États ont trahi leurs populations en ne parvenant pas à s’entendre pour éviter un réchauffement climatique catastrophique. Ce faisant, ils ont condamné des pans entiers de l’humanité à un avenir marqué par la raréfaction de l’eau, par des vagues de chaleur et des inondations, et par la famine. Les mêmes gouvernements qui refoulaient les personnes migrantes à leurs frontières ont condamné des millions d’êtres humains à fuir de chez eux pour tenter de trouver la sécurité et de meilleures conditions de vie. Les pays déjà handicapés par une dette insupportable se sont retrouvés incapables de financer les mesures indispensables pour faire face à un changement environnemental aux conséquences funestes.

L’année 2021 a fait le lit de politiques et d’idéologies racistes qui, dans la pratique, contraignaient des millions de personnes à simplement tenter de survivre. Cela s’est vu dans le refus obstiné des fabricants de vaccins de partager leurs connaissances et leurs technologies avec des pays à faibles revenus, empêchant une augmentation indispensable de la production pour combler le fossé qui séparait ces pays des pays riches. Cela s’est également vu dans le refus de nombreux États riches de soutenir certaines initiatives mondiales, telles que la proposition de dérogation à certaines dispositions de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), qui aurait pu permettre de développer la production de vaccins. Cela s’est vu dans les politiques publiques de certains gouvernements qui considéraient le « risque de mourir » comme un moyen de dissuasion acceptable face à un nombre record de personnes réfugiées, migrantes, déplacées ou demandeuses d’asile – ces politiques allant jusqu’à incriminer celles et ceux qui tentaient de leur sauver la vie. Cela s’est vu, à de nombreuses reprises, dans la montée d’un discours politique diabolisant les minorités et brandissant des notions arbitraires de libertés (y compris la « liberté de haïr ») pour contester les normes et droits universels destinés à nous protéger du racisme et du sexisme. Cela s’est aussi vu dans la suppression de certains services essentiels en matière de santé reproductive et sexuelle, avec les conséquences désastreuses que l’on sait pour les femmes et les filles en particulier.

Si, en 2021, celles et ceux qui étaient au pouvoir ont manqué d’ambition et d’imagination pour lutter contre les menaces les plus graves qui pesaient sur l’humanité, on ne peut pas en dire de même des citoyennes et des citoyens que ces individus étaient censés représenter. En 2021, des hommes et des femmes du monde entier se sont mobilisés, non seulement pour défendre leurs propres droits, mais également pour témoigner leur solidarité et exiger le respect des droits de tous et de toutes. Ces personnes ont revendiqué de meilleures institutions, un droit juste et une société plus équitable. Le Comité Nobel a ainsi salué la bravoure de gens exemplaires par leur dévouement et leur vision, décernant le prix Nobel de la paix 2021 à deux journalistes, la Philippine Maria Ressa et le Russe Dmitri Mouratov, en reconnaissance de leur courage face à la corruption des autorités et aux restrictions frappant la presse dans leurs pays respectifs.

Dans le monde entier, des femmes et des hommes se sont insurgés et mobilisés, prêts parfois à affronter la violente répression exercée par des gouvernements qui, dans certains cas, n’ont pas hésité à prendre prétexte de la pandémie pour s’opposer à l’exercice du droit de manifester. En 2021, au moins 67 pays ont adopté de nouvelles lois restreignant la liberté d’expression, d’association ou de réunion.

Néanmoins, cela n’a pas empêché les citoyen·ne·s de faire entendre leurs voix. Plus de 80 pays ont connu des manifestations de grande ampleur. En Russie, les rassemblements de soutien au dirigeant d’opposition Alexeï Navalny se sont poursuivis, malgré un nombre sans précédent d’arrestations arbitraires et de poursuites. En Inde, des agriculteurs et agricultrices ont manifesté contre trois lois agricoles controversées jusqu’au mois de décembre, lorsque le gouvernement fédéral, cédant enfin devant la sagesse populaire, a abrogé les dispositions litigieuses. Tout au long de l’année 2021, les gens se sont mobilisés en Colombie, au Liban, au Myanmar, au Soudan, en Thaïlande, au Venezuela et dans bien d’autres pays encore.

Partout dans le monde, des avocat·e·s, des universitaires, des ONG, des victimes et des proches de victimes sont inlassablement intervenus en 2021 pour obtenir justice dans des affaires d’atteintes aux droits humains, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un certain nombre de jugements qui feront date ont été obtenus. En février, deux enfants vietnamiens d’un remarquable courage, soutenus par un professeur de droit londonien, ont remporté le procès qu’ils avaient intenté devant la Cour européenne des droits de l’homme pour contester la criminalisation par le Royaume-Uni des victimes de la traite. En juin, Alieu Kosiah, ancien commandant d’un groupe rebelle actif au Liberia, a été reconnu coupable par la justice suisse de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et condamné à 20 ans d’emprisonnement. Des ONG ont engagé des actions judiciaires stratégiques et originales et porté plainte au pénal contre de grandes multinationales telles que Nike, Patagonia ou C&A, pour complicité de travail forcé dans la région chinoise du Xinjiang.

En 2021, la société civile et un certain nombre de journalistes se sont également attaqués aux géants de la technologie. Fruit d’une collaboration majeure entre des spécialistes des droits humains et des journalistes d’investigation, le Projet Pegasus a permis de dévoiler un système de surveillance d’État ciblant des personnes critiques à l’égard des autorités et des défenseur·e·s des droits humains, et ainsi mis en lumière des tactiques déployées en sous-main pour écraser la dissidence. En novembre, un tribunal aux États-Unis a autorisé WhatsApp à attaquer en justice la société NSO Group, créatrice du logiciel espion Pegasus. Cette décision a marqué un tournant décisif en matière de révélation d’informations dans le cadre d’un procès. L’année 2021 a aussi été marquée par les plus lourdes amendes jamais imposées à de grandes entreprises technologiques pour atteinte à la législation sur la protection des données et de la vie privée. Amazon, WhatsApp et Grindr ont ainsi été condamnées respectivement à 746 millions, 225 millions et 6,34 millions d’euros d’amende.

Soutenues par des femmes et des hommes ordinaires, des ONG ont également été à l’origine de certaines avancées en matière de normes et de mécanismes internationaux. Des organisations de la société civile, dont Amnesty International, ont par exemple réalisé un travail de pression, qui a porté ses fruits, auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, pour que soit reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable et pour que soient créés les postes de rapporteur spécial ou rapporteuse spéciale sur la promotion et la protection des droits de l’homme dans le contexte des changements climatiques et de rapporteur spécial ou rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme en Afghanistan.

Puisque les États ne reconstruisent pas en mieux et se contentent de recoller les morceaux, nous n’avons guère le choix. Nous devons analyser chaque décision prise et combattre toute tentative de nous faire taire. Mais nous devons également nous renforcer et nous rapprocher les un·e·s des autres. Nous devons construire ensemble un mouvement plus concret, plus exigeant, plus opiniâtre dans son désir de solidarité mondiale : les un·e·s pour les autres et avec les autres. Si nos dirigeant·e·s ne nous mènent pas à nos droits, alors nos droits doivent nous mener les un·e·s vers les autres.

Pour cela, nous devons organiser, soutenir et animer un mouvement mondial en faveur de la justice. Nous savons que, au bout du compte, l’avenir et le sort de chacun et chacune d’entre nous sont indissociablement liés et interdépendants, comme le sont ceux de l’espèce humaine et de la planète. Nous le savons. Nous devons le vivre. Nous devons prendre les choses en main, dans le domaine des droits humains, et exiger ensemble une gouvernance mondiale pour les droits de chacun·e d’entre nous, sans exception, et dans l’intérêt de tout le monde.

Ensemble – tous et toutes ensemble –, nourrissons et faisons croître ce projet.

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