1.4) Discriminations contre les migrants ruraux

Dans les grandes villes, les travailleurs
venant de zones rurales sont victimes de
discriminations sur de nombreux plans.
Bien que les autorités aient pris l’engagement
de résoudre le problème, ils sont
plusieurs millions à attendre le paiement
d’arriérés de salaire.

On estime qu’il y a entre 150 et 200
millions de travailleurs ruraux
ayant migré
vers les villes à la recherche d’un travail en
Chine et leur nombre risque de croître
dans les dix années à venir. Dans certaines
villes, ils constituent la majorité de la
population.

Ce phénomène engendre un grand nombre
de défis sociaux. Les revendications sociales
se font de plus en plus fortes, et commencent
à se faire entendre à l’extérieur de la
Chine. A ce sujet il est bon de jeter un coup
d’oeil à un livre écrit en 2001 par un
chinois, Gordon Chang -« The collapse of
China » - qui voyait d’un oeil sombre
l’avenir de la Chine. Il y a en effet depuis
un certain temps des attentats meurtriers
dans les villes et campagnes chinoises, des
évènements qui sont immédiatement
étouffés par les autorités. Par ailleurs, selon
le ministre de la sécurité publique Zhou
Yongkang, 87 000 émeutes ont eu lieu en
2004, soit deux fois plus qu’en 2002.

La
pauvreté de masse, les inégalités croissantes,
les expropriations des terres dans
les campagnes font partie des principaux
motifs de cette grogne montante. L’introduction
progressive du capitalisme a
entraîné la privatisation de nombreux
services publics, l’augmentation des coûts
de santé et de scolarisation, etc. La
campagne est devenue un véritable
poudrière, avec un taux de chômage plus
élevé, un revenu par habitant inférieur de
2/3 à celui des villes des régions côtières, et
ce en partie du fait que l’agriculture
chinoise est resté à l’écart de l’introduction
du capitalisme : les terres restent collectivisées
malgré quelques expropriations et
l’agriculture peu productive. On voit ainsi
croître un mouvement véhément de revendication
émerger appelant à une nouvelle
révolution dans les campagnes, pour
renverser les cadres corrompus des
provinces.

La différence de richesse entre villes et
campagnes se creuse de plus en plus, poussant
sur les routes de l’exode rural des
millions de chinois. Et ces populations
errantes s’entassent souvent dans des villeschampignons
construites autour d’usines,
fournissant une main-d’oeuvre très bon
marché mais difficile à contôler pour les
autorités.

Source :

http://unoeilsurlemonde.blogs.courr...

Le Hukou, un système discriminatoire

Les migrants internes sont tenus de se faire
enregistrer comme résidents temporaires
auprès des autorités locales dans le cadre
du système d’enregistrement des ménages
(hukou). Ceux qui parviennent au bout de
la procédure, souvent longue et laborieuse,
se heurtent malgré tout souvent à la discrimination
au niveau des logements, de
l’éducation, de la santé et de l’emploi, en
raison de leur statut temporaire. Les
nombreux autres qui ne parviennent pas
au bout de la procédure d’enregistrement
restent sans statut légal, ce qui les rend
vulnérables à diverses formes d’exploitation
de la part des policiers, des propriétaires,
des employés et des résidents locaux.

« Le gouvernement central a pris certaines
mesures pour améliorer le sort des
travailleurs migrants, mais la question la
plus importante reste sans réponse – le
système du hukou continue d’établir une
discrimination entre les personnes sur la
base de leur origine sociale, estime Catherine
Baber, coordinatrice Chine pour
Amnesty Suisse. Le gouvernement doit
réformer le système du hukou et pousser
les autorités locales à appliquer les lois
existantes qui visent à assurer à tous
l’accès aux soins, à des conditions de
travail équitables et à l’enseignement
primaire gratuit. »

Les patrons ont recours à toute une série de
tactiques pour empêcher leurs employés de
quitter leur emploi. Les migrants internes
ont souvent des arriérés de salaires, ce qui
signifie que ceux qui partent perdent au
moins deux ou trois mois de salaire. Les
employeurs retiennent souvent à dessein
les salaires avant le Nouvel An lunaire pour
être sûrs que leurs ouvriers reviendront
après les fêtes – rendant ainsi impossible
l’achat de billets de train à des millions de
migrants au moment des fêtes. Les patrons
forcent souvent de manière illégale les
ouvriers à laisser un dépôt de garantie,
dans le but de les empêcher de changer
d’emploi. Du fait du statut incertain que leur confère le système des certificats de
résidence (hukou), les migrants internes ne
portent généralement pas plainte.

Ce type de tactiques permet aux patrons de
pallier à la pénurie grandissante de main
d’oeuvre sans avoir à augmenter les
salaires. Ceci explique en partie pourquoi
les salaires n’ont pas augmenté de façon
significative en réponse à la pénurie de
main d’oeuvre, comme on pourrait s’y
attendre dans des conditions normales de
marché.

Mlle Zhang, migrante de 21 ans, travaillait
dans une usine textile de la banlieue de
Pékin. Les ouvrières n’avaient pas été
payées depuis trois mois, aussi avaient-elles
décidé de partir. Enfermées dans l’usine,
elles n’étaient autorisées à la quitter que
sur présentation d’un billet de sortie. Finalement,
l’une d’entre elles réussit à s’emparer
de la clé de la grille d’entrée et elles
firent une sortie en masse, forçant le garde
à l’entrée à les laisser passer. Madame
Zhang se souvient :

« A ce moment-là, nous
étions vraiment contentes de nous... C’était
une sorte de victoire. Finalement, je n’ai
perdu qu’un mois de salaire. En fait,
certaines parmi nous ont perdu quatre
mois de salaire. »

Des cadences infernales

Mlle Zhang a travaillé dans neuf usines
différentes pendant les quatre dernières
années. Voici son expérience dans une
usine de vêtements à Shenzhen :

« On faisait des heures supplémentaires
chaque jour, et le plus tôt que l’on pouvait
quitter le travail c’était vers 23h. Quelques
fois, on a travaillé jusqu’à 2 ou 3h du
matin et le lendemain, il fallait travailler
comme d’habitude. On commençait à 7h30
jusqu’à midi. Ils nous ont dit que l’on avait
une demi-heure de pause pour prendre le
déjeuner et un repos, mais en fait il n’y
avait pas de repos et l’on reprenait le
travail directement après le déjeuner. La
meilleure journée était dimanche car ce
jour-là, nous devions seulement faire des
heures supplémentaires jusqu’à 21h30.
Nous étions vraiment harassés. Il y avait
même des gens qui ont perdu connaissance,
tellement ils étaient fatigués. »

Un autre migrant interne raconte :

« Nous travaillons 14 heures par jour. Les
heures de travail sont de 7h30 à 11h30 et
de 13h30 à 17h30 et encore de 18h30 à
22h30. Si nous sommes pressés d’exécuter
une commande, nous continuons à
travailler jusqu’à 00h30. Nous avons une
pause le soir pour manger. Les périodes où
nous sommes pressés de finir une
commande, et durant lesquelles nous
faisons beaucoup d’heures supplémentaires,
peuvent durer plus que 20 jours
d’affilé. Si nous ne sommes pas trop
pressés, nous faisons seulement quatre
heures supplémentaires par jour. Il faut
faire des heures supplémentaires. Sinon ils vous condamnent à une amende. »

Accès à l’enseignement

Des millions d’enfants de travailleurs
migrants sont aussi touchés et luttent pour
avoir le droit d’aller à l’école. Dans de
nombreux endroits, ils sont effectivement
exclus du système scolaire ; en l’absence de
hukou, les parents doivent s’acquitter de
frais d’inscription demandés uniquement
aux migrants ou payer des frais d’inscription
très élevés. Ainsi, selon certaines estimations,
20 millions d’enfants ne vivent
pas avec leurs parents en ville, notamment
parce qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir y
être scolarisés.

« La Chine s’est engagée à faire bénéficier
tous ses citoyens d’un enseignement
primaire gratuit, mais en dépit des efforts
du gouvernement central, les écoles d’État
continuent d’imposer des frais de scolarité
qui rendent l’éducation primaire inabordable,
particulièrement pour les enfants de
migrants, a déclaré Catherine Baber. Ces
millions d’enfants sont l’avenir de la
Chine : le gouvernement doit leur donner
l’accès à l’éducation. »

• En septembre 2006, les autorités municipales
de Pékin ont fermé des dizaines
d’écoles pour enfants de migrants, ce qui a
touché plusieurs milliers d’entre eux. Les
autorités ont affirmé viser les établissements
non enregistrés et de seconde zone ;
or, des exigences très difficiles à respecter
pour les écoles destinées aux migrants
rendaient leur enregistrement quasi impossible.
Selon certains membres du personnel
scolaire, ces fermetures étaient destinées à
réduire la population de migrants à Pékin
à l’approche des Jeux olympiques de 2008.

Accès aux soins de santé

La grande majorité des migrants est exclue
des systèmes d’assurance maladie des villes
et n’a pas les moyens de payer des soins
médicaux privés.

« Franchement, des gens comme nous sont venus à
Pékin pour travailler. Nous n’osons pas aller à
l’hôpital, c’est simplement trop cher… »
, raconte
une jeune femme à Pékin. Les communautés
migrantes dans ces villes ne vont
jamais, ou rarement, à l’hôpital. Lorsqu’ils
cherchent des soins professionnels, ils sont
souvent déjà gravement malades. Même
dans des cas de graves maladies ou d’accidents,
il arrive souvent que les migrants ne
soient pas admis parce qu’ils n’ont pas d’assurance
de santé ni les moyens de payer les
frais eux-mêmes.

Une étude sur les
migrants à Shanghai basée sur des données
de 1993 à 1996 montre qu’il y a seulement
6,7% de migrants, comparé aux 73,7% de
résidents permanents, qui sont couverts
par un programme d’assurance. 93,3% de
migrants devaient payer pour les soins de
santé eux-mêmes, comparés aux 26,3% de
résidents permanents.

Les migrants souffrent aussi d’un manque
d’accès à l’information liée à la santé, dont
l’information concernant la santé reproductive
et sexuelle, ce qui fait qu’ils sont
plus susceptibles d’attraper une maladie
infectieuse. Comme ils se retrouvent
souvent dans les travaux les plus dangereux,
les migrants sont un des groupes les
plus vulnérables quant au risque d’accidents
professionnels.

Témoignage :

« Ce ne serait pas juste de dire
que l’on ne pouvait jamais avoir des jours
de congés ; mais si vous êtes malade le
plus que vous pouvez attendre est un jour
de congé. Si vous êtes vraiment fatigué et
que vous avez besoin d’un repos, la seule
chose à faire est d’être absent sans permission.
Mais ça ne vaut pas le coup, sauf si
vous n’avez pas d’autres choix, parce que
vous perdrez le bonus de présence complet
et la paie des heures supplémentaires, et ils
vont déduire le salaire de quatre jours
comme une amende. »

Pour en savoir plus sur le sort des migrants
en Chine, voir le rapport d’Amnesty :
Migrants en Chine : le coût humain du
miracle économique, disponible en cliquant ici

Blogs

http://blogenchine.com/2006/03/14/c...

http://chine.blog.lemonde.fr/

JARDIN DE LIBERTÉ

VIDÉO

Tapez « migrants in China » sur youtube.com pour trouver des reportages
vidéo sur la question des migrants. Voir
aussi le film China Blue de Micha Peled

Voir aussi le reportage sur les manifestations
contre les confiscations des terres (en
anglais) en cliquant ici

Révoltes paysannes dans le sud de la Chine
contre la politique de contrôle des naissances

Des dizaines de milliers de paysans ont
violemment manifesté, en fin de semaine
dernière, dans plusieurs districts de la
région autonome du Guangxi (sud de la
Chine) pour protester contre la politique
de contrôle des naissances.

Dans une ville au moins, cette manifestation
aurait dégénéré en confrontation avec
des centaines de policiers, ont raconté des
témoins cités par l’Agence France-Presse.
Des véhicules officiels ont été brûlés ainsi
que des bâtiments publics. Certaines
sources donnent des bilans divers,
certaines parlant même de morts, notamment
dans les rangs de responsables du
planning familial.

MENACE DE BABY-BOOM

La colère de ces agriculteurs a été provoquée
par l’envoi de fonctionnaires chargés
de faire payer des amendes à tous ceux qui
avaient eu trop d’enfants. Depuis 1979, les
Chinois des villes ne peuvent avoir plus
d’un enfant, quant aux paysans, ils sont
autorisés à en avoir deux, si leur premier
bébé est de sexe féminin. L’obsession d’assurer
leurs vieux jours pour des paysans
dépourvus de retraites et de solides traditions
patriarcales ancrées dans les mentalités
font souvent préférer les garçons aux
filles.

« C’est difficile de dire combien de personnes ont
manifesté, mais on peut dire qu’il y avait une
marée humaine »
, a raconté un témoin dans
la ville de Shuiming. Selon des journaux de
Hongkong, quelque 50 000 fermiers
seraient descendus dans les rues de quatre
villes de cette région, vendredi 18 et
samedi 19 mai 2007.

Ces incidents sont peut-être la résultante
de pratiques qui semblaient, depuis
plusieurs années, en voie de disparition :
après l’imposition de la politique de
contrôle des naissances, qui a sans doute
permis d’éviter plusieurs centaines de
millions de naissance en près de trente
ans, les responsables du planning familial
ont parfois imposé des mesures pour le
moins coercitives dans des villages reculés :
avortements forcés, confiscation des biens
des « contrevenants », destruction ou
incendie des propriétés de ceux qui ne
voulaient pas obtempérer, etc.

Dernièrement, des démographes chinois se
sont émus du fait qu’un nombre croissant
de riches citadins n’hésitaient plus à payer
des amendes afin d’avoir plus d’un enfant.
La Chine serait, selon eux, menacée d’un
nouveau baby-boom. Il est trop tôt pour
savoir ce qui s’est passé dans le Guangxi
mais, en ville, les amendes peuvent aller de
500 à 20 000 euros en fonction de la nature
du « délit » ou des revenus de l’individu
incriminé.

Selon des témoignages diffusés sur
Internet par des sources du Guangxi, les
responsables du planning familial auraient
levé des amendes importantes et, surtout,
imposé des avortements à des femmes
enceintes ayant enfreint la norme.

Bruno Philip

Article paru dans
le Monde du 23.05.07.