I.3.2. La peur, un outil efficace pour mobiliser la population contre l’ennemi...

L’être humain est un être social qui a besoin de l’autre pour exister. Mais dans chaque relation, il y a des contradictions, tour à tour, l’autre suscite de l’intérêt ou effraye. L’angoisse fait partie de l’être humain. En grandissant, on découvre le monde, certaines peurs s’estompent et d’autres apparaissent. En général, nous avons peur de l’inconnu et selon notre expérience personnelle, cette peur restera soit « acceptable » et elle sera dépassée, soit elle deviendra « inacceptable » car injustifiée et elle sera alors amplifiée.
Souvent, face à nos peurs, nous avons besoin d’un défoulement, c’est-à-dire de projeter l’origine de nos peurs sur quelque chose ou quelqu’un (une personne ou un groupe). C’est ce qu’on appelle un « bouc émissaire ». Pour Jean Delumeau, « se mobiliser contre quelqu’un est un exutoire idéal ».25
Aujourd’hui, nos peurs concernent la peur du lendemain, le chômage, la précarité, la sécurité, etc. Les médias véhiculent ce sentiment profond d’insécurité. Ces angoisses sont difficilement gérables et nous leurs cherchons un responsable, qui peut être l’autre, l’étranger, l’immigré (juif, arabe, etc, selon les lieux et les époques), bref celui qui est différent de nous, celui qui menace notre confort, nos certitudes.
Le fait de faire porter les responsabilités d’un problème ou d’une crise à un groupe particulier donne une illusion de contrôle. La peur provient très souvent de notre affectif et non de notre raison. Raison de plus pour s’informer, pour s’intéresser à l’autre.26
Le Président G. W. Bush a souvent utilisé des formules chocs pour désigner ses ennemis, n’hésitant pas à parler d’« axes du mal », ou de « croisades » à mener contre les ennemis de l’Amérique.
Cet article du Monde (extraits) analyse comment le président américain est parvenu à mobiliser une grande partie de l’opinion publique en jouant sur la peur, suite aux attentats du 11 septembre 2001 : « Les couches les plus diverses de la population, animées par la colère et le patriotisme, ont exigé une riposte. De telles dispositions d’esprit, très répandues, ont fourni une immense occasion politique à l’Administration Bush. Fort d’un soutien massif, un président mal élu et sur les capacités duquel on s’interrogeait en a tiré avantage pour faire passer un programme belliciste, en recourant à une rhétorique fondée sur la « croisade », les « forces du mal et du bien » ou encore « l’axe du mal ». Le patriotisme revêt aux États-Unis une signification différente de celle que lui donnent les Européens : il s’agit surtout d’une expression de loyauté envers l’Amérique ; la déloyauté soupçonnée, les conduites dites « un-American » suscitent, principalement dans les petites villes de l’ouest et du sud qui ont soutenu la candidature de George W. Bush, des formes d’intolérance fortes envers ceux qui n’affichent pas une bannière étoilée à leur fenêtre. Si la défiance à l’égard des Arabo-musulmans a suscité des excès dont ont été victimes des Sikhs ( ils sont environ un demi-million aux États-Unis), des Libanais, des Portoricains, dans son ensemble, la société américaine s’est abstenue de verser dans l’ostracisme sur la base du faciès.
Par contraste, dans l’appareil d’État, des luttes continues ont fait rage pour définir les nouveaux risques, les hiérarchiser et obtenir le monopole de leur traitement. À ce jeu, le ministre de la justice est gagnant. Il est légitime de faire arrêter pendant quelques jours et sans accusation précise tout étranger envers lequel il éprouve « des doutes raisonnables ». Récemment, les représentants républicains eux-mêmes se sont dits offusqués de sa volonté d’insérer un système informatique au sein de la nouvelle administration, Homeland Security, destiné à recueillir les fruits de l’espionnage et de la délation auxquels il incite les Américains, et plus particulièrement les fonctionnaires locaux. (...)
Mais ce sont surtout les tendances lourdes, historiquement à l’oeuvre dans la société américaine, qui refont surface. Le sentiment d’insécurité, la suspicion envers le proche et le semblable imposent un état de tension qui s’infiltre dans le quotidien et bride la confiance qui est au fondement de la démocratie participative. La « perte de l’innocence » apparaît comme un mythe commode pour éviter les examens de conscience.
Ceux qui veulent aller au-delà des débats relatifs au choc des civilisations, évoquer la responsabilité des États-Unis dans la catastrophe et leur partialité dans le conflit du Moyen-Orient et remettre en question l’universalisme occidental, par exemple, se heurtent à la censure et à l’accusation de déloyauté de la part d’une majorité morale.27
Questions - Débat

  Pensez-vous que les autorités américaines ont voulu délibérément entretenir la peur dans la population ? Pour quelles raisons ? Quels sont les risques d’une telle politique ?

  Trouvez des exemples dans l’histoire ou dans l’actualité où la peur devient un outil politique afin de contrôler la population. Les médias sont-ils parfois complices du pouvoir en augmentant ce sentiment de peur ? (voir chapitre I.6 sur les groupes extrémistes).
Dernières nouvelles des É-U
Cette stratégie de la peur commence à montrer ses faiblesses, comme l’explique cet article du Monde :
À la veille du conflit, en mars 2003, et jusqu’à l’élection présidentielle, la Maison blanche avait réussi à convaincre une majorité de la population que l’Irak était le front principal de la guerre contre le « terrorisme ». Mais jouer sur la peur devient plus difficile. Selon un sondage Gallup, 35 % des Américains craignent un attentat « terroriste », contre 51 % en juillet 2004. L’opposition à la guerre est devenue aussi plus visible avec comme porte-parole les mères de soldats tombés. Au moment même où le président parlait, non loin de là, dans un parc de Salt Lake City, Celeste Zappala, 58 ans, une mère de Philadelphie (Pennsylvanie) dont le fils est mort en Irak l’an dernier, menait une contre-manifestation de plusieurs centaines de personnes. « Nous savons tous que la noble cause pour la guerre dont parle Bush a changé de nombreuses fois », a déclaré Mme Zappala, Son fils appartenait à l’unité qui recherchait en Irak des armes de destruction massives et n’en a jamais trouvé. Elle est membre de l’organisation Gold Star Families for Peace, fondée par Cindy Sheehan dont le fils a été aussi tué en Irak.
Depuis le début de l’été, l’Administration perd pied dans l’opinion et cherche une stratégie face à des sondages de plus en plus défavorables. Selon les derniers en date, 54 % des Américains estiment que la guerre a été une erreur et 65 % jugent négativement la façon dont elle est menée.28