III.1.6. Et en Belgique ?

La Belgique n’échappe pas aux débats en cours dans les pays voisins. Parmi les débats qui reviennent périodiquement, on peut citer celui sur le vote des étrangers (les prochaines élections communales seront pour la première fois ouvertes à tous les citoyens résidant depuis plus de cinq ans en Belgique), sur le port du voile à l’école et celui sur les conditions d’accueil et de refoulement des demandeurs d’asile (voir chapitre II.3). Une affaire a particulièrement choqué l’opinion publique, celle de Naïma Amzil, une jeune employée musulmane dont le patron recevait des menaces de mort anonymes parce qu’il refusait de lui interdire de porter le voile dans son entreprise de conditionnement de plats préparés. L’ensemble de la classe politique a exprimé sa solidarité avec le patron et son employée, présentée comme une personne parfaitement intégrée, connaissant parfaitement le néerlandais et même le patois local !

Afin de faire face aux défis posés par l’interculturalité, une « Commission pour le dialogue interculturel » a été mise sur pied. Présidée par l’ancien sénateur Roger Lallemand et l’ex-secrétaire d’État Annemie Neyts, elle a présenté en mai 2005 un rapport qui propose des solutions pour une meilleure prise en compte des différences culturelles. 190

Selon cette Commission, la Belgique des années 1980 et 1990 ne laissait pas d’autres choix aux immigrés que l’assimilation, même si elle prétendait viser l’intégration, un concept qui n’a jamais été clairement défini. La Commission sur l’interculturalité rappelle à cet égard que jusqu’en 2001, les candidats à la naturalisation belge étaient soumis à des contrôles sur leurs pratiques vestimentaires, culinaires, de loisirs, de leur connaissance de la « culture » belge,... Aujourd’hui encore, toujours selon cette Commission, « ce qui est attendu, sinon exigé des individus membres des minorités culturelles, c’est qu’ils adoptent tout simplement les standards d’existence du groupe culturel dominant, qu’ils effacent les marques distinctives de leur culture, de leur tradition, de leur langue, de leur religion,etc., qu’ils se rendent pour ainsi dire culturellement invisibles ».
Parmi les autres thèmes évoqués dans le rapport de la Commission figurent notamment les politiques d’intégration et de lutte contre les discriminations.
Selon la Commission, la Belgique, au terme de différentes crises, a réussi à réaliser la promotion d’un triple pluralisme : le pluralisme politique et syndical, le pluralisme philosophique, et le pluralisme communautaire. Elle doit maintenant relever un nouveau défi : le pluralisme culturel, mais en ne réduisant pas le culturel à la religion : La culture ne se réduit pas à un seul élément, mais est toujours la combinaison de plusieurs d’entre eux : langue, territoire, religion, histoire, coutume, droit, art, savoir, et.
La Commission veut attirer l’attention sur les problèmes particuliers de deux groupes :

 Les femmes migrantes et les jeunes issus de l’immigration.
En ce qui concerne les femmes issues de l’immigration, la Commission soutient la mise en œuvre de campagnes de sensibilisation afin de promouvoir le changement de mentalité et l’abolition des stéréotypes féminins et masculins grâce à l’enseignement et à l’éducation. Quant aux jeunes issus de l’immigration, la Commission insiste pour qu’un dialogue s’installe et que ces jeunes soient soutenus dans l’affirmation de leur identité plurielle. A cette fin, selon la Commission, il est essentiel de soutenir la formation des acteurs socio-éducatifs à l’interculturalité. »
Parmi les autres recommandations de cette Commission, citons l’élargissement de la citoyenneté communale au droit à l’éligibilité pour des étrangers hors communauté européenne et la diffusion de la Charte de la citoyenneté (voir ci-dessous). Elle aborde également la question de la neutralité de l’État, des politiques d’action positive en matière de logement et d’emploi, des fêtes religieuses et jours fériés, des médias, de l’interculturalité à l’école,...
Les douze commandements citoyens
Le gouvernement vient d’annoncer un renforcement de son dispositif d’intégration et de lutte contre les inégalités, au travail et ailleurs. Pour cela, 220 inspecteurs sociaux vont être chargés de traquer les situations de discrimination et de racisme dans les entreprises et les organisations. Ces inspecteurs sont habilités à enquêter sur les lieux de travail, de leur propre initiative ou sur base de la plainte d’un travailleur (voir chapitre II.1.4.).191
Le ministre de l’Intégration sociale a présenté un projet de « charte de la citoyenneté », intitulée « Être citoyen en Belgique » et destinée principalement aux étrangers qui arrivent dans notre pays pour s’y établir. Voici comment le ministre présente ce projet : « La charte a pour objectif de renforcer la citoyenneté et le « vivre ensemble », à l’heure où le caractère pluriculturel de notre société est toujours plus prononcé. La charte reprend les droits et les obligations de chacun mais également les grands principes de l’État de droit, des droits de l’Homme et du citoyen et de la démocratie, tout en tenant compte des particularités du modèle belge : concertation sociale, pluralisme idéologique et philosophique, fédéralisme... ». La charte sera communiquée aux Communautés qui devraient la diffuser au sein des écoles et bâtiments officiels.
L’article 4 de la charte stipule : « Tous les citoyens sont égaux en droit et en dignité. La diversité culturelle est une richesse. Aucune discrimination n’est acceptable. L’égalité entre hommes et femmes est une priorité. Vivre ensemble dans une société ouverte, c’est lutter contre le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et contre toutes les formes de discrimination ».
Débat

 Pensez-vous qu’il est possible d’appliquer tel quel cet article ? Comment ?

 Jusqu’où doit-on aller dans le respect et la valorisation des autres cultures ? Quelles sont les mesures proposées par la Commission de l’interculturalité qui vous semblent justes ou non fondées ? Pourquoi ?
Trouveriez-vous normal par exemple de proposer des jours de congés légaux qui correspondent aux principales fêtes religieuses pour les musulmans ou les juifs ? Ou au contraire, faut-il imposer à tout le monde, et donc aussi aux « étrangers », le même mode de vie ?

 La télévision ou la publicité donnent-elles une image stéréotypée des différentes communautés ? Trouve-t-on à la télévision, parmi les présentateurs et animateurs, une représentation équitable des différentes communautés ? 192
Le point de vue du PNUD : multiculturalisme contre assimilation forcée pour la nouvelle vague d’immigration
Comme le montrent les expériences britannique et néerlandaise, il serait naïf de croire que le multiculturalisme peut régler tous les problèmes de cohabitation entre cultures. C’est la raison pour laquelle de plus en plus, on privilégie une approche plus globale, qui donnerait aux personnes l’envie d’intégrer des éléments d’une autre culture comme une richesse, sans perdre pour autant leur propre identité.
Un rapport publié en juillet 2004 et commandité par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)
affirme que les immigrants devraient pouvoir devenir des membres de plein droit de leur pays d’adoption, tout en conservant des liens avec leur pays d’origine. Au lieu d’imposer un modèle unique à tous les citoyens, il faut au contraire, selon le PNUD, reconnaître la valeur de la diversité et soutenir la notion d’identités multiples. Mais le PNUD considère aussi que le multiculturalisme, ce n’est pas seulement reconnaître l’existence de plusieurs systèmes de valeurs et de plusieurs pratiques culturelles au sein d’une même société. Il implique également la défense de valeurs non négociables, imposées à tous, telles que les droits humains, l’état de droit, l’égalité des sexes, la diversité et la tolérance.
« La solution n’est pas de mettre un frein à l’immigration ni de limiter la diversité, mais plutôt de construire des sociétés plus intégratives et plus diversifiées ». Selon ce rapport, la suppression de l’identité culturelle -et non de la diversité en elle-même- mène au conflit. Il n’est pas nécessaire, ajoute Fukuda-Parr, de choisir entre la protection des identités locales et l’adoption de politiques d’ouverture face aux flux mondiaux d’immigration, de cinéma, de savoirs et de capitaux : « Le défi consiste à élaborer des politiques qui élargissent les choix plutôt que celles qui les limitent, en soutenant et en protégeant les identités nationales tout en maintenant les frontières ouvertes à de nouveaux peuples, de nouvelles cultures, de nouvelles idées. »
Cette politique doit aussi tenir compte des changements sociologiques et technologiques (internet, lignes d’aviation « low cost »,...) qui permettent aux communautés immigrées de garder plus d’attaches avec leur pays d’origine (voir Chapitre II.3.2.).
Pour le PNUD, il faut mener des politiques intégrant à la fois des objectifs d’unification et de respect des différences et de la diversité. Cela comprend l’incitation à la tolérance et à la compréhension culturelle, mais aussi la conciliation spécifique des pratiques religieuses et vestimentaires, un statut de double citoyenneté ainsi que diverses autres questions. Cela comprend aussi un soutien actif aux immigrés dans un but d’intégration, comme l’enseignement de la langue et des services de recherche d’emploi.
Le rapport du PNUD indique que « la migration internationale apporte des qualifications, de la main-d’oeuvre et des idées qui enrichissent la vie des individus ». L’Europe, dont l’âge moyen augmente et la taille des familles baisse, va devoir doubler son flux d’immigration d’ici à 2050, ne serait-ce que pour maintenir sa population.208
Pour conclure ce chapitre, nous rejoignons le point de vue d’Amin Maalouf, pour qui chacun devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses appartenances, au lieu de ne garder qu’une seule facette qui se résume bien souvent à celle qui est la plus attaquée. Ainsi, une personne immigrée victime de racisme affirmera encore plus son identité immigrée, avec le risque d’ériger cette unique composante en appartenance suprême, en instrument d’exclusion, parfois même en instrument de guerre.
Pour Amin Maalouf, les personnes qui portent en elles plusieurs appartenances, par exemple un Afro-Américain ou un Juif-arabe, devraient pouvoir tisser des liens, faire des traits d’union entre les communautés. Mais cela ne peut pas fonctionner si ces mêmes personnes doivent choisir leur camp pour être accepté.
Les sociétés devraient assumer, elles aussi, les appartenances multiples qui les ont forgées à travers l’histoire. Elles devraient faire l’effort de montrer à travers des symboles visibles qu’elles assument leur diversité, afin que chacun puisse ainsi s’identifier à ce qu’il voit autour de lui, que chacun se sente encouragé à s’y impliquer plutôt qu’à rester un spectateur inquiet.

Recherche

 Yannick Noah chante sa multiculturalité avec Disiz La Peste dans « Métis(se) » (voir www.paroles.net). Comment interprétez-vous le sens de cette chanson ?

 L’équipe de France de football est très multiculturelle et a donné une image
positive de l’immigration, surtout quand elle a gagné le Mondial.
Cherchez d’autres exemples de personnes connues pouvant faire un trait d’union entre deux cultures.

Les Rohingyas persécutés et privés d’aide humanitaire

Au Myanmar, les forces de sécurité mènent une campagne violente et sans pitié contre les Rohingyas. Il faut agir pour que cela cesse