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Maintenir les réfugiés hors de Bulgarie

Par Barbora ?ernušáková, spécialiste de la Bulgarie à Amnesty International

Nous avons rencontré Hassan un jour de pluie dans un centre d’accueil pour réfugiés et demandeurs d’asile à Harmanli (Bulgarie), à environ une heure de route de la frontière turque. Il partage une chambre avec sept autres Syriens qui se sont rendus en Europe pour fuir le conflit armé.

Il nous a expliqué qu’il avait fini par arriver en Bulgarie en mars 2014, à sa neuvième tentative.

« J’ai essayé huit fois avant mais j’ai été renvoyé par des policiers bulgares. [Ils] saisissaient mes affaires, même mes vêtements une fois, me pointaient leurs pistolets sur la tête et me disaient de retourner en Turquie », a déclaré Hassan.

Il se rappelait qu’il franchissait toujours une clôture et reconnaissait les policiers à leur uniforme vert arborant le drapeau bulgare. Ceux-ci lui demandaient d’où il était originaire et quand il disait qu’il venait de Syrie, il était refoulé à la frontière.

Il y a plus de sept mois, nous nous sommes rendus au centre de détention de la police bulgare aux frontières. Il y avait là des centaines de personnes qui avaient fui les conflits armés et d’autres difficultés en Syrie, en Afghanistan, en Irak et dans plusieurs pays africains. Elles dormaient dans des camps de fortune où régnaient des conditions effroyables et ignoraient ce qu’il allait advenir d’elles.

Un peu plus de six mois après, le même centre de détention semblait à demi vide. La situation était identique au centre de détention de la ville d’Elhovo, où la police bulgare aux frontières transfère tous les nouveaux arrivants après qu’ils ont franchi la frontière. À la mi-juillet, il n’y avait que 22 personnes à cet endroit alors que nous en avions vu plus de 200 – soit 10 fois plus – lors de notre visite en novembre 2013.

La chute brutale du nombre de nouveaux arrivants, outre le fait que les autorités bulgares aient admis qu’il était nécessaire de réagir à une « pression migratoire accrue », soulève des questions quant à ce qui se passe réellement à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie.

Cette semaine, nous avons rencontré de nouveau des représentants de la police bulgare aux frontières, de l’Agence nationale pour les réfugiés et de la Direction de l’immigration, et nous nous sommes rendus dans certains centres d’accueil afin de nous entretenir avec les réfugiés, de moins en moins nombreux, qui étaient parvenus en Bulgarie. C’est là que nous avons rencontré Hassan et les autres, qui racontaient comment ils avaient été refoulés à la frontière.

Un autre Syrien, Yusuf, a tenté pour la première fois de passer la frontière entre la Turquie et la Bulgarie. Lui aussi a rencontré une résistance.

« Des policiers m’ont attrapé au niveau d’une barrière. Ils ont appelé un officier et m’ont demandé d’où j’étais originaire. Je leur ai dit que j’étais syrien et ils m’ont renvoyé », a indiqué Yusuf. Comme Hassan, il a expliqué que les policiers avaient des uniformes verts arborant un drapeau bulgare. Ils parlaient un peu anglais et lui ont demandé s’il avait des amis plus bas dans la forêt.

Selon lui, ils lui ont pointé des pistolets sur la tête et lui ont ordonné, ainsi qu’à un de ses amis, de retourner dans un village turc qui était visible depuis la colline où ils se trouvaient. « Alors nous sommes repartis. Nous avons fini par tomber sur des militaires turcs à qui nous avons dit que la police bulgare aux frontières nous avait renvoyés. Ils nous ont dit d’aller à Edirne [une ville proche de la frontière, côté turc]. »

En juillet, l’organisation non gouvernementale Border Monitoring Bulgaria a publié un rapport qui recense 14 cas de refoulement concernant 50 personnes. En avril, l’organisation Human Rights Watch a indiqué qu’elle avait recueilli des informations sur 44 cas de refoulement concernant plus de 500 personnes. Amnesty International a également recueilli des informations sur des cas – toutefois moins nombreux – de refoulement à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie.

Ces refoulements continuent d’être une question brûlante en Bulgarie. Le gouvernement continue de nier toute allégation de renvoi forcé depuis la frontière. De manière quelque peu imprévue, le ministre bulgare de l’Intérieur a ravivé le débat sur les refoulements le 3 juillet, lorsqu’il a déclaré dans les médias : «  La pression redouble. Avec la police aux frontières… nous réussissons à empêcher l’entrée illégale aux frontières de 150 à 200 personnes par jour. Cela nous demande beaucoup d’efforts car elles changent de moyen et de point d’entrée. »

Les représentants de l’État bulgare que nous avons rencontrés pendant notre visite ont expliqué que par « empêcher » le ministre entendait probablement indiquer que les représentants de la police aux frontières informaient leurs homologues turcs avant même que de futurs migrants ou demandeurs d’asile n’atteignent la frontière.

En effet, l’amélioration de la coopération avec la Turquie à la frontière est considérée comme une priorité. Le responsable de la police bulgare aux frontières nous a indiqué que l’objectif était de mettre en place des « patrouilles conjointes » afin de rendre la protection à la frontière encore plus efficace. Cela peut tout à fait être considéré comme légitime et licite de la part d’un État. Toutefois, lorsque l’on entend la position du responsable de l’Agence nationale pour les réfugiés sur cette question, il y a de quoi émettre de sérieux doutes quant au fonctionnement du système bulgare : « Nous ne sommes pas une organisation humanitaire… Nous sommes chargés de ne pas laisser entrer sur le territoire bulgare les personnes qui peuvent constituer une menace envers la société bulgare et la société européenne. »

Lorsque les choses sont exprimées aussi brutalement, on peut difficilement s’empêcher de penser que la Bulgarie, comme sa voisine la Grèce, est plus encline à faire le « sale boulot » qui consiste à maintenir les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile hors de son territoire qu’à respecter ses obligations internationales.

Remarque : Les noms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des hommes interrogés.

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