Rencontre avec Sarah Mardini et Seán Binder

De nombreux défenseurs des droits humains ont été inculpés ou menacés pour avoir sauvé des vies et continuent d’être pris pour cible simplement parce qu’ils sont solidaires des personnes cherchant à rejoindre un lieu plus sûr.
Ces arrestations et menaces sont emblématiques d’un problème plus large entourant la crise de l’accueil des migrants en Europe.
Sarah Mardini et Seán Binder font partie de ces défenseurs des droits humains menacés en raison de leurs actions d’aide aux migrants. Âgés de 24 et 25 ans, ils ont tous deux mené bénévolement des actions de sauvetage en mer de migrants et réfugiés à Lesbos, en Grèce.
Dans l’attente d’un éventuel procès à l’issue duquel ils risquent jusqu’à 25 ans de prison, Sarah et Seán étaient de passage à Bruxelles pour partager leur histoire.
Retour sur cette rencontre émouvante et enrichissante !

Retour sur cette rencontre

Chaque année, les animateurs bénévoles d’Amnesty International Belgique francophone mettent en évidence, lors de leur passage dans les classes belges, l’histoire d’individus en danger pour avoir défendu les droits humains ou simplement pour avoir exprimé leur opinion pacifiquement.

Après Shawkan, Tep Vanny, Bayram Mammadov, Giyas Ibrahimov ou encore Atena Daemi, cette année le secteur jeunesse d’Amnesty International a choisi de mettre en avant dans les écoles, lors des animations, le cas de Sarah Mardini et Seán Binder, deux jeunes qui ont mené des actions de sauvetage en mer. Leurs actions consistaient à repérer les bateaux en détresse afin de pouvoir porter secours aux personnes migrantes qui tentaient de rejoindre l’île de Lesbos, en Grèce, au péril de leur vie.

Après avoir été arrêtés, interrogés et détenus pour avoir porté secours à des personnes en mer, ils sont aujourd’hui libres mais une enquête à leur sujet est toujours en cours. Ils sont accusés d’espionnage, de trafic d’êtres humains et d’appartenance à une organisation criminelle. Ils risquent jusqu’à 25 ans de prison.

De passage à Bruxelles dans l’attente d’un éventuel procès, Sarah et Seán ont pris le temps de partager leur histoire avec les animateurs d’Amnesty.

Sarah a mis en avant son histoire personnelle en tant que réfugiée syrienne, ce qui a permis de mieux comprendre ses motivations et les événements qui l’ont poussée à revenir à Lesbos, un an après son arrivée sur l’île en tant que réfugiée, et devenir cette fois-ci volontaire. Elle a également abordé la réalité de l’exil et de la migration. Seán, lui, a complété les propos de Sarah en revenant sur le contexte des politiques migratoires européennes et en mettant en évidence les contradictions de l’Union européenne, entre perspectives sécuritaires et humanitaires.

Ensemble, ils dressent un portrait sombre des politiques migratoires européennes et parlent aussi de la réalité de l’exil et de leur vision des choses pour venir en aide aux personnes tentant la traversée.

Pour comprendre au plus près leur histoire, passons par un rapide coup d’oeil sur leur histoire personnelle et leur rencontre pour ensuite revenir sur les faits et les accusations portées à leur encontre.

Les moments-clés de leur histoire

Sarah, 24 ans, est née et a grandi à Damas, en Syrie. Sa famille a été affectée par la guerre et a dû quitter la maison familiale. En août 2015, Sarah et sa soeur partent pour l’Europe accompagnées de cousins.

« Au départ, mon père était opposé à notre départ. J’ai parlé avec lui, j’ai essayé de le convaincre et après deux ans de négociations, il m’a dit oui ! »

Ils passent, dans un premier temps, par la Turquie et après avoir contacté un passeur, ils entreprennent la traversée jusqu’à l’île de Lesbos, en Grèce. Lors de la traversée, le bateau sur lequel ils se trouvent est endommagé et ils doivent alors sauter à l’eau pour le remorquer à la nage. Sa soeur et elle, nageuses de haut niveau, nageront pendant plus de 3 heures jusqu’aux côtes grecques, portant ainsi secours à ceux qui voyageaient avec elles.

« Le bateau était prévu au départ pour 7 personnes, mais techniquement nous étions 20 à bord : 17 hommes, 3 femmes, dont moi, ma soeur et une fille de Somalie et un enfant de 4 ans. »

Les soeurs Mardini continueront leur chemin vers l’Allemagne, en passant par la Macédoine, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche, avant d’arriver un mois après le début de leur voyage à Berlin. Elles y trouveront un club de natation dans lequel elles pourront s’entrainer. Malheureusement, Sarah se voit contrainte d’arrêter le sport suite à des blessures survenues lors de la traversée. Ses rêves de médailles se brisent et seront suivis par de longs mois de dépression. Le début de son engagement bénévole à Lesbos se fera peu après. En effet, elle retourne sur l’île tout juste un an après son arrivée en tant que volontaire cette fois-ci.

Seán, 25 ans, est d’origine vietnamienne, a la nationalité allemande mais a vécu la majeure partie de sa vie en Irlande. Il a eu une enfance qu’il considère comme privilégiée par rapport à celle de Sarah. En effet, c’est son père, reconnu réfugié en Europe, pendant la guerre du Vietnam qui avait fait ce voyage éprouvant des années auparavant. Seán a un grand intérêt pour la politique et en a fait ses études. Il s’est donc beaucoup intéressé à la question de la crise de l’accueil des migrants et des politique migratoires européennes. Ce qui l’a frappé c’est la manière dont l’Union européenne voit et traite la question migratoire, cela à travers une perspective sécuritaire et non humanitaire.

« L’Union européenne se nargue de favoriser, de protéger les droits humains et de viser l’égalité. Mais qu’est-ce que cela signifie quand il y a des gens qui sont vraiment dans le besoin, qui ont besoin de notre aide, qui ont besoin d’une réanimation cardiovasculaire par exemple, d’une couverture... et que l’Union européenne refuse ces premières nécessités ? Elle veut protéger ses frontières et en même temps se présenter comme un phare de démocratie, mais moi je vois là une énorme contradiction. »

Seán, sauveteur qualifié, veut donc aller au-delà des discours politiques et des réflexions en allant véritablement aider les personnes entreprenant la traversée.

C’est comme cela, que Sarah et Seán se sont rencontrés et ont été amenés à travailler ensemble pour une organisation non-gouvernementale à Lesbos.

Lesbos est un endroit stratégique, car l’île est relativement proche des côtes turques. En effet, entre la Turquie et Lesbos il n’y a qu’une courte distance, mais qui se fait dans des conditions extrêmes. Les embarcations sont surchargées et les personnes ne sont pas toujours équipées de gilets de sauvetage. Leurs actions de sauvetage, à la fois à terre et en mer, étaient alors vitales et humanitaires. Elles avaient pour but de permettre à ces personnes d’arriver en toute sécurité sur l’île et de leur fournir une première assistance, un sourire et une couverture.

« C’est ni un acte d’héroïsme, ni un acte criminel. (...). Notre action était normale, nécessaire et humaine. C’était quelque chose que nous pouvions faire et quelque chose dont des êtres humains avaient besoin. » - Seán Binder

« La semaine dernière, à Lesbos, 600 personnes sont arrivées par la mer en l’espace d’une heure et demi. La dernière fois que cela est arrivé, c’était en 2015. Aujourd’hui, des personnes arrivent complètement mouillées, malades, fatiguées et il n’ont même pas une couverture à mettre par terre. Ils utilisent juste une écharpe, un foulard, et ils dorment dessus. À cette période de l’année, c’est vraiment une honte de notre part que cela se passe encore comme cela. » - Sarah Mardini

Leurs arrestations

Le 17 février 2018, lors d’une garde de nuit sur le littoral afin de repérer l’arrivée d’éventuels bateaux, Sarah et Seán sont arrêtés, interrogés et détenus par la police grecque en raison de leurs actions en mer. Ils passeront deux nuits en cellule sans explications et seront relâchés après 48 heures, le 19 février. Suite à cela, une enquête est ouverte.

Le 21 août 2018, Sarah est arrêtée à l’aéroport, alors qu’elle s’apprêtait à retourner à Berlin. Puis, ce sera au tour de Seán d’être arrêté. Ils nous expliquent qu’ils ont senti que quelque chose n’allait pas lorsque un policier est arrivé en présentant des menottes. Ils seront détenus pendant plus de 3 mois, 107 jours exactement, avant d’être libérés sous caution en décembre. Ils sont considérés comme des criminels vis-à-vis de la loi grecque et font face à plusieurs accusations, risquant jusqu’à 25 ans de prison.

« Nous n’avons jamais été en prison avant. Mais c’est arrivé ! Nous sommes des criminels vis-à-vis de la loi grecque. Nous avons passé 107 jours en prison. J’ai été mise en détention à Athènes et Seán à Chios. Nous avons essayé de communiquer par l’intermédiaire de nos avocats. Nous nous envoyions des lettres. Et nous avons eu un grand support de la part de nos amis dehors. » - Sarah Mardini

Pour Seán, leurs actions n’étaient pas de la résistance :

« Le travail que nous faisons n’est pas une forme de résistance. C’est de faire les choses en accord avec les lois de l’Union européenne. Nous avons un point de vue basé sur les valeurs. Nous transmettons beaucoup de valeurs qui sont contenus dans l’esprit et dans les lois de l’Union européenne. Par exemple, il est demandé de porter assistance aux personnes en détresse. En droit international maritime, nous faisons ce que nous sommes supposés faire. Donc, ce n’est pas une forme de résistance, c’est une forme d’action, comme nous sommes supposés le faire. » - Seán Binder

Et aujourd’hui ?

La situation est toujours préoccupante. En effet, il n’y a plus d’ONG sur le littoral :

« Car elles sont vraiment apeurées d’être criminalisées à leur tour. Il y a une augmentation des arrivées, mais un déclin du nombre d’assistance. Et c’est une réalité. » - Seán Binder

Sarah et Seán sont soutenus par Amnesty International et partagent leur histoire pour montrer les réalités de l’action humanitaire, qui doit être considérée comme un problème plus vaste, car ce sont une centaine de personnes qui sont poursuivies, actuellement, pour des actions humanitaires d’aide aux migrants.

Leur cas fait aujourd’hui toujours l’objet d’une enquête et Amnesty International va suivre de près son évolution. Une fois l’enquête terminée, les autorités judiciaires grecques devront décider s’il convient de les inculper et de les traduire en justice. Actuellement, aucune estimation n’est donnée sur la clôture de l’enquête.

« Pour les enfants et pour nous tous, nous n’avons pas peur. Nous allons continuer à nous battre pour prouver que nous sommes innocents. Avec vous, nous avons besoin de votre aide. » - Sarah Mardini

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