Devant le scandale, Ingrid Betancourt recule

Geneviève Maurer

Mis en ligne le 15/07/2010

Sa demande de compensations pour son rapt indigne le pays. Elle souligne l’absence de fonds pour les victimes de massacres.

Correspondante en Colombie

12h : les officiers de l’armée déconseillent de prendre la route car elle n’est pas sûre, les guérilleros y font des barrages. Mais Ingrid Betancourt maintient sa décision et la police lui fournit un pick-up. Les plaques d’immatriculation de la camionnette sont changées afin qu’elle ne soit pas identifiée comme un véhicule des forces de l’ordre. Aux fenêtres, des drapeaux blancs sont accrochés, sur les portières des écriteaux Ingrid Betancourt et Presse internationale sont attachés." (1)

Dans son livre pour Amnesty International "La pêche miraculeuse : les enlèvements en Colombie", le grand reporter Alain Devalpo dresse la chronologie heure par heure de la journée au cours de laquelle Ingrid Betancourt a été enlevée par la guérilla des FARC le 23 février 2002. Une photo d’un autre journaliste, Alain Keler, a d’ailleurs capturé ce moment où, sur l’insistance d’Ingrid Betancourt, la police prépare le 4X4 qui la mènera dans les bras des Farc.

L’impression qui s’en dégage est un climat de grande confusion, voire de chaos, ainsi que le portrait d’une candidate présidentielle dont la défaite est déjà annoncée, prête à tenter le tout pour le tout. Selon les impressions personnelles d’un correspondant étranger présent sur les lieux, "sa campagne battait de l’aile. Elle faisait 1% dans les sondages. La moitié de son équipe venait de la quitter. A la voir ce matin-là, j’ai senti comme un suicide politique, un "je risque tout pour faire parler de moi" et relancer sa campagne" (2). On connaît la suite de l’histoire et son dénouement.

Tout ceci justifie-t-il de demander des compensations de 5,5 millions d’euros à l’Etat colombien, comme l’a fait Ingrid Betancourt ? A l’unanimité, des ONG et partis de gauche jusqu’à la coalition gouvernementale de droite, la société colombienne a répondu non. Le scandale des compensations exorbitantes demandées par l’ex-otage en son nom, ainsi qu’en celui de ses enfants, de sa sœur et de sa mère, a déclenché une avalanche de propos contradictoires, pour aboutir finalement, mardi, au retrait de sa demande de "conciliation" avec l’Etat colombien.

Qualifiée de "symbolique" par Betancourt, cette somme contraste cruellement avec la réelle absence de fonds pour indemniser, dans le cadre de la loi dite de "Justice et Paix", les victimes des violences et atrocités commises par les paramilitaires.

L’ampleur du problème est apparue quand, le 29 juin dernier, après cinq ans de travaux, les deux premières condamnations ont été prononcées contre les chefs paramilitaires responsables du massacre de Mampujan, sur la côte atlantique, en novembre 1988, qui avait coûté la vie à 11 paysans et provoqué le déplacement forcé de tout un village. Pour chacune des familles des 11 victimes, la juge a demandé l’équivalent de 96 000 euros, et la moitié de cette somme pour chaque famille victime de déplacement forcé. Surtout, la juge a demandé au Congrès le vote d’une loi créant un impôt en vue de financer les compensations aux victimes du conflit - faute de quoi, l’Etat colombien ne sera pas en mesure d’exécuter les jugements.

Là, se trouve le vrai scandale : en cinq ans, le Fonds de réparation de "Justice et Paix" n’a rassemblé que 13 millions d’euros, somme qui couvre à peine le quart du montant requis pour compenser toutes les victimes du massacre de Mampujan.

Cette indigence tient au fait que la Commission nationale de réparation et réconciliation (CNRR) n’envisage que les contributions volontaires des chefs paramilitaires pour compenser les victimes. Or ceux-ci ont transféré depuis longtemps leurs biens à des complices. Et le pays compte 280 000 victimes. Il faudra au moins un impôt spécial, voire des sanctions contre les politiciens enrichis par les crimes des paramilitaires, pour que l’Etat colombien réponde aux attentes des victimes du conflit.

(1) Blog du reporter Alain Devalpo.
(2)Entretien par courrier électronique réalisé le 13 juillet 2010.

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