Paramilitaires colombiens : la grande peur des démobilisés

Ils sont enfants ou adolescents. Ils ont tué pour les paramilitaires. Aujourd’hui démobilisés, ils doivent échapper au rapt. Et à la mort.

Jeison, 12 ans, arbore fièrement une Tour Eiffel en fil : Paris, quartier pauvre de Bello, banlieue ouvrière de Medellin, surplombe cette vallée resserrée où vivent plus de trois millions de personnes. Mais l’horizon social et politique est sombre : tous les jours, à Paris, à Bello, comme dans tous les autres quartiers pauvres, ou "comunas", de Medellin, des jeunes sont retrouvés à l’aube, assassinés. Autre scénario fréquent : les enlèvements d’ex-paramilitaires démobilisés en cours de réinsertion économique et sociale. Dans un cas comme dans l’autre, les victimes sont à peine plus âgées que Jeison.

Depuis la partie nord-occidentale où se trouve Paris, on aperçoit clairement Santo Domingo, de l’autre côté de la vallée, avec son "metrocable" , ligne de télécabines construite par la France et transport en commun qu’utilisent tous les jours des milliers de personnes. Les quartiers où passe le metrocable ont vu leurs taux de violence baisser substantiellement : la présence d’infrastructures, c’est aussi plus de présence de l’Etat.

Santo Domingo, aussi haut perché que Paris, a donc l’avantage d’être relié au reste de la ville qui s’étire, tout en bas, au fil du Rio Medellin. Mais, ce jour-là, à une dizaine de pâtés de maisons du terminus du metrocable, là où viennent même les touristes, deux quartiers, La Honda et La Cruz, sont coupés du reste du monde et mis en quarantaine sécuritaire : la nuit précédente, deux jeunes démobilisés ont été enlevés entre 4 et 5 heures du matin.

Selon ce que les témoins ont rapporté aux organisations sociales de la place, une douzaine de jeunes gens ont été vus en compagnie de policiers ; ils ont bu des bières ensemble. Puis, les jeunes ont fait irruption aux domiciles des deux démobilisés et les ont enlevés sous la menace des armes. La police n’est pas intervenue.

Ces complicités font partie du quotidien. Mais pourquoi ce genre de rapt ? Les victimes sont en général transférées de l’autre côté de la vallée de Medellin, dans la "comuna 13" , clairement visible depuis Santo Domingo. Là, les démobilisés sont forcés par des paramilitaires narcotrafiquants (jamais démobilisés ou démobilisés puis ayant repris du "service") à participer au contrôle mafieux de territoires qui sont autant de lieux de vente de drogue et d’extorsion systématique des petits commerces. Leur connaissance de la guerre et des armes est remise à profit dans de nouvelles opérations.

Passer ainsi d’un côté à l’autre de Medellin est un voyage sans retour. En effet, la ville est actuellement le lieu d’une réorganisation du pouvoir mafieux et paramilitaire : depuis l’extradition aux Etats-Unis, en mai 2008, pour trafic de drogue, de Don Berna, chef mafieux et paramilitaire de la région, la guerre est ouverte.

Après un bref passage, il y a bien longtemps, dans la guérilla marxiste de l’EPL, Don Berna a géré pendant plus de vingt-cinq ans les bas-fonds de Medellin. D’abord au service du baron de la drogue Pablo Escobar, il se retourne contre son chef et, après la mort de celui-ci, en 1993, prend la tête de ce qu’on appelle "le bureau d’Envigado" , réseau de tueurs à gages et centre des finances mafieuses de la région. Chef du groupe paramilitaire de Medellin "Cacique Nutibara", il élimine, fin 2003, le groupe paramilitaire rival "Metro". Emprisonné fin 2005 - comme tous les grands chefs paramilitaires ayant négocié l’accord de démobilisation avec le gouvernement - il continue d’exercer son influence depuis sa prison, jusqu’à son extradition. La relative stabilité de Medellin entre 2003 et 2008 tenait à ce qu’on appelle sa "Don Bernabilité". Depuis son extradition, les seconds couteaux de "Don Berna" se livrent une guerre sans pitié pour le contrôle de différents secteurs économiques et géographiques.

Dans le registre illicite, il y a les fameuses "cuisines" (" ollas" ), mini-labos d’où sort la drogue, ainsi que la gestion des extorsions des petits commerces. Mais la mafia paramilitaire s’est aussi consolidée dans une légalité de surface. Elle contrôle ainsi notoirement des lignes de bus comme la 402 et la 289 de "Transporte Medellin". L’entreprise Gana ("gagne"), quant à elle, a obtenu le monopole des paris et jeux de hasard dans la région : c’est la forme légalisée d’un secteur où se "lavent" d’énormes quantités d’argent sale, dont une partie contribue au financement des entreprises de santé de la région afin de légitimer l’opération (1). Gana, omniprésente, diversifie ses opérations et loue des locaux dans des centres commerciaux construits par le groupe français Carrefour.

Les règlements de compte ne l’épargnent pas : ce 14 août, un des principaux actionnaires de Gana, Argemiro Salazar, 73 ans, a été abattu en plein centre de Medellin par des tueurs à gages, alors qu’il rentrait de sa tournée quotidienne d’établissements nocturnes dont il était propriétaire.

Les immenses centres commerciaux de contrefaçon et contrebande sont un autre enjeu économique : les containers chinois arrivés à l’aéroport de Rio Negro, à une heure de la ville, se déversent dans les centaines de magasins du centre "El Hueco" où la compagnie de sécurité privée Galaxia veille d’une main de fer à ce que personne ne prenne de photos - à deux cents mètres des bureaux de la municipalité.

Dans un tel environnement, comment se réinsérer dans la société quand on est jeune et démobilisé(e) d’un des groupes paramilitaires ?

Manuelita (2) est une jeune femme que le destin a menée des AUC (3) (Autodéfenses unies de Colombie, commandement unifié des paramilitaires jusqu’à la démobilisation de 2005) à la réinsertion. A 15 ans, elle rêve de connaître autre chose que la misère des "comunas" où elle a grandi : "C’est par curiosité que je suis rentrée dans les AUC Des amis m’ont emmenée dans le (département de) Vichada Là-bas, il y avait des milliers de "paras" Le groupe le plus ancien était celui de Victor Carranza (4) Aujourd’hui, il y en a encore 2 000 à 3 000 qui ne sont toujours pas démobilisés Je suis rest ée trois ans dans la région En général, les gens sont dans les AUC par manque d’opportunité Mais certains font des rituels de sorcellerie, sacrifient des victimes pour se protéger de la mort et ont leur propre dieu de la guerre Moi, je n’ai jamais fait cela Dans les AUC j’ai rencontré mon mari et j’ai eu deux enfants Mais il a rencontré quelqu’un d’autre Je suis rentrée à Medellin, puis je suis repartie avec le groupe paramilitaire "Central Bolivar", dans (la région du) Magdalena Medio Là-bas j’étais déprimée, j’ai eu des difficultés Pour avoir fumé une fois une cigarette en pleine nuit, j’ai été forcée d’avaler deux cents mégots avec de l’eau J’ai aussi eu des problèmes d’alcoolisme J’avais peur d’être éliminée et quand j’ai pu me démobiliser, je l’ai fait "

La démobilisation et la réinsertion sont-ils des processus plus faciles que la vie dans un groupe paramilitaire ? "Au début c’est très dur, car on a l’habitude de demander la permission pour tout, pour s’habiller, pour aller aux toilettes ; on ne sait plus manger avec des couverts Les premiers jours, j’avais peur de traverser la rue Et j’ai encore des cauchemars terribles où je suis dans les zones de combats et il y a des morts partout autour de moi ", répond Manuelita.

Ariel aussi se souvient : "J’avais 8 ans quand mon père a été assassiné. A 9 ans, je me suis retrouvé dans la rue avec des problèmes de drogue et d’alcool. J’avais 10 ans quand j’ai été recruté sans le savoir par les AUC dans une "comuna" : une voiture m’a suivi, puis elle s’est arrêtée et quelqu’un m’a proposé du travail dans une grande propriété au nord de la région. J’ai accepté, mais quand je suis arrivé là-bas, j’ai pleuré en comprenant que ma vie ne m’appartenait plus. Nous étions 200 à 300 jeunes. On no us a dit : "On a besoin de vous pour la guerre et rien d’autre." Après six mois d’entraînement militaire, on nous a envoyés dans le Chocó, sur la côte Pacifique. Je me suis retrouvé dans le groupe paramilitaire surnommé "les bouchers" parce qu’ils étaient très sanguinaires. Je me suis battu pendant trois ans On ne posait pas de question, on n’avait pas d’amis, on ne pouvait faire confiance à personne, c’était trop dangereux."

Un tournant de la guerre va le ramener à Medellin : " On nous a donné l’ordre de rejoindre le groupe Metro de la ville. Certains d’entre nous ont eu le choix de passer au groupe "Cacique Nutibara". Mais ça a été une période terrible : on nous a déployés au-dessus de Santo Domingo et nous avons dû achever le groupe Metro Nous avons dû tuer certains de nos compagnons "

Curieusement, la victoire de Don Berna et de son groupe "Cacique Nutibara" sur son rival donne aussi le feu vert à la toute première démobilisation de paramilitaires engagés par le président Uribe le 25 novembre 2003 - un processus chaotique et à moitié improvisé dont Ariel se souvient comme d’un cauchemar : "Tout le monde voulait se démobiliser, alors 51 d’entre nous ont été tirés au sort. J’en faisais partie. On s’est retrouvé isolés au-dessus de Santo Domingo, l’armée voyait la maison où nous étions et on avait peur. Puis deux bus de la police sont venus nous chercher. On ne savait pas ce qui allait nous arriver. On nous a amenés jusqu’au Palais des expositions de Medellin. Nous n’avions rien mangé et pratiquement rien bu depuis trois jours et nous nous évanouissions. On a reçu un peu de jus de fruit et un demi-sandwich juste avant la cérémonie de remise de nos armes."

Aujourd’hui, Manuelita et Ariel, comme d’autres jeunes démobilisés en cours de réinsertion, sont à la merci d’un recrutement forcé dans le cadre du réajustement entre les "héritiers" de Don Berna. Entre cette menace et les inconsistances du financement de leur réinsertion par le gouvernement, leur lutte pour survivre est loin d’être terminée.

Source : Genevière Maurer, La Libre Belgique, 27/08/2009

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