DES VIES PERDUES

2.1 Recrutement et formation

Le recrutement et l’utilisation d’enfants comme soldats en RDC ou plus exactement le Zaïre comme on l’appelait alors, a augmenté dramatiquement à partir de 1996. En juillet de cette année, une coalition armée nouvellement formée, appelée l’ADFL Pour une explication des abréviations et acronymes utilisés dans ce rapport, voir Annexe 2. a fomenté un soulèvement dans la province orientale du Kivu. Soutenues avant tout par le Rwanda mais aussi le Burundi, et face à une armée zaïroise mal entraînée et mal rémunérée, les forces insurrectionnelles ont progressé rapidement vers la capitale Kinshasa, renversant le président Mobutu et portant au pouvoir en mai 1997 Laurent-Désiré Kabila.

Dans le courant de l’année 1996, dans la ville orientale de Bukavu, plusieurs milliers d’enfants auraient suivi un entraînement militaire au sein des forces de l’ADFL, créant un précédant pour l’utilisation d’enfants soldats qui sera suivi par tous les autres groupes armés du pays jusqu’à ce jour. Certains enfants se sont engagés volontairement dans l’ADFL séduis par la propagande et par la perspective initiale de recevoir chaque mois 100 dollars (89,2 euros), ce qui représentait beaucoup plus que ce qu’un Congolais moyen gagnait. Dans certaines régions de l’est de la RDC, les gens vivent avec moins de 0,18 dollar par jour (0,16 euro). A Kinshasa, 2,5 millions des 7 millions d’habitants de la capitale, vivent avec moins de 1 dollar (0,89 euro) par jour. Voir le rapport inter-agences : No End in Sight, (Pas de solution en vue) publié en 2001. Mais plusieurs milliers d’autres garçons et filles, ont été recrutés contre leur gré et souvent sans l’accord de leur famille, créant un précédant dramatique pour l’avenir. A ce jour, certains de ces enfants n’ont jamais revu leurs parents.

Jeanne a été recrutée de force par l’ADFL à l’âge de 11 ans en 1996 : ’J’ai été recrutée à Goma alors que je rentrais de l’école. Sur la route, il y avait des soldats dont le véhicule avait l’air d’être en panne. C’était en fait un piège. Ils m’ont appelée, moi et d’autres enfants. Quand je me suis approchée d’eux, ils m’ont alors attrapée et mise dans leur véhicule avant de m’emmener dans un camp d’entraînement militaire. C’est là que j’ai été entraînée et c’est de là que nous avons commencé à marcher sur Kinshasa. Parce que nous avons été emmenés de force alors que nous rentrions de l’école, nos parents n’ont pas su ce qui nous était arrivé. A ce jour, je ne sais pas si mes parents sont vivants. Et même s’ils le sont, ils ne savent pas ce qui m’est arrivée.’

Depuis 1996, beaucoup d’autres enfants ont été enlevés en RDC, dans les rues comme Jeanne. D’autres ont été enlevés dans des classes, des camps de réfugiés ou pour personnes déplacées de l’intérieur. De nombreux enfants ont également été enlevés de chez eux sous la menace des armes, devant leurs parents affolés, qui ont assisté impuissants à leur enlèvement. D’autres encore ont été kidnappés alors qu’ils jouaient chez des voisins ou qu’ils marchaient au bord de la route. Des centaines de milliers d’enfants ont perdu leurs proches, sont séparés de leur famille ou bien déplacés : ils deviennent des proies faciles pour les recruteurs car ils n’ont plus personne pour les protéger. Le Bureau de l’ONU pour la Coordination des Affaires humanitaires estime à 2,7 millions le nombre de déplacés de l’intérieur en 2003, en RDC, qui ont besoin d’une assistance humanitaire mais qui n’y ont pas accès. Plus de 300000 réfugiés ont fui dans les pays voisins. Dans quelques cas rares mais bienvenus, des parents ont été capables de localiser leur enfant enlevé et ont pu payer des soldats pour le relâcher. Mais dans la majorité des cas, les parents sont impuissants à empêcher la perte, souvent pour toujours, de leur enfant.

En plus de la conscription forcée, de nombreux enfants ont rejoint volontairement les rangs des forces armées ou des milices. Plusieurs facteurs expliquent les raisons pour lesquelles des enfants s’enrôlent volontairement dans les groupes armés, soit de leur plein gré, soit suite à des campagnes intenses entreprises par les groupes armés pour encourager l’enrôlement des enfants. Avant 1996, la population ne bénéficiait de presque aucun service. La guerre qui a depuis éclaté en RDC, a provoqué la destruction quasi totale des infrastructures politique, sociale et économique du pays. Comme les adultes, les enfants s’engagent parfois dans l’espoir d’échapper à la pauvreté et à leurs pénibles conditions de vie. Pour eux l’armée demeure le seul moyen de survie dans une économie qui est devenue petit à petit exsangue après des dizaines d’années de corruption puis en raison de la guerre. La pauvreté généralisée et l’éclatement des services sociaux de base, comme l’éducation et le centres de soins, ont donc poussé des orphelins et des enfants séparés de leur famille lors de la panique engendré par une attaque armée, à rechercher la protection d’un groupe armé pour assurer leur propre sécurité, leurs besoins en nourriture et satisfaire leur sentiment d’appartenance à un groupe, même si celui-ci est violent. Incapables de subvenir de façon adéquate aux besoins de leurs enfants et à leurs propres besoins, certains parents encouragent leurs enfants à s’engager dans les forces ou les groupes armés, croyant que leurs enfants toucheront un salaire, recevront une éducation et de la nourriture, et seront protégés par ces groupes armés.

Mais dans les zones où la propagande, les opérations de recrutement et les combats sont menées en fonction des lignes ethniques, ce qui est le cas principalement des régions du Kivu et de l’Ituri, on encourage de nombreux enfants à rejoindre les rangs des forces ou des groupes armés et à défendre leur propre groupe ethnique. Le conflit a fait beaucoup de victimes, de plus en plus d’enfants se sont enrôlés dans les rangs des forces ou des groupes armés afin de venger leur famille ou leurs amis, dont un ou plusieurs membres avaient été victimes d’un meurtre ou d’un viol souvent commis devant leurs propres yeux. Ils croient, ou bien ils sont endoctrinés par les adultes pour croire, qu’ils vont contribuer à une cause qui permettra à leur famille et leur entourage d’être protégés des autres forces présentes dans la région. Certains enfants sont influencés par les campagnes de propagande ou de recrutement militaires ou par des amis, et ils s’enrôlent au nom du devoir patriotique ou de leur propre perception du prestige et du statut de soldat.

Une fois recrutés, les enfants suivent une période de formation militaire et d’endoctrinement allant de quelques jours à plusieurs mois. En général, la formation consiste à apprendre à défiler, à obéir aux ordres, à démonter et remonter un fusil et à tirer. Ces formations sont toujours difficiles et de nombreux enfants, en raison de leur fragilité physique naturelle, succombent aux rigueurs physiques ou aux traitements brutaux qui leurs sont infligés. Parfois, ils sont torturés, violés, privés de nourriture, de soins et de sommeil. Selon le témoignage d’un enfant soldat, des centaines d’enfants sont morts durant les 6 mois d’entraînement suivis à Bukavu en 1996 avec les forces de l’ADFL.

Thomas, qui est âgé aujourd’hui de 16 ans, a été recruté dans le Nord-Kivu à l’âge de 13 ans par le RDC-Goma alors qu’il se rendait à l’école. Son frère de 8 ans ainsi que plusieurs autres enfants ont également été recrutés à la même époque. Il a été envoyé au camp d’entraînement de Mushaki dans le Nord-Kivu pendant 5 mois, En raison de blessures graves dues à des coups sur sa colonne vertébrale, il y a peu de chances pour qu’ils retrouvent l’usage total de ses jambes : ’Les traces que j’ai sur tout mon dos sont dues aux commandants du camp qui m’infligeait 40 coups de crosses de fusils chaque fois que je ne parvenais pas à faire comme un adulte les exercices quotidiens ou bien si je m’endormais pendant mes tours de garde. En raison des coups, deux de mes amis dans le camp sont morts. Les soldats les ont enterrés dans les toilettes. Je pense toujours à eux’

Les exactions que les enfants doivent endurer pendant l’entraînement sont à l’image de la vie dans une armée, une vie dominée par les souffrances et les violations. Les enfants sont particulièrement vulnérables aux rigueurs de la vie militaire et souffrent surtout de maladies et de malnutrition dans les zones hostiles des forêts équatoriales Même, lorsqu’il n’y a pas de combat, le taux de mortalité est élevé chez les garçons et les filles, car ils sont contraints d’aller à la limite de leur endurance physique et émotionnelle.

Les enfants qui survivent à ce régime de privation accomplissent différentes tâches : cuisiniers, porteurs de matériel, d’eau, de nourriture, de bois de feu et de munitions pour les soldats adultes. Ils sont souvent utilisés pour transporter des biens pillés par leurs commandants durant les batailles ou pour récupérer les fusils des soldats ennemis tués pendant les combats. Certains servent de gardes du corps auprès de leurs chefs, alors que d’autres sont envoyés en mission de reconnaissance dans la brousse ou dans les villages voisins pour repérer les positions ennemies et évaluer le nombre de soldats. Les responsables militaires pensent que puisque ce sont des enfants, ils passeront inaperçues aux yeux des ennemis. Les filles servent d’esclaves sexuelles pour les soldats et les viols sont courants.

A un moment ou à un autre, presque tous les enfants soldats seront confrontées à la réalité des combats. Inexpérimentés et parfois téméraires, ils se retrouvent face aux troupes ennemies comme boucliers humains pour protéger les soldats adultes qui les suivent. Il est impossible d’évaluer avec précision le nombre d’enfants morts au cours des 7 dernières années de conflit mais il y a en a eu des milliers et des milliers. Certains n’ont pas même pas été enterrés dignement. Même leur famille ne connaîtra sans doute jamais le véritable sort de ces enfants.

Ceux qui survivent sont souvent blessés, voire handicapés, avec peu de chance de pouvoir gagner leur vie pour le reste de leurs jours. Les bombardements à l’artillerie lourde, les déflagrations fréquentes dues aux explosions ont commotionné et rendu sourds certains enfants. Les médicaments sont souvent rares et il est parfois difficile d’acheminer, dans un délai raisonnable dans un centre de soins, ces enfants blessés au coeur des forêts. Bénédicte, recrutée par l’ADFL à l’âge de 11 ans, a rapporté à Amnesty International ce qu’elle a vécu sur le front : ’Plusieurs de mes amis ont été tués au cours des combats. D’autres ont perdu des membres – des bras, des jambes. Je me souviens d’un camarade, un de mes amis, dont le nez avait été arraché. Un autre avait un grand trou dans le visage, autour de ses lèvres et de sa bouche.’

2.2 Des innocents victimes de brutalités

Si certains enfants sont téméraires ou ne réalisent pas complètement les dangers qu’ils traversent, la plupart éprouvent des peurs intenses lorsqu’ils sont envoyés pour la première fois sur un champ de bataille et ils ressentent un dégoût profond à la vue des cadavres et des blessés. Pour les forcer à surmonter leurs émotions et leurs réticences à tuer, les chefs brutalisent très tôt les enfants en les forçant à commettre des crimes contre leur gré. Ce processus démarre souvent dans les camps d’entraînement. Gaston a été enrôlé alors qu’il se trouvait dans sa salle de classe, à l’âge de 10 ans par l’ADFL : ’On avait peur parce que nous étions jeunes et on ne savait rien au sujet de l’armée. Même sur les terrains de tirs, lorsqu’ils vous disent de tirer, vous avez toujours peur. Pour que je puisse vaincre ma peur, j’ai dû tuer quelqu’un dans le camp d’entraînement. Une nuit, ils ont emmené quelqu’un alors que je montais la garde de l’entrée du camp. C’était un enfant dont ils avaient caché le visage. Ils m’ont dit que c’était un rebelle, un ennemi et que je devais le tuer. C’est exactement ce que j’ai fait. Sur le champ. Avec mon poignard Cette nuit-là, après l’avoir tué, je n’ai pas fermé l’oeil.’

Une fois sur le front, les brutalités continuent. Les enfants sont contraints de perpétrer des exactions, des meurtres, des viols contre des civils et des soldats ennemis. Certains ont dû même tuer des membres de leur propre famille. D’autres ont été forcés de se livrer à des actes de cannibalisme ou sexuels avec le corps d’ennemis tués pendant les combats. On donne souvent aux enfants des drogues ou de l’alcool pour anesthésier leurs émotions pendant qu’ils commettent ces crimes. Albert avait 15 ans lorsqu’il a été recruté par le RCD-Goma en 1999 : ’Je peux vous dire par expérience personnelle que nous kadogos [enfants soldats] nous étions plutôt nombreux. Après la capture d’un village, ce qui arrivait, c’est qu’ils nous donnaient du chanvre [haschich] et nous forçaient à tuer des gens pour nous endurcir. Parfois, ils amenaient des femmes et des filles pour être violées. Les officiers ne justifiaient jamais leurs actes. Chaque fois qu’ils faisaient quelqu’un prisonnier, ils ordonnaient aux kadogos de faire ces choses devant les soldats adultes, comme si c’était un spectacle, pour humilier les villageois. Cela ne nous intéressait pas mais ils nous battaient si nous refusions d’obéir. Avant de faire cela, avant de tuer quelqu’un, vous deviez fumer du hasch – et une fois que vous l’aviez fumé, cela empêchait l’esprit de la personne que vous avez tuée d’entrer dans votre corps..’

Olivier a commencé son existence d’enfant soldat à l’âge de 11 ans et pendant les 7 années suivantes il a servi dans différents groupes armés. Après la capture de Katoye, une ville dont le sous-sol recèle de coltan, son commandant membre du RDC-Goma, a ordonné à ses soldats d’attaquer les populations ’Il nous a ordonné de tout piller, de chasser les civils et de détruire leurs maisons. La population a réagi et à essayer de nous en empêcher. Alors le commandant nous a dit de tuer quiconque opposerait une résistance. Il m’a personnellement ordonné de le faire et a demandé à deux autres soldats de me surveiller et de me tuer si je refusais d’obéir. Alors, j’ai tué, j’ai tiré sur ces gens. Ils m’ont amené une femme et ses enfants et j’ai dû les mettre dans un trou pour les enterrer vivants. Ils criaient et me suppliaient de leur épargner la vie. J’ai pris pitié d’eux mais lorsque je me suis retourné, j’ai vu les deux soldats qui m’accompagnaient. Alors je me suis dit : ’si je les laisse partir, ces soldats vont me tuer’. Alors j’ai fait ce qu’on m’avait dit de faire et j’ai enterré la femme et ses enfants vivants pour sauver ma propre vie.’

La question de la responsabilité pénale des enfants pour les exactions qu’ils ont commises doit être envisagée dans le processus judiciaire et de réconciliation de l’après conflit. Lorsque des enfants ont commis des exactions sous la contrainte ou l’influence de stupéfiants, la responsabilité de leurs supérieurs adultes est clairement établie. Les dirigeants politiques et militaires doivent être tenus responsables pour les crimes commis par les enfants sous leurs ordres. Toutefois, certains enfants soldats qui ont été démobilisés ont déclaré à Amnesty International qu’ils avaient peur de revenir dans leur région d’origine car les gens du cru avaient été les témoins des crimes commis par ces enfants soldats. Albert, dont nous avons déjà cité le témoignage un peu plus haut, est aujourd’hui âgé de 19 ans. Il est démobilisé : ’J’ai été ostracisé par la population. Quand j’ai tué des gens à K. on m’avait surnommé ’L’assassin’ et le nom est resté. Les gens ont commencé à dire que L’assassin avait quitté l’armée et que maintenant il allait devoir payer pour ses crimes. Pour moi, ce serait du suicide de retourner là bas. Ils me tueraient.’

Lorsqu’un enfant est soupçonné d’avoir commis des crimes de son plein gré, Amnesty International pense qu’une enquête devrait être diligentée et, s’il y a suffisamment de preuves recevables, qu’il devrait être poursuivi en respectant à la lettre les normes et les normes internationales pour l’équité des procès des personnes âgées de moins de 18 ans, conformément aux principes du droit international relatif à la justice pour mineurs qui place l’intérêt de l’enfant au coeur des préoccupations. En reconnaissant les besoins spécifiques et la vulnérabilité des enfants, ces principes insistent sur la réhabilitation et la réinsertion des enfants dans la société plutôt que sur les sanctions.

Brutalisés, ces enfants l’ont été. En outre, la majorité d’entre eux ont été profondément traumatisés par leur expérience et continuent d’être hantés par le souvenir des exactions dont ils ont été témoins ou qu’ils ont été contraints d’accomplir. Les conséquences psychologiques sévères de leur séjour dans l’armée doivent être prises en compte sans délai lors des initiatives de démobilisation et de réhabilitation, ainsi que dans le processus de réconciliation de l’après conflit.

2.3 Violence sexuelle envers les enfants soldats

Presque toutes les filles soldates ont été violées ou exploitées sexuellement par leur chef et les soldats de leur unité. Certains garçons ont également raconté des expériences similaires. Au-delà de la brutalité et du traumatisme du viol lui-même, toute agression sexuelle peut provoquer des lésions physiques, des grossesses non désirées, des infections par le virus VIH et autres maladies potentiellement mortelles. La majorité des filles soldates qui ont été victimes de violence sexuelle, souffrent également de traumatismes psychologiques et pratiquement toutes ont besoin d’un traitement médical pour les blessures physiques reçues pendant leur épreuve. Certaines filles violées par des soldats sont mortes car elles n’ont pu avoir accès à des centres de soins.

Natalia a 16 ans. Elle est du Sud-Kivu et a été recrutée par le RDC-Goma quand elle avait 12 ans : ’Je vivais au village avec ma mère, mes frères et mes soeurs. Un jour, notre village a été attaqué par les Maï maï. Les soldats maï maï ont pris tout ce que nous possédions. Quelques jours plus tard, notre village a de nouveau été attaqué mais cette fois-ci par le RDC-Goma qui nous ont accusés de collaborer avec les Maï maï et de leurs donner de la nourriture. J’ai assisté aux meurtres de plusieurs de mes proches par les soldats. Ils ont violé ma mère et mes deux soeurs. Je me suis cachée mais j’ai vu comment ils ont violé ma mère et mes soeurs. J’avais peur et j’ai pensé que si je rejoignais les rangs de l’armée, je serais alors protégée. Je voulais me défendre. Une fois dans l’armée, on m’a appris à porter et à me servir d’un fusil, et je montais la garde la nuit et le jour. C’était horrible parce que je n’avais que 12 ans et que j’étais régulièrement frappée et violée pendant la nuit par les autres soldats. Un jour le comandant a voulu que je devienne sa femme. Alors j’ai essayé de m’échapper. Ils m’ont rattrapée, m’ont fouettée et m’ont violée chaque nuit pendant plusieurs jours. A 14 ans à peine, j’ai eu un bébé. Je ne sais même pas qui est son père. Je me suis de nouveau enfuie et cette fois-ci j’ai réussi à m’échapper. Mais aujourd’hui, je ne sais pas où aller et j’ai peur de rentrer à la maison, parce que j’ étais une soldate.’

De nombreuses filles ont été torturées, maltraitées ou emprisonnées pour avoir repoussé les avances sexuelles de leurs supérieurs. Pour éviter de tels traitements, il est devenu routinier pour de nombreuses filles de céder aux avances sexuelles, qu’elles accomplissent contre leur gré. D’autres consentent à des rapports sexuels en échange de faveurs comme de la nourriture mais elles avouent se sentir ’sales’ après l’acte. Emilie, recrutée de force à 11 ans par l’ADFL, a décrit ce qui lui est arrivé quand elle a dit ’non’ à son commandant : ’Certains commandants avaient un sens moral mais il y en avait d’autres qui voulaient seulement coucher avec n’importe qui. Ou vous acceptiez ou vous refusiez avec les conséquences que cela entraînait. Les commandants avaient pour la plupart une concubine et cela créait également des problèmes avec les autres femmes. Si vous refusiez, vous vous moquiez de son autorité, vous le défiez et alors il va vous causer des ennuis. Je me suis souvent fait fouetter sur le dos pour avoir dit ’non’ à mon commandant. C’est lui-même qui m’avait fait fouetter.’

Au terme du droit international coutumier, un viol commis pendant un conflit armé constitue un acte de torture. Le statut de Rome considère de tels actes comme étant des crimes de guerre. Les viols et autres crimes de violence sexuelle commis par des responsables gouvernementaux ou des groupes d’opposition armés pendant des conflits armés constituent des crimes de guerre et s’ils font parties d’attaques de grande envergue ou systématiques contre les populations civiles, ils constituent alors des crimes contre l’humanité. Et ce aux termes et du droit international conventionnel et du droit international coutumier. En particulier, ils sont définis comme crimes de guerre dans l’ Article 8 (2) (b) ( xxii) ( conflit armé international) et l’Article 8 (2) (e)(vi) ( conflit armé non-international) et comme crimes contre l’humanité dans l’Article 7 (1) (9) du Traité de Rome.


2.4 La brutalité de la ’justice’ militaire

En plus de dureté de la vie quotidienne dans l’armée endurée par les enfants soldats, et qui bien souvent constituent des cas de mauvais traitements, les enfants sont également traités de façon brutale s’ils refusent d’obéir aux ordres ou de commettre d’autres transgressions, que celles-ci soient réelles ou interprétées comme tel. Certains sont battus ou placés en détention pour s’être endormis pendant leur tour de garde ou pour ne pas avoir effectué un exercice correctement. D’autres sont emprisonnés pour désertion, pour délits commis sur ordre des soldats adultes, ou à la suite d’allégations de connivence avec l’ennemi. Ils sont souvent torturés et maltraités pendant leur détention. Les conditions d’emprisonnement, qui sont souvent des trous remplis d’eau creusés dans le sol ou des containeurs en métal sans fenêtre, peuvent en elles-mêmes constituer des punitions cruelles et inhumaines. Les enfants soldats doivent également comparaître devant des tribunaux militaires sans représentation légale. Certains ont même été condamnés à mort et exécutés.

Jeanne, dont le recrutement forcé dans les forces de l’ADFL a été décrit plus haut, a rapidement compris qu’il fallait obéir aux ordres sans discuter : ’L’armée c’est une simple question d’obéir aux ordres. Le principe c’est d’obéir à l’ordre avant tout. Les explications et les justifications viendront ensuite. Très rapidement, vous comprenez que si vous n’obéissez pas à un ordre du commandant, vous serez réprimandé et puni. On a été fouetté et maltraité à de nombreuses reprises parce qu’on n’avait pas obéi à un ordre.’

Kalami a été recruté à 9 ans. Quand les délégués d’Amnesty International l’ont rencontré à Goma, il avait 15 ans. Il venait de passer six ans de sa vie à combattre dans les rangs de différentes forces armées. A la fin 2000, alors qu’il était dans le RCD-ML, après avoir été impliqué dans une bataille particulièrement violente, il a pris la décision de s’échapper. Malheureusement, il a été rattrapé : ’La bataille n’en finissait pas. On nous a dit de tuer les gens en les forçant à rester chez eux pendant que nous mettions le feu à leur maison. On a même dû enterrer des gens vivants. Un jour, un ami et moi-même avons été forcés par notre commandant de tuer une famille, de découper leurs cadavres et de les manger. Après la bataille, j’ai décidé de m’enfuir et j’ai couru dans la forêt. Mais à Lubero des soldats m’ont découvert et m’ont ramené dans le camp. Ils m’ont emprisonné et m’ont battu tous les jours. Voyant que j’étais sur le point de mourir, un soldat a décidé de m’envoyer à l’hôpital de Lubero où des employés de l’ONU m’ont recueilli et m’ont démobilisé. Aujourd’hui, j’ai peur. Je ne sais pas lire, je ne sais pas où est ma famille, je n’ai pas d’avenir. Le pire, c’est pendant la journée quand je pense à mon avenir. Rien ne me rattache à la vie. La nuit, je ne dors plus, je ne fais que penser à toutes les choses horribles que j’ai faites et que j’ai vues quand j’étais soldat.’

Les enfants soldats sont parfois maintenus en détention pendant des mois, voire des années, sans véritable accès à des soins médicaux. Jean de Walikale dans le Nord-Kivu, a 15 ans et au mois de mars 2003 était détenu en prison depuis près d’un an. Il a été recruté de force à 12 ans par le RDC-Goma. Au cours de son entraînement il a été brutalement battu avant d’être contraint de rejoindre les lignes avant à Walikale. ’Le 22 juillet 2002, mon commandant m’a demandé, ainsi qu’à deux autres soldats d’aller arrêter un homme. Quand nous sommes arrivés, l’homme a attaqué les autres soldats avec un marteau et il a frappé mon arme avec le marteau. J’avais peur et j’ai essayé de l’empêcher de se saisir de mon arme. Alors que nous nous débattions, le coup est parti et a blessé mortellement l’homme. J’ai été arrêté. Je n’ai pas de parents, ce qui signifie que personne ne m’apporte à manger. C’était dur de se battre sur le front. J’avais peur de mourir. J’ai été obligé de tuer des gens et j’ai vu tellement d’amis mourir.’

Damien, un ancien enfant soldat, a été condamné à mort à l’âge de 15 ans à Mbandaka dans une partie du territoire contrôlé par le gouvernement congolais. Il a été jugé en 1999 par la Cour d’ordre militaire, réputé pour son iniquité, qui l’a déclaré coupable de vol à main armée et d’association de malfaiteurs. Damien reconnaît que l’arme qui a servi au vol était la sienne mais qu’elle lui avait été dérobée sans son accord. Il affirme n’avoir joué aucun rôle dans le vol. Il n’a pas pu interjeter appel lorsque la sentence lui a été signifiée. Il s’était enrôlé dans la ville orientale de Beni quand il avait environ 13 ans, après avoir entendu un appel radiodiffusé qui exhortait les enfants à s’engager. Il espérait gagner assez d’argent pour payer ses études. Il a combattu sur le front dans la province d’Équateur. Il est toujours hanté par les visions de nombre de ses camarades qui y sont morts. En 2001, sa sentence a été commuée en prison à vie dans le cadre d’une amnistie présidentielle. En août 2002, sa sentence a de nouveau été réduite à 5 ans d’emprisonnement. A la date du mois de mars 2003, il accomplissait sa sentence à Kinshasa, la capitale.

Des enfants soldats ont également été victimes d’exécutions extrajudiciaires. Bahati de Masisi dans le Nord-Kivu a été arrêté à Uvira par le RDC-Goma, le 25 mai 2003. Il était soupçonné d’avoir tué un soldat la nuit d’avant pour lui dérober son poste de radio. Il n’a pas pu bénéficier d’un procès et a été exécuté en public le jour de son interpellation.

Les enfants qui tombent entre les mains des troupes ennemies courent également de grands risques d’être exécutés extrajudiciairement, ainsi que l’explique Jeanne de l’ADFL : ’Nous avons exécuté certains prisonniers de guerre, bien que nous en gardions beaucoup de vivants pour montrer à la communauté internationale que nous étions vraiment agressés. Mais nous n’avons pas gardé tous les prisonniers. C’est vrai, on en a éliminé certains. Vous ne pouvez pas avoir des procédures judiciaires sur la ligne de front parce que vous vous battez pour votre survie. Vous êtes du camp A et vous appelez ceux gens du camp B des rebelles et eux aussi vous appellent rebelles. C’est pour cela que quand vous vous retrouvez face à l’ennemi, tout ce que vous pouvez faire, c’est l’éliminer avant qu’il t’élimine toi.’

Même s’ils ne sont pas tués au cours des combats, les enfants soldats capturés pendant les combats peuvent être torturés ou maltraités. Nicolas, 16 ans, vient de Fizi dans le Sud-Kivu. Il a été recruté en août 1998 par le RDC : ’Après notre formation, nous avons combattu les rebelles burundais. Lors de la première bataille, j’ai été blessé à l’estomac et emmené à l’hôpital d’Uvira où je suis resté pendant un mois et demi. Une fois guéri, on m’a renvoyé me battre. On s’est battu contre les Maï maï à Makobola en septembre 1999. Après 3 semaines de combats dans la région, on a été victime d’une embuscade et j’ai été fait prisonnier et emmené dans les collines. Là, mes ravisseurs m’ont torturé, attaché et battu. Les Maï maï ont tués 7 de nos camarades. Ils nous ont demandé de les rejoindre pour lutter contre le RCD. Ceux qui ont refusé ont été tués.’

2.5 Une démobilisation pleine d’incertitudes

Les enfants qui sont parvenus à fuir la brutalité de l’armée ou qui ont été démobilisés doivent faire face à de nombreuses incertitudes pour tenter de réintégrer la vie civile. En dépit des efforts des organisations non gouvernementales (ONG) locales et internationale et des agences de l’ONU présentes en RDC, le processus de démobilisation entrepris par les différentes forces armées a été surtout un exercice de relations publiques. Amnesty International comprend que les ressources disponibles pour le gouvernement ou les groupes armés peuvent être limitées et que la démobilisation des anciens enfants soldats est une tâche ardue. Mais dans de nombreux cas, la démobilisation des enfants n’est pas basée sur leur expérience individuelle unique, la durée de leur incorporation en tant qu’enfant soldat et le contexte dans lequel cette démobilisation a lieu. De plus, la question de la capacité des familles et de l’entourage à participer au processus de réinsertion sociale n’est pas envisagée avant la démobilisation des enfants. En outre, les autorités militaires et politiques n’ont pas montré à la communauté internationale leur volonté d’engager un véritable processus de démobilisation et de prévention des nouvelles tentatives de recrutement. Par ailleurs, ils n’ont pas montré un soutien matériel et politique clair pour les solutions alternatives en terme de moyens d’existence que les autres partenaires internationaux et locaux tentent de mettre sur pied pour venir en aide à ces enfants.

Dans l’Est du pays, tant que la guerre continuera et que les groupes armés poursuivront leur recrutement d’enfants, les perspectives d’une démobilisation réussie des enfants soldats sont lointaines. Aucun des groupes armés opérant dans l’Est du pays n’est vraiment engagé dans des actions de démobilisation. Au contraire : tous continuent de recruter de nouveaux enfants soldats. Même le petit nombre d’enfants officiellement démobilisés risquent constamment d’être de nouveau recrutés lorsqu’ils rentrent chez eux, soit par leur ancien groupe armé, soit par un groupe d’opposition. Les responsables des forces ou des groupes armés gardent un oeil sur les enfants pour les recruter de nouveau et renforcer leurs rangs en cas de reprise des hostilités.

Un de ces enfants soldats du RCD-Goma, qui a réussit à s’échapper avant d’obtenir en 2001 un ordre de démobilisation officiel a reçu un accueil inattendu lorsqu’il est rentré dans son village : ’Les soldats présents m’ont demandé mon ordre de démobilisation. Ils ne savaient ce qu’était la démobilisation. Alors, ils m’ont dit : ’tu viens ici avec tes histoires de démobilisation, mais on ne les accepte pas. On va te réintégrer dans l’armée parce que si on te laisse ici, tous les autres kadogos vont vouloir quitter l’armée, eux aussi, et nous n’aurons plus aucun soldat. Il faut que tu retournes dans l’armée.’’

En plus du risque que les anciens enfants soldats soient de nouveau recrutés, il y a un défi tout aussi important à relever : celui de se préoccuper du sort des enfants et des jeunes adultes une fois qu’ils ont été démobilisés. Les enfants démobilisés ne doivent pas uniquement être retirés des forces armées, il faut leur assurer un soutien émotionnel et matériel si l’on veut assurer leur réhabilitation et leur réinsertion dans la société civile. Pour prévenir les nouvelles tentatives de recrutement, des solutions alternatives à la vie militaire doivent être proposées, en particulier, les initiatives pour une réinsertion scolaire ou trouver du travail.

Le système éducatif pose plusieurs problèmes à l’ancien enfant soldat et cela peut l’empêcher de retourner à l’école. De nombreux établissements scolaires ont été détruits pendant le conflit armé. Dans de nombreux cas, les familles n’ont pas assez d’argent pour payer les frais de scolarité, même si ceux-ci sont réduits au minimum. Les parents sont souvent trop pauvres pour offrir à leurs enfants des vêtements et des fournitures scolaires. Certains enfants sont contraints de faire l’école buissonnière car ils n’ont pas les moyens de se payer un ticket de bus ou de taxi. De plus, les distances pour rejoindre leur école sont parfois très longues, et il est impossible de s’y rendre à pied. Quand toutefois, ces enfants réussissent à aller à l’école, en raison de leur passé d’enfants soldats, ils sont souvent humiliés par leurs enseignants et leurs camarades de classe pour leurs mauvais résultats scolaires. Dans certains cas, les enseignants et les collégiens ont peur des anciens combattants en raison de leur passé violent. Afin de faciliter leur réinsertion, l’UNICEF propose que des écoles soient construites dans les villes et les villages où les anciens enfants soldats retournent.


Dans un pays où l’économie a été progressivement détruite par des dizaines d’années de corruption de l’administration puis par la guerre, les perspectives de trouver un emploi viable restent éloignées pour tous les Congolais. Toutefois, parce que parfois les enfants ont rejoint les rangs des groupes armés pour fuir la pauvreté et pour venir en aide à leur propre famille, il est également primordial de développer des stratégies pour fournir aux enfants démobilisés des solutions afin d’obtenir un emploi légitime et autres sources de revenus. Mais en raison de l’absence de telles initiatives, ces anciens combattants souvent deviennent des sans abris, risquent d’être d’exploités, de participer à des délits et d’être de nouveau attirés dans le conflit armé.

Les filles enlevées et recrutées de force doivent faire face à des problèmes spécifiques. Le tabou qui entoure le viol en RDC rend difficile la réinsertion des filles dans leur région d’origine. Des ONG locales ont donc lancé des campagnes de sensibilisation pour faciliter le retour dans ces régions des filles qui ont été victimes de violences sexuelles. Des dispositions efficaces doivent être prises pour venir en aide à ces filles dont certaines sont enceintes ou ont déjà de jeunes enfants.

Le problème de la réinsertion sociale est particulièrement aigu pour les enfants démobilisés qui ne peuvent pas retourner dans leur propre région en raison des trop grands risques d’insécurité ou parce que les agences humanitaires n’ont pas pu localiser leur famille. Ces enfants doivent souvent prolonger leur séjour dans un centre de démobilisation. Une fois que les familles ont été localisées, les ONG s’efforcent de travailler directement avec elles et leur entourage en vue d’une réconciliation partielle. Certaines ONG peuvent alors décider de ramener les enfants chez eux ou dans leur entourage tout de suite après leur démobilisation si cela est possible. D’autres ONG locales travaillent en relation étroite avec les villages, les enseignants et les représentants religieux pour aider les anciens enfants soldats à se réinsérer dans le système scolaire, professionnel et agricole. Il est essentiel d’identifier les acteurs adéquats dans les villages où les enfants reviennent.

En plus de l’abolition légale de la pratique du recrutement d’enfants soldats, il faut se préoccuper de la question des efforts en vue de l’établissement de la paix et de la reconstruction économique, de sorte que les programmes de démobilisation et de réhabilitation puissent être engagés. Si on ne s’en préoccupe pas dès à présent, l’héritage de ces enfants qui ont passé des années au sein des forces armées, pour y apprendre avant tout l’art de la violence, aura des répercussions durables sur le pays et ses citoyens.