Nadire Mater et la liberté d’expression

Amnesty International a demandé aujourd©ˆhui (mercredi 23 août 2000) que les charges retenues contre la journaliste Nadire Mater soient immédiatement abandonnées.
" Si elle est déclarée coupable, Amnesty International la considérera comme une prisonnière d©ˆopinion ", a indiqué l’Organisation.
 Nadire Mater, qui encourt une peine de plusieurs années d’emprisonnement, va en effet être jugée le 24 août. Son éditeur Semih Sökmen risque quant à lui une amende. Le seul " crime " de la journaliste est d’avoir conduit et publié sous forme de livre des entretiens avec d’anciens conscrits déployés dans la région principalement habitée par des Kurdes et ayant par conséquent
participé au conflit armé dans le Sud-Est du pays.
 Lors de la première audience de son procès, le 29 septembre 1999, Nadire Mater a déclaré : " En réalité ce n’est pas moi que l’on juge aujourd©ˆhui, ni mon éditeur, mais les 42 anciens combattants qui, pour la première fois en quinze ans de combat, ont eu la possibilité d’exprimer leurs frustrations, leurs peurs, leurs espoirs. Tout ce que j’ai fait, en exerçant simplementmon métier de journaliste, c’est d’avoir offert à ces hommes un micro et d’avoir retranscrit fidèlement leurs paroles. L’acte d’inculpa-tion rédigé contre moi est absurde en ce sens que pas un seul des mots utilisés comme preuve de ma culpabilité n’est de moi. "
 Nadire Mater est accusée d’avoir gravement insulté et diffamé l’armée turque en publiant Mehmedin Kitab (Le livre de Mehmet, Mehmet désignant les soldats turcs). À travers ce livre, elle tente de parler du conflit en donnant la parole à ceux qui y participent et de décrire ce que les combattants turcs peuvent éprouver. Dans ce but, elle a mené 42 entretiens avec de jeunes appelésturcs ayant fait leur service militaire dans les régions soumises à l’état d’urgence entre 1984 et 1998 et avec deux membres de leurs familles.
 Elle s’est particulièrement attachée à donner la parole aux différents groupes ethniques, religieux, confessionnels, et culturels, aussi bien de gauche que de droite, les nationalistes comme les islamistes, les partisans du conflit comme ceux qui y sont hostiles.
 L’acte d’inculpation cite uniquement des passages extraits des entretiens, et aucunement le texte d’introduction écrit par la journaliste. Les citations qui, selon l’armée turque, porteraient atteinte à son honneur font état d’intimidations délibérées de civils, de récits dénonçant ou critiquant
des violations des droits de l’homme, de crimes de guerre et d’une violence extrême envers les militants du PKK. La situation au sein de l’armée est également évoquée, notamment les brutalités exercées par les anciens sur les plus jeunes, la consommation et le trafic de drogue, la présence
d’islamistes parmi les militaires.
 Amnesty International exhorte les autorités turques à procéder à une révision approfondie de la loi et de la Constitution turques afin de lever les restrictions qui limitent la liberté d’expression pacifique. " Des charges comme celles retenues contre Nadire Mater et son éditeur
doivent être abandonnées, a déclaré Amnesty International. Tous les prisonniers d©ˆopinion détenus en Turquie doivent être immédia-tement et inconditionnellement remis en liberté. "

Complément d’information
 Nadire Mater, née en 1949, est devenue journaliste en 1981. À partir de 1991, elle devient correspondante pour IPS (Interpress Service) et, depuis 1994, elle est la représentante en Turquie de Reporters sans frontières. Dans le même temps, elle lutte activement pour la défense des droits humains en Turquie. 
 Elle est également l©ˆune des représentantes des " Mères du samedi ". Cette association, composée de défenseurs des droits humains et de parents de personnes " disparues " en détention, s’est réunie tous les samedis, à partir de mai 1995, jusqu©ˆà ce que la répression policière mette un terme à ces manifestations silencieuses. Les " Mères du samedi " attendent des autorités turques qu’elles ordonnent l’ouverture d©ˆenquêtes afin d’élucider le sort des " disparus ".
 En juin 1999, alors que le livre en était à sa quatrième édition, il a été interdit par un tribunal qui a fait droit à une requête introduite par l’état-major de l’armée turque. Nadire Mater et Semih Sökmen ont été inculpés le 9 août 1999, peu de temps avant que le Parlement turc n’adopte
une loi sur l’ajournement du prononcé de la peine dans les cas de délits commis par le biais des médias. Leur procès s’est ouvert le 29 septembre 1999 devant le tribunal pénal n° 2 de Beyoglu. Les deux intéressés étaient poursuivis pour avoir offensé l’armée au titre de l’article 159-1 du Code
pénal turc, souvent utilisé pour limiter la liberté d’expression en Turquie.

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