Turquie — Le long combat de Hakan Yaman

Le 3 juin 2013, à Istanbul, Hakan Yaman fut attaqué par des policiers qui le laissèrent pour mort en jetant son corps dans un incendie. Au total, la répression policière de Gezi aura fait sept morts et plus de 8000 blessés. Hakan Yaman est l’une des victimes de ces attaques meurtrières qui ont eu lieues lors des manifestations de Gezi. Si ses blessures ont guéri, il portera toute sa vie les marques de son agression sur son visage, malgré les chirurgies qu’il a subies. Alors qu’aujourd’hui encore le problème des violences policières gangrène la Turquie, l’impunité qui accompagne ces crimes restent des plus alarmante. Entretien.

« Ils ont dû se dire que j’étais mort vu que je restais dans les flammes sans bouger, alors ils sont partis. »

Comment s’est déroulée l’agression du 3 juin 2013 ?

Ma maison est très proche de l’endroit où se déroulaient les manifestations. L’attaque a eu lieue à trois cents mètres de chez moi. En traversant la grande avenue, j’ai aperçu un canon à eau qui arrivait. Dès qu’ils m’ont vu, ils m’ont aspergé. La pression de l’eau m’a cogné la tête et m’a poussé contre le mur d’un immeuble. J’avais beaucoup de mal à rester debout. Ils ne m’ont pas laissé le temps de dire quoi que ce soit, ou même de réaliser ce qu’il se passait. Un policier m’a directement tiré dans le ventre avec un fusil à grenades lacrymogènes. J’ai juste eu le temps d’apercevoir un groupe de policiers courir vers moi, puis je suis tombé par terre.
J’étais sur le sol, à demi conscient. Ils ont commencé à me frapper avec des objets lourds. Je ressentais chacun de leurs coups sur ma tête. Un des policiers, qui était en civil, a alors enfoncé un objet dur dans mon œil gauche jusqu’à ce qu’il soit arraché. Ils ont ensuite trainé mon corps sur une vingtaine de mètres et m’ont jeté dans un incendie.
J’ai commencé à reprendre conscience dans le feu. Je n’osais pas bouger car s’ils remarquaient que j’étais vivant, ils risquaient de continuer à me battre. Je ne pouvais plus voir grand chose. Mon œil gauche n’était plus là, et celui de droite était couvert de sang. Je suis resté immobile dans le feu en attendant qu’ils partent. C’est pour cela que je suis brulé au second degré.

Quelles blessures avez-vous subies ?

J’ai perdu mon œil. Il y avait du liquide dans mon cerveau qui risquait de me paralyser. Les médecins avaient directement dit à ma famille qu’il y avait de grandes chances que je ne survive pas.

Aviez-vous déjà participé aux manifestations de la Place Gezi ?

Non, je n’ai jamais participé à des manifestations. Je n’ai même jamais été membre d’un parti politique et, en général, je n’exprime pas mes opinions politiques. Ma vie était consacrée à mon travail et ma famille, c’est tout.

Pourriez-vous nous donner un aperçu de votre vie avant l’attaque que vous subie le 3 juin 2013 ?

Je viens d’Inegöl, dans l’est de la Turquie où je suis resté jusqu’à l’âge de 14 ans. Mon enfance était très heureuse. À l’âge de 15 ans, j’ai déménagé à Istanbul où j’ai commencé à travailler. J’ai fait mon service militaire puis je suis devenu chauffeur de minibus. Quand je suis arrivé à Istanbul, je suis tombé amoureux et aujourd’hui, nous sommes mariés. J’ai continué à travailler jusqu’au jour de l’attaque, mais après mon agression je n’ai pas pu récupérer mon travail. J’ai deux filles, de huit et treize ans. Nous avions une vie heureuse. Cette attaque a tout bouleversé.

Où en est l’enquête de police ? La vidéo a-t-elle permis d’identifier les policiers ?

La personne qui a filmé l’attaque avec son gsm a fait une déposition au commissariat. Peu de temps après mon agression, j’ai pu visionner cette video où on voit les policiers qui me trainent par terre. Plusieurs témoins ont assisté à la scène, mais je ne pense pas qu’ils aient fait des dépositions. La vidéo est publique, elle a été mise sur internet peu après l’incident. On peut clairement y voir le canon à eau, les six policiers autour et le numéro du véhicule. Au début de l’enquête, la police avait publié une liste de 46 policiers suspects, puis cette liste a été réduite à 34 individus. Mais parmi eux, les coupables n’ont toujours pas été identifiés. L’enquête est donc toujours ouverte.

Quel est votre sentiment envers la justice de votre pays ?

Tout le monde a le même sentiment de colère. Je me demande quel crime justifie un tel traitement. C’est inexplicable. Si j’était réellement en train de commettre un crime lorsqu’ils étaient arrivés, alors ils pouvaient m’arrêter, me menotter puis me présenter à la justice. Quand on est en tort, on doit payer pour son crime. Mais, personne n’a le droit de tabasser comme cela. Maintenant, au bout de 15 mois d’attente, ma confiance en la justice diminue de plus en plus.

Je voudrais préciser aussi que jamais de ma vie je n’aurais imaginé recevoir plus de 10 000 lettres. Le jour où je les ai reçues, j’étais très heureux et ému. Je m’excuse de ne pas avoir répondu à chacun. Il y en avait trop. Je veux leur envoyer tous un message d’ici. Merci de tout coeur à tous ceux qui ont agi.

Quel message voudriez-vous faire passer aux membres d’Amnesty International ?

Je remercie tous les activistes qui ont participé à des actions et au marathon des lettres de 2013. J’ai reçu plus de 135 mille appels et messages de solidarité. Sans leur soutien, ma situation serait pire. Le fait que mon cas ne soit pas oublié représente beaucoup pour moi. Je voudrais préciser aussi que jamais de ma vie je n’aurais imaginé recevoir plus de 10 000 lettres. Le jour où je les ai reçues, j’étais très heureux et ému. Je m’excuse de ne pas avoir répondu à chacun. Il y en avait trop. Je veux leur envoyer tous un message d’ici. Merci de tout coeur à tous ceux qui ont agi. C’est super qu’ils existent.
J’ai rencontré beaucoup de politiciens mais je ne suis pas sûr de ce qu’ils peuvent faire pour moi. J’espère que la diffusion de mon histoire pourra accélérer l’enquête.

Quels sont vos projets pour le futur ?

En ce moment, je ne parviens pas à imaginer mon futur. J’ai perdu mon travail et je ne sais pas ce que je pourrais faire. Il va falloir que je replanifie mon avenir.

Lien vers la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ougJ5OtRL-Q

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