Le Magdalena Medio est une vaste vallée située entre les chaînes de montagnes colombiennes et traversée par le principal fleuve du pays, le Magdalena. L’activité pétrolière y joue un rôle très important : l’une des principales raffineries de Colombie se trouve à Barrancabermeja, le centre urbain de la région.
Cette zone abrite par ailleurs des activités agroindustrielles, minières et d’élevage. En raison de sa situation géographique et de ses ressources abondantes, cette région est considérée comme stratégique et fait depuis longtemps l’objet d’un conflit entre l’État et des groupes armés. Elle est également depuis des décennies un foyer de mobilisation populaire et de défense des droits humains : des syndicats, des organisations féministes, des mouvements citoyens et des défenseur·e·s des droits humains y ont construit un espace civique solide.
C’est dans ce contexte que des défenseur·e·s des droits humains sont victimes de violences persistantes depuis au moins les années 1980.
Ces dernières années, la région a enregistré des niveaux alarmants de violence à l’égard des civil·e·s, en particulier des homicides et des déplacements forcés, dans le cadre d’affrontements entre des groupes armés, notamment l’Ejército Gaitanista de Colombia (EGC), également connu sous le nom d’AGC ou Clan del Golfo, le plus large groupe armé du pays, qui contrôle la plus grande partie du territoire régional.
La Fédération des pêcheurs artisanaux, écologistes et touristiques de Santander (FEDEPESAN) travaille à Ciénaga de San Silvestre, près de Barrancabermeja. Outre la promotion de la pêche durable, elle surveille la qualité de l’eau et la biodiversité, notamment des espèces menacées telles que le lamantin des Antilles.
En collaboration avec l’organisation de défense des droits humains CREDHOS, la FEDEPESAN a engagé une action collective en justice qui a débouché, en juillet 2025, sur un jugement confirmant que la pollution de l’eau dans la région de San Silvestre bafouait le droit à un environnement sain et ordonnant l’établissement des responsabilités.
La FEDEPESAN a également dénoncé la pollution de l’eau par des entreprises régionales, la corruption des autorités environnementales, ainsi que la présence de groupes armés cherchant à prendre le contrôle du territoire, notamment des lacs et des fleuves.
Dans ce contexte, la présidente de la FEDEPESAN, Yuly Velásquez, a été victime de nombreuses formes de violence recensées par Amnesty International, notamment des menaces en novembre 2020, des impacts de balle sur son domicile en janvier 2021, des actes d’intimidation lors d’activités de protestation en août 2021, des attaques à l’arme à feu en mai et juillet 2022 (blessant un agent de sécurité de son dispositif de protection).
Amnesty International a lancé des Actions urgentes demandant au gouvernement de protéger la FEDEPESAN contre des menaces en juin 2022, juillet 2022, février 2024, mars 2024 et janvier 2025. La FEDEPESAN a reçu le prix des droits humains 2024 d’Amnesty International Allemagne pour son travail de protection de l’eau, de l’environnement et des droits des pêcheurs artisanaux.
Amnesty International a suivi les mesures prises par l’État pour détecter les risques encourus par les pêcheurs de Barrancabermeja, telles que l’alerte précoce AT 027 de 2022 émise par le Bureau du médiateur et les réunions de la commission de suivi des alertes précoces CIPRAT dirigée par le ministère de l’Intérieur. Les menaces et autres formes de pression persistent toutefois, tout comme la nécessité de mesures de protection plus complètes.
Le 15 février 2025, les dirigeant·e·s de la FEDEPESAN ont annoncé publiquement qu’ils se sentaient contraints de quitter leur territoire. Ensuite, 26 familles de pêcheurs de Ciénaga de San Silvestre, Ciénaga de Chucurí, Ciénaga de Cira et des fleuves Sogamoso et Magdalena à Barrancabermeja ont été déplacées vers Bucaramanga. Amnesty International a appelé à la protection des familles déplacées, qui ont accepté de retourner chez elles à la mi-août, à la suite d’un dialogue entre la FEDEPESAN et les autorités régionales et nationales, si leur sécurité était garantie.
Au cours de ce déplacement, le 4 août, Janeth Millán, membre de la FEDEPESAN, a été expulsée de son domicile à Las Parrillas, Barrancabermeja, près de Ciénaga de San Silvestre. Elle y vivait depuis 18 ans, faisait partie de l’association communautaire locale, est reconnue comme victime du conflit armé, appartient à une communauté autochtone, vit dans une extrême pauvreté et élève seule ses deux filles mineures.
Depuis des années, elle défend devant la justice son droit de rester dans sa maison, qui avait semble-t-il été construite sur un terrain appartenant à Ecopetrol, où elle était arrivée après avoir été déplacée de force d’une autre municipalité de Santander. Son combat juridique s’est intensifié il y a quatre ans lorsqu’un homme est apparu, revendiquant la propriété du terrain, exigeant un loyer ou son départ, et la menaçant. Janeth a déclaré qu’il l’avait forcée à signer un contrat, qui a ensuite été utilisé pour demander officiellement son expulsion.
Malgré ses actions en justice, elle a été chassée de chez elle avec ses filles, ses affaires entreposées dans la rue. Selon la FEDEPESAN, un policier l’a en outre agressée, ainsi qu’un autre membre de la fédération, pendant l’expulsion.
Peu après le retour des 26 familles, le 27 août, le secrétaire à l’Environnement et à la Transition énergétique de Barrancabermeja a pris la résolution 2571, ordonnant la suspension d’un modeste lieu de réunion de l’ASOPESCASAN, une association membre de la FEDEPESAN, près de Ciénaga de San Silvestre. Ce site, une petite structure en bois avec un toit en palmes, est utilisé pour coordonner des activités de pêche artisanale.
Le secrétaire a procédé à une inspection avec le groupe chargé de la biodiversité et de la protection des animaux de la police rurale, les carabineros, et a affirmé que la structure affectait la zone riveraine et constituait donc une infraction environnementale.
Le site se trouve cependant sur une petite bande de terre entre une route et Ciénaga de San Silvestre, où des maisons existent déjà à proximité, et les rives du lac abritent des lieux publics et des clubs à quelques kilomètres de là.
Les autorités n’ont pas proposé de lieu de remplacement afin que l’ASOPESCASAN puisse se réunir près de la Ciénaga et poursuive ses activités de pêche et ses pratiques de suivi environnemental.