Le 12 janvier 1995, une étudiante de 19 ans membre du programme Job Corps, un programme pour jeunes en difficultés à Knoxville, Tennessee, a été assassinée. Trois adolescent·e·s qui suivaient ce programme ont été inculpés de son meurtre : Christa Pike (18 ans), son petit ami de 17 ans et une jeune fille de 18 ans. Le petit ami a échappé à la peine de mort en raison de son âge et a été condamné à la réclusion à perpétuité avec possibilité de libération conditionnelle, tandis que la jeune fille de 18 ans a été condamnée à six ans de mise à l’épreuve, desquels sera déduit le temps passé en détention.
Lors de son procès de 1996, Christa Pike a été reconnue coupable de meurtre au premier degré. Ses deux avocats commis d’office n’avaient aucune expérience dans les affaires dans lesquelles l’accusé encourt la peine capitale : l’avocat principal n’avait jamais représenté une personne accusée d’un crime puni de la peine de mort et son associé n’avait aucune expérience dans le domaine des affaires de meurtre, quelles qu’elles soient.
La veille du prononcé du jugement, ils ont changé leur stratégie et n’ont pas présenté de circonstances atténuantes, renonçant à appeler à la barre leur seul témoin pourtant spécialiste dans ce domaine (un psychologue) qui avait rédigé en trois volumes l’histoire sociale de l’enfance de Christa Pike.
Les avocats n’ayant fait appel à aucun des témoins de circonstances atténuantes proposés par le psychologue, ils ont donc choisi d’appeler à la barre trois personnes disponibles au dernier moment : les parents de Christa Pike et une de ses tantes. Du fait de cette présentation limitée, les jurés n’ont pas eu connaissance de l’ampleur des violences et des maltraitances subies par l’accusée durant son enfance et n’ont pas pu bénéficier d’une analyse d’expert pour les aider à comprendre leurs répercussions.
L’avocat principal les a exhortés à rejeter la peine de mort au motif que Christa Pike « tire son estime d’elle-même et sa valeur personnelle de son entourage » et qu’une condamnation à mort la placerait « sous les feux des projecteurs au niveau national ».
En revanche, si le jury votait en faveur de la réclusion à perpétuité, a-t-il suggéré, « ce que vous lui enlevez, c’est sa notoriété. Vous prenez sa gloire. Elle sera simplement une énième détenue purgeant une peine de réclusion à perpétuité ». Les jurés ont opté pour l’exécution.
En 2001, un psychiatre mandaté par les avocats qui la défendaient en appel a conclu que Christa Pike répondait aux critères du trouble bipolaire et du syndrome de stress post-traumatique, et souffrait depuis la naissance d’une lésion cérébrale du lobe frontal. Un autre expert l’a décrite comme étant « le fruit d’un milieu familial marqué par des violences quasi insupportables ».
Lorsqu’elle était avec son père, elle était « fréquemment frappée à coups de ceinturon », ce qui lui laissait « des zébrures, des ecchymoses et des coupures ». Sa mère a eu « une série de petits amis », dont certains ont infligé à la jeune fille des violences physiques et d’autres des sévices sexuels. Parmi ses « babysitters », il y avait une sœur aînée qui se montrait « très violente » à son égard : elle lui infligeait des brûlures et lui coinçait délibérément les doigts dans les portes. Une tante la soumettait à des actes de cruauté et d’humiliation sadiques.
En 2023, une psychologue spécialisée dans les troubles liés aux traumatismes et dotée de 30 ans d’expérience dans ce domaine a conclu que l’enfance de Christa Pike avait été marquée par « la pauvreté, des abus sexuels, physiques et émotionnels extrêmes et chroniques, ainsi que par la négligence ». Ces maltraitances et cette négligence pouvaient être qualifiées de « vraiment extrêmes », a-t-elle écrit, et l’ampleur du traumatisme subi était « presque impossible à saisir » en raison de sa gravité.
La psychiatre a évalué Christa Pike afin de déterminer si elle avait subi des types de maltraitance sur mineur identifiés et a constaté qu’elle en avait subi 9 sur 10, un nombre « tout à fait inhabituel ».
En outre, aucune des maltraitances sur mineur identifiées n’était imputable à un seul et même auteur. « Au contraire, de nombreux adultes lui ont infligé des mauvais traitements et des violences de multiples façons », aggravant ainsi son traumatisme. Tout au long de son enfance, elle a été « victime de prédateurs violents ».
Le compagnon de la grand-mère paternelle de Christa Pike a été « la première personne à abuser sexuellement de Christa » alors qu’elle était encore en maternelle. À l’âge de 11 ans, elle a été violée par un voisin, ce qui lui a valu une infection, tandis que l’auteur des faits a écopé d’une peine de prison de courte durée.
À l’âge de 17 ans, elle a de nouveau été violée par un homme qui l’a agrippée et entraînée dans les bois alors qu’elle se rendait dans un magasin. Le meurtre a eu lieu un an plus tard, presque jour pour jour, alors que Christa Pike subissait le stress lié à ce triste anniversaire, qui s’ajoutait aux symptômes de son trouble bipolaire et de son syndrome de stress post-traumatique.
D’après un arrêt rendu en 1984 par la Cour suprême des États-Unis, il convient d’accorder un haut niveau de déférence à la prestation des avocats ayant défendu une personne passible de la peine de mort dans le cadre des recours en appel fondés sur l’inefficacité de la défense. Associée à cette « norme de déférence très élevée », a noté le juge d’une cour fédérale de district dans l’affaire Christa Pike en 2016, la barre devient « encore plus redoutable » en vertu de la Loi relative à la répression du terrorisme et à l’application de la peine de mort (AEDPA), qui limite le réexamen fédéral en matière d’habeas corpus.
Ces critères très stricts prévus par la législation états-unienne favorisent les violations du droit international, qui exige que toute personne passible de la peine de mort bénéficie d’une « assistance judiciaire appropriée à tous les stades de la procédure » qui doit aller « au-delà de la protection qui est accordée aux personnes qui ne risquent pas la peine capitale ».
En l’absence des « contraintes de l’AEDPA », une juge du sixième circuit des États-Unis aurait annulé la condamnation à mort de Christa Pike. Elle a évoqué les avancées des neurosciences qui démontrent les similitudes au niveau du développement cérébral entre les jeunes de 17 ans non passibles de la peine de mort et ceux de 18 ans qui peuvent être condamnés à ce châtiment.
« En condamnant Pike à mort, a-t-elle écrit, nous écartons la possibilité que son crime soit le fruit de l’esprit immature d’une adolescente » et « nous supposons qu’elle est incapable de changer ». Parmi les hommes que le Tennessee a exécutés à l’époque moderne, le plus jeune avait 23 ans au moment des faits. Cet écart d’âge important reflète les connaissances scientifiques actuelles sur le développement du cerveau chez les adolescents.
Pendant plus d’un quart de siècle, Christa Pike, qui était la seule femme condamnée à mort dans le Tennessee, a été détenue de facto à l’isolement jusqu’à ce qu’une procédure judiciaire y mette fin en 2024. Selon un psychologue, ce traitement a eu des effets « désastreux » sur sa santé mentale, notamment en aggravant les symptômes de son trouble bipolaire et de son syndrome de stress post-traumatique. Le droit international et les normes connexes interdisent de recourir à la peine capitale contre des personnes atteintes de graves troubles mentaux.
Depuis le début de l’année 2026, 23 exécutions ont eu lieu aux États-Unis. Le Tennessee a exécuté 11 personnes depuis 2018. La dernière fois qu’une femme a été mise à mort dans cet État remonte à 1819. Amnesty International s’oppose catégoriquement à la peine de mort, en toutes circonstances.