Attaque chimique : l’ONU doit prendre des mesures décisives

• Selon des experts, un agent neurotoxique de type gaz sarin a été lâché lors d’un raid aérien
• Amnesty International a authentifié et analysé des dizaines de vidéos enregistrées sur le site de l’attaque
• Il s’agit de l’attaque chimique la plus meurtrière enregistrée depuis 2013 et elle fait suite à l’utilisation d’autres armes chimiques et à de nombreux crimes de guerre commis au moyen d’armes classiques

Les éléments de preuve réunis indiquent qu’un agent neurotoxique a été utilisé pour mener une attaque chimique aérienne qui a tué plus de 70 personnes et blessé plusieurs centaines de civils à Khan Sheikhoun, dans la province septentrionale d’Idlib, a révélé Amnesty International alors que le Conseil de sécurité de l’ONU tenait une réunion d’urgence à New York dans la matinée du 5 avril.

L’organisation demande au Conseil de sécurité d’adopter immédiatement une résolution permettant d’appliquer l’interdiction des attaques avec des armes chimiques, et de faciliter la traduction en justice des auteurs de ces crimes.

« Les membres du Conseil de sécurité, en particulier la Russie et la Chine, ont fait preuve de mépris à l’égard des vies humaines en Syrie en s’abstenant à plusieurs reprises d’adopter des résolutions qui auraient permis de prendre des sanctions contre ceux qui commettent des crimes de guerre et d’autres graves violations dans ce pays, a déclaré Anna Neistat, directrice générale des recherches à Amnesty International.

« Le Conseil de sécurité doit immédiatement voter en faveur d’une enquête sur cette attaque et contribuer à ce que les responsables soient déférés à la justice. S’il ne le fait pas, cela aura des conséquences catastrophiques, notamment parce que les gouvernements et les groupes armés en Syrie hésiteront encore moins à commettre des crimes de guerre contre les civils en utilisant des armes interdites ou classiques. »

Pourquoi il est nécessaire de financer et donner à l’ONU les moyens de rendre justice aux victimes du conflit syrien : notre page spéciale www.amnesty.be/justiceforsyria

Un grand nombre des victimes de cette attaque, qui a eu lieu vers 6 h 30 heure locale mardi 4 avril, ont manifestement été empoisonnées alors qu’elles dormaient dans leur lit. Des experts en armes chimiques qui collaborent avec Amnesty International ont confirmé que les victimes ont très vraisemblablement été exposées à un agent neurotoxique, ou à un composé organophosphoré tel que le sarin. Les experts pensent qu’il ne s’agit pas d’une attaque au chlore, alors que ce gaz a été utilisé par le passé durant le conflit en Syrie.

Preuves par vidéo

Amnesty International a également été en mesure d’authentifier plus de 25 enregistrements vidéo réalisés immédiatement après l’attaque à l’arme chimique. Certaines de ces vidéos sont d’une qualité suffisante pour permettre aux experts d’observer que les victimes ont les pupilles très contractées, ce qui est considéré comme un symptôme classique d’un empoisonnement par des produits neurotoxiques. Il a en outre été signalé que des membres du personnel médical ont souffert d’une exposition secondaire, ce qui correspond aussi à l’utilisation d’un agent neurotoxique. Dans certaines vidéos, les victimes n’ont pas de spasmes ni de mouvements saccadés, ce qui selon les experts indique des cas d’empoisonnement extrême. Dans d’autres vidéos, notamment des vidéos montrant des enfants, les patients tremblent.

Dans une vidéo qu’Amnesty International a pu corroborer à l’aide d’autres contenus disponibles, on voit les corps sans vie de neuf enfants étendus à l’arrière d’une camionnette de type pick-up. Ces enfants, des petites filles et des petits garçons, sont nus ou partiellement habillés ; ils sont manifestement morts dans leur lit. Leurs corps ne présentent aucun signe de traumatisme, ce qui correspond à un empoisonnement avec des substances chimiques.

Dans d’autres vidéos enregistrées dans des centres médicaux peu après l’attaque, on voit de nombreuses personnes être soignées pour des troubles respiratoires, ainsi que des images d’enfants et d’adultes décédés. On ne voit aucun signe manifeste de lésions sanglantes ou de blessures causées par des éclats d’obus.

« Il s’agit de l’attaque chimique la plus meurtrière enregistrée en Syrie depuis l’adoption par le Conseil de sécurité en septembre 2013 de la Résolution 2118 pour l’élimination des armes chimiques en Syrie, a déclaré Anna Neistat.

« L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et les Nations unies ont depuis conjointement confirmé que plusieurs attaques ont été commises avec des armes chimiques, autant par les forces gouvernementales que par des forces non gouvernementales. Il est désolant de constater que personne n’a été déféré à la justice. »

Entretiens avec du personnel médical dans la province d’Idlib

Amnesty International a interrogé un infirmier qui travaillait à l’hôpital d’Al Rahma le matin où l’attaque a eu lieu. Il se souvient avoir regardé sa montre à 6 h 20 du matin alors qu’il prenait son café et que tout avait été calme jusque-là.

« Le bruit de l’explosion était différent de d’habitude : avec mes collègues on a pensé que celle-ci n’avait pas explosé, à cause du bruit sourd que ça a fait, qui n’était pas un bruit d’explosion. Quelques minutes après, vers 6 h 35, les premières victimes ont été amenées, et ça n’a plus arrêté jusque vers neuf heures du matin. De très nombreuses personnes ont été amenées, mais à ce moment-là nous n’étions que quatre infirmiers à l’hôpital, et l’un de nous a lui aussi été contaminé. »

L’infirmier a également décrit des signes inhabituels :
« L’odeur est arrivée jusqu’à nous, ici dans le centre ; ça sentait la nourriture pourrie. Nous avons par le passé reçu des victimes d’attaques au chlore, mais là c’était complètement différent. Les victimes avaient vomi par le nez et par la bouche, c’était jaune foncé, et parfois ça virait au marron. Les fonctions respiratoires étaient paralysées, et les enfants mouraient plus vite que les adultes à cause de cela. Nous avons essayé de leur faire des injections […] mais ça n’a pas marché. Les victimes n’arrivaient pas à avaler, elles avaient perdu connaissance, elles ne réagissaient pas du tout. »

« L’utilisation d’armes chimiques est strictement interdite par le droit international humanitaire et elle constitue un crime de guerre. La communauté internationale doit exprimer son indignation et prendre toutes les mesures possibles pour protéger la population syrienne et toutes les personnes à travers le monde contre de telles abominations », a déclaré Anna Neistat.
Un médecin qui travaille dans un hôpital spécialisé dans la chirurgie, à une cinquantaine de kilomètres du site de l’attaque, nous a lui aussi raconté ce qu’il s’est passé.
« Les victimes ont été amenées dans les hôpitaux les plus proches, et quand elles sont arrivées il était dans les huit heures du matin. L’attaque a eu lieu à 6 h 42 exactement. Les victimes, parmi lesquelles près de 70 morts, étaient près de 400 au total et elles ont été réparties dans les différents centres médicaux, et certaines ont été emmenées en Turquie. La plupart des victimes que nous avons reçues étaient encore en vie. Celles qui sont mortes n’étaient pas encore arrivées ici. Deux personnes amenées ici sont mortes à l’hôpital.
« Les victimes que nous avons reçues n’étaient pas toutes dans le même état ; certaines souffraient d’une paralysie musculaire et respiratoire, que nous avons essayé de traiter avec des tranquillisants et de l’atropine.
Des sécrétions blanches leur sortaient de la bouche et du nez. Certaines avaient totalement perdu connaissance. D’autres souffraient de graves douleurs musculaires.
Les enfants sont morts en premier, ils ne peuvent pas lutter contre ça. Nous avons un seul enfant qui, grâce à Dieu, a survécu.
 »

Complément d’information

Khan Sheikhoun est une petite ville située sur l’autoroute de Damas, dans la province rurale d’Idlib, qui est l’une des rares régions du nord-est de la Syrie se trouvant toujours sous le contrôle de l’opposition. Ces derniers mois, la province d’Idlib est devenue un point de rassemblement pour les personnes fuyant les violences à Alep et ailleurs. Elle est bombardée de façon sporadique par l’artillerie syrienne et lors de raids aériens depuis 2012. Les bombardements se sont récemment intensifiés, en réaction à une offensive surprise lancée par des groupes d’opposition armés dans la province de Hama. La coalition menée par les États-Unis a également lancé des attaques aériennes dans le gouvernorat d’Idlib.

Amnesty International a appelé à de nombreuses reprises le Conseil de sécurité des Nations unies à mettre fin au cycle de l’impunité et à saisir le procureur de la Cour pénale internationale de la situation en Syrie.
En février 2017, la Russie et la Chine ont opposé leur véto à un projet de résolution du Conseil de sécurité visant à prendre des mesures au titre du chapitre VII de la Charte des Nations unies en cas de « transfert ou de tout emploi non autorisés d’armes chimiques par quiconque en République arabe syrienne »”.

Cette attaque rappelle aussi de façon tragique aux pays européens, qui se réunissent à Bruxelles pour étudier les pistes d’action pour la reconstruction de la Syrie, que toutes les discussions portant sur l’avenir du pays doivent être axées sur des mesures visant à faire respecter la justice et l’obligation de rendre des comptes.

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