Bangladesh. Les autorités doivent enquêter sur l’implication présumée de l’armée dans des atteintes aux droits humains commises dans les Chittagong Hill Tracts

Déclaration publique

ÉFAI - 26 février 2010

Amnesty International appelle les autorités du Bangladesh à diligenter sans délai une enquête indépendante et impartiale sur la mort de deux membres de la tribu autochtone des Jummas résidant dans les Chittagong Hill Tracts après que l’armée a ouvert le feu sur eux le 20 février 2010.

Le gouvernement n’a confirmé que deux décès, mais selon des personnes habitant sur place, au moins six autres Jummas auraient été tués le 20 février. Cependant, leurs corps n’ont pas été retrouvés.

Les deux hommes qui sont morts figuraient parmi plusieurs centaines de Jummas qui protestaient pacifiquement contre des attaques visant leurs habitations perpétrées par des colons bengalis. Ils réclamaient une protection après que les colons avaient incendié une quarantaine de maisons appartenant à des Jummas à Baghaichhari, une zone du district de Rangamati, dans la soirée du 19 février. Ces attaques ont commencé après que les Jummas ont protesté contre des colons bengalis qui construisaient des bâtiments illégalement sur leurs terres autochtones. D’après certaines sources, les colons bengalis ont alors défilé en direction des habitations des Jummas, ont attaqué ces derniers et ont incendié leurs maisons.

Le 20 février, les Jummas manifestaient dans leurs villages contre les attaques commises par les colons bengalis et l’armée serait venue pour interrompre ce mouvement. Un officier supérieur a ordonné aux autochtones de quitter les lieux, mais ils ont résisté. L’un des manifestants a, semble-t-il, agressé cet officier avec un couteau. Des militaires ont alors tiré à balles réelles sur la foule, touchant au moins deux personnes qui sont mortes par la suite. Au moins 25 personnes ont été blessées lors de ces tirs. Les Jummas ont commencé à s’enfuir, mais les colons bengalis sont intervenus et ont incendié au moins 160 de leurs habitations. Il semblerait que les militaires n’aient rien fait pour les en empêcher.

Amnesty International reconnaît que les forces de l’ordre ont la responsabilité d’intervenir pour assurer le maintien de l’ordre. Cependant, aux termes du Code de conduite des Nations unies pour les responsables de l’application des lois, ceux-ci sont autorisés à recourir à la force « seulement lorsque cela est strictement nécessaire et dans la mesure exigée par l’accomplissement de leurs fonctions ». De plus, selon les Principes de base sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l’application des lois adoptés par les Nations unies en 1990, ils ne doivent « recou[rir] intentionnellement à l’usage meurtrier d’armes à feu que si cela est absolument inévitable pour protéger des vies humaines ». Les circonstances laissent penser que les militaires qui ont tiré sur les manifestants dans les Chittagong Hill Tracts ont probablement eu recours à une force excessive, en violation de ces principes.

Les colons auraient réduit en cendres au moins 200 habitations de Jummas les 19 et 20 février dans les villages de Guchchhagram, Gangaram Mukh, Hajachhara, Simanachhara, Retkaba, Jarulchhari, Dippara, Dane Bhaibachhara, Bame Bhaibachhara, MSF Para et Purbapara, tous situés dans le district de Rangamati. Ils ont également pillé les biens des Jummas et détruit leurs icônes religieuses, notamment des statues de Bouddha.

Le 23 février, des colons bengalis ont attaqué un cortège d’autochtones qui demandaient au gouvernement de prendre des mesures à la suite des incendies et homicides commis les 19 et 20 février. Ce défilé avait lieu à Khagrachari, un autre district des Chittagong Hill Tracts. Selon certaines sources, un groupe de colons bengalis a attaqué les manifestants vers 11 h 30 ce jour-là. Ils auraient ensuite incendié au moins 37 maisons de Jummas. Cette attaque a déclenché un affrontement entre les colons et les Jummas. Les Jummas auraient également incendié au moins 29 maisons de colons bengalis au cours de ces affrontements du 23 février. Un colon bengali aurait été tué. La police a indiqué qu’il avait été abattu d’une balle dans la tête, mais on ignore qui a tiré sur lui.

Les autorités locales ont gravement restreint les possibilités de communication des autochtones avec les médias et les observateurs indépendants. Les journalistes ne sont pas autorisés à accéder à cette zone. Des membres de l’armée leur ont affirmé que ces mesures visaient à assurer leur sécurité, mais des défenseurs des droits humains ont indiqué à Amnesty International que l’armée empêche ainsi quiconque de juger de manière indépendante de ce qui s’est passé et de qui est responsable des attaques. Depuis le 19 février, au moins quatre journalistes couvrant ces événements ont été attaqués et blessés par les colons bengalis.

Au vu des allégations selon lesquelles des représentants de l’État, y compris des militaires, pourraient avoir agi en faveur des colons bengalis, il est à craindre que des éléments à charge ne soient détruits avant que les observateurs indépendants, notamment les journalistes, puissent visiter les lieux de ces violences.

Amnesty International croit savoir qu’une centaine de Jummas sont actuellement en détention et que des dizaines d’autres sont portés disparus. Leurs proches ont peur d’aller poser des questions à leur sujet aux postes de police ou de l’armée, si bien que peu d’informations leur parviennent quant au lieu où ils se trouvent. D’après les informations recueillies par Amnesty International, certains de ces détenus sont des personnes qui se sont rendues à l’hôpital pour être soignées après une attaque mais ont été placées en détention. La police aurait par ailleurs arrêté une trentaine de colons bengalis.

Plus de 1500 Jummas ont fui leur domicile et vivent dehors au cœur de la forêt, sans abri et avec peu de moyens de se nourrir. Il semble que les personnes blessées ont peur de se rendre à l’hôpital car elles risquent d’être arrêtées.

Le gouvernement a envoyé une délégation officielle pour établir un rapport. Les autorités ont promis d’indemniser les personnes touchées par ces violences.

Amnesty International engage le gouvernement du Bangladesh à :

 diligenter sans délai une enquête impartiale et indépendante sur ces attaques et homicides afin d’identifier les personnes qui ont incendié des maisons et les militaires qui ont fait un usage excessif de la force, et déférer les responsables présumés de ces agissements devant la justice dans le cadre d’un procès équitable et en excluant tout recours à la peine capitale ;

 veiller à ce que les détenus puissent consulter les avocats de leur choix, contester la légalité de leur détention, recevoir des visites de leurs proches et bénéficier de soins médicaux, et qu’ils ne risquent pas d’être torturés ;

 indemniser les victimes et les survivants des attaques, réinstaller les personnes qui ont perdu leur logement et leurs biens, et leur fournir des soins médicaux pour leurs blessures ;

 permettre à des observateurs indépendants de visiter les lieux des violences, et assurer la sécurité des Jummas dans les Chittagong Hill Tracts.

Complément d’information

Depuis plusieurs décennies, les tensions sont fortes dans les Chittagong Hill Tracts, où les autochtones jummas risquent de devenir moins nombreux que les colons bengalis qui continuent de s’emparer de leurs terres. L’insurrection des autochtones a pris fin après plus de vingt ans en décembre 1997, lorsque le gouvernement de l’époque, dirigé par la Ligue Awami, a signé un accord de paix avec leurs représentants. Deux des principales dispositions de cet accord n’ont toujours pas été appliquées. L’une concerne la création d’une commission foncière pour identifier les terres prises aux autochtones pendant l’insurrection, qui doivent leur être restituées. Cette commission vient juste d’être mise en place, avec un retard de plus de 12 ans, mais elle n’a pas encore entamé ses travaux. L’autre disposition porte sur le retrait des camps provisoires de l’armée, dont environ 400 subsistent dans la région. Le gouvernement a commencé à retirer certains des principaux camps provisoires l’an dernier, mais ce processus aurait été de nouveau interrompu.

Les colons bengalis continuent de s’emparer de terres appartenant à des autochtones et de chasser ces derniers de leurs habitations, mais l’armée, qui est chargée du maintien de l’ordre dans la région, ne fait vraisemblablement rien pour les en empêcher. Les autochtones disent que l’armée laisse faire ainsi les atteintes aux droits humains commises contre eux par les colons bengalis.

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