Cameroun, des citoyens du parti d’opposition en prison pour s’être exprimés

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Plus de 100 personnes – des résident·e·s des régions anglophones du Cameroun et des membres du principal parti d’oppositionarrêtées ces cinq dernières années pour avoir exercé leurs droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique, se trouvent toujours en prison, où certaines ont été soumises à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements, a déclaré Amnesty International lundi 24 janvier à l’occasion du lancement d’une nouvelle campagne en faveur de la libération de ces personnes.

Dans le cadre de cette action, intitulée « Don’t shut them up : Free victims of arbitrary detention now », Amnesty International demande aux autorités de libérer immédiatement les personnes incarcérées pour avoir exercé de manière pacifique leurs droits à la liberté d’expression et de réunion.

Cette campagne concerne des dizaines de personnes originaires des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest arrêtées pour avoir participé à des manifestations pacifiques, ainsi qu’au moins 107 sympathisant·e·s du parti d’opposition Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC).

« Ces cinq dernières années, la situation des droits humains n’a cessé de se dégrader tandis que des personnes originaires des régions anglophones, parmi lesquelles des journalistes, des défenseur·e·s des droits humains, des militant·e·s et des sympathisant·e·s de l’opposition, ont été arrêtées et enfermées pour avoir exprimé leurs opinions ou manifesté de manière pacifique », a déclaré Fabien Offner, chercheur sur l’Afrique centrale à Amnesty International.

« La plupart des personnes incarcérées ont été jugées par des tribunaux militaires - en violation des normes internationales relatives aux droits humains - et condamnées en vertu de la loi antiterroriste de 2014, un texte répressif ».

« Nous demandons aux autorités camerounaises de libérer immédiatement et sans condition toutes les personnes incarcérées pour avoir exercé leurs droits à la liberté d’expression et de manifestation pacifique. Il faudrait également restreindre la loi antiterroriste à très large spectre, qui est utilisée depuis des années pour transformer en infractions les manifestations », a déclaré Fabien Offner.

Des détenu·e·s anglophones torturés

Des milliers de personnes, dont des avocat·e·s, des enseignant·e·s et des défenseur·e·s des droits humains, ont pris part à des manifestations en grande partie pacifiques fin 2016, afin de réclamer plus de droits dans les deux régions anglophones du pays. Plus de 1 000 personnes anglophones arrêtées entre 2016 et 2021 en relation avec la crise anglophone sont incarcérées dans au moins 10 prisons dans le pays, dont 650 à Buea, 280 à Yaoundé, 181 à Douala et 101 à Bafoussam. Des dizaines d’entre elles ont été arbitrairement arrêtées.

« La plupart des personnes incarcérées ont été jugées par des tribunaux militaires - en violation des normes internationales relatives aux droits humains »

D’après les témoignages recueillis par Amnesty International, un grand nombre de ces personnes ont été détenues au secret et ont subi des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements - coups ; coups de fouet ; privation d’eau et de nourriture pendant des jours ; simulacres de noyade, et arrachage des ongles.

Le 25 mai 2018, le tribunal militaire de Yaoundé a condamné huit personnes à de longues peines d’emprisonnement au titre de la loi antiterroriste - parmi elles se trouvait le journaliste Tsi Conrad, arrêté à Bamenda le 8 décembre 2016 après avoir pris part à une manifestation. Tsi Conrad a été condamné à une peine de 15 ans d’emprisonnement pour infractions en lien avec le terrorisme. En mai 2021, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a considéré que la détention de Tsi Conrad était arbitraire et a demandé sa libération.

Penn Terence Khan, principal adjoint dans un établissement d’enseignement secondaire de Bamenda, a été arrêté le 17 janvier 2017, puis condamné le 10 avril 2018 à 12 ans de prison et une amende de 15 millions de francs CFA par le tribunal militaire de Yaoundé. Les charges retenues contre lui incluaient « la complicité de sécession, le financement du terrorisme et la complicité avec la rébellion », bien que le seul élément de preuve cité ait été un t-shirt avec les slogans : « La diaspora en Afrique du Sud avec les Camerounais de l’Ouest pour un Cameroun fédéral » et « Nous sommes Camerounais, nous ne sommes pas des extrémistes ».

Un leader des manifestations Ngalim Felix Safeh, membre du parti séparatiste Conseil national du Cameroun méridional, a été arrêté le 29 novembre 2016 et placé en détention provisoire le 7 février 2017. Il a été inculpé d’« apologie du terrorisme, tentative de meurtre, insurrection, rébellion en groupe et dégradation de biens publics ». Plus de cinq ans après son arrestation, cet homme est toujours en détention provisoire. Son procès a été ajourné par le tribunal militaire de Yaoundé près de 90 fois.

Mancho Bibixy Tse, un leader des manifestations et journaliste radio basé à Bamenda, a aussi été jugé par un tribunal militaire et a été condamné à une peine de 15 ans d’emprisonnement pour des infractions en lien avec le terrorisme.

« Les autorités camerounaises doivent mettre fin à leurs attaques incessantes contre les voix d’opposition dans les régions anglophones. Toutes les autres personnes qui ont été arbitrairement incarcérées et dont le droit à un procès équitable a été violé doivent également être libérées », a déclaré Fabien Offner.

L’opposition politique et la société civile dans la ligne de mire

En date du 15 janvier 2022, on comptait 107 sympathisant·e·s et membres du MRC toujours en détention après avoir été arrêtés avant, pendant et après avoir pris part aux manifestations ayant eu lieu en septembre 2020 pour dénoncer la manière dont les élections régionales à venir étaient organisées, en particulier en lien avec la crise anglophone.

Le 27 décembre 2021, un groupe de près d’une cinquantaine de personnes ont été condamnées pour « insurrection », « rébellion » ou « atteinte à la sûreté de l’État ». Parmi ces personnes figurent Olivier Bibou Nissack, porte-parole du président du MRC Maurice Kamto, ainsi qu’Alain Fogué, premier vice-président du MRC, qui ont été condamnés à sept ans de prison pour, respectivement, « révolution et rébellion » et « révolution, rébellion et attroupement ».

Le lendemain, Awasum Mispa Fri, présidente des « Femmes du MRC », a été condamnée à sept ans d’emprisonnement pour « complicité de révolution et de rébellion ».

D’autres sympathisant·e·s du MRC ont été déclarés coupables puis relâchés, après avoir passé plus d’un an en détention. De nombreux détenu·e·s sont actuellement incarcérés à Yaoundé, Douala, Bafoussam et Mfou.

Le 7 décembre 2021, le tribunal militaire de Douala a condamné Dorgelesse Nguessan à cinq ans d’emprisonnement pour « insurrection, attroupement, réunions et manifestations publiques ». Avant son transfert à la prison centrale de Douala le 30 décembre, Dorgelesse Nguessan a été détenue dans un poste de police, où on l’a empêchée de se laver, et où elle a subi une tentative d’agression sexuelle de la part d’un policier.

« Les autorités camerounaises doivent mettre fin à leurs attaques incessantes contre les voix d’opposition dans les régions anglophones »

Intifalia Oben, commerçant âgé de 29 ans et sympathisant du MRC, a été condamné à cinq ans de prison par le tribunal militaire de Yaoundé le 27 décembre. Il a été reconnu coupable de « complicité de révolution et de rébellion ». Intifalia Oben aurait subi des actes de torture, notamment des coups et un simulacre de noyade, pendant sa détention dans les locaux du Secrétariat d’État à la Défense (SED).

Des détenu·e·s du MRC ont fait état d’un recours généralisé à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements par les forces de sécurité, notamment les forces du SED et la police de Yaoundé. Le 5 novembre 2021, des détenu·e·s de la prison de Yaoundé ont écrit au président du tribunal militaire pour demander leur remise en liberté, en décrivant les violations répétées de leurs droits.

Un membre du mouvement Stand Up for Cameroon, Collins Nana, a été arrêté et incarcéré pour avoir pris part à une manifestation du MRC le 22 septembre 2020. Il se trouve toujours en détention après que le tribunal militaire de Douala l’a condamné à 18 mois de prison le 7 décembre 2021 pour « insurrection, rassemblements et manifestations publiques ».

Quatre autres membres de Stand Up for Cameroon — Etienne Ntsama, Moussa Bello, Mira Angoung et Tehle Membou — ont également été arrêtés en septembre 2020 après avoir assisté à une réunion au siège du mouvement à Douala. Ils ont été condamnés à 16 mois d’emprisonnement par un tribunal militaire de Douala le 31 décembre 2021 pour conspiration en vue d’une révolution, semble-t-il pour s’être « mobilisés » avant les manifestations du MRC du 22 septembre.

« Ces attaques fréquentes contre le droit à la liberté d’expression et de réunion pacifique, associées à l’usage très répandu de la torture et des procès de civils par des tribunaux militaires montrent à quel point les autorités camerounaises normalisent la répression des voix dissidentes. Cette répression incessante doit prendre fin », a déclaré Fabien Offner.

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