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Caraïbes : à la recherche d’un chef de file pour ouvrir la voie de la tolérance

Par Robin Guittard, chargé de campagne sur les Caraïbes au sein d’Amnesty International

Chaque année, Trinité-et-Tobago devient une destination paradisiaque pour des milliers de touristes du monde entier. Pourtant, dans ce petit État insulaire, de nombreux hommes et femmes vivent l’enfer, victimes de la discrimination en raison de ce qu’ils sont et de qui ils aiment.

En effet, les lois nationales interdisent l’entrée des « homosexuels » dans le pays, et les relations entre personnes consentantes du même sexe sont passibles d’une peine pouvant aller jusqu’à 25 ans de prison.

Il y a quelques mois, la commission nationale chargée de la réforme de la Constitution a souligné l’existence d’«  un niveau élevé de violence contre les lesbiennes, les gays et les personnes bisexuelles, transgenres ou intersexuées (LGBTI) ».

Toutefois, ces dernières semaines, quelque chose a changé, il y a de l’agitation dans l’air. Les gens remettent de plus en plus en cause ces lois homophobes et réclament du changement.

La vague de fond est palpable, et survient en réaction à une déclaration de la dirigeante du pays, la Première ministre Kamla Persad-Bissessar, qui en avait semble-t-il sous-estimé les conséquences.

Le mois dernier, lors d’une interview à New York, la Première ministre a été interrogée sur les lois du pays. Elle a déclaré à l’assistance que la « dépénalisation de l’homosexualité » n’était pas à l’ordre du jour de son gouvernement pour l’instant car « c’est un sujet trop polémique, il n’y a pas de consensus sur ce point ». Puis elle a rapidement clos le débat en affirmant que cette question devrait être soumise à un référendum national.

Elle a esquivé le sujet, laissant entendre que tout changement législatif en ce sens se heurterait à une forte opposition.

Depuis, le débat fait rage dans le pays. De nombreuses voix nouvelles se font entendre, critiquant le fait que la Première ministre ne respecte pas les obligations de son gouvernement de protéger les droits des LGBTI.

Le débat public a été alimenté par plusieurs événements récents.

Dernièrement, l’ONUSIDA, l’agence des Nations unies chargée de la lutte contre le VIH/sida, a présenté les résultats d’une enquête menée à Trinité-et-Tobago.

Celle-ci montre, de façon encourageante, que 78 % des personnes interrogées considèrent que « les homosexuels ne doivent pas être traités différemment des autres personnes », et que 56 % se disent elles-mêmes tolérantes à l’égard des LGBTI.

Ensuite, la semaine dernière, la Commission de l’égalité des chances a annoncé qu’elle allait recommander d’inclure l’orientation sexuelle, l’âge et la situation au regard du VIH dans la législation nationale destinée à protéger les citoyens de la discrimination.

De toute évidence, si la Première ministre avait besoin d’un feu vert pour agir sur ce sujet, elle vient de recevoir un message fort : le pays est prêt à avancer.

En réalité, Kamla Persad-Bissessar a elle-même déjà montré qu’elle était ouverte au changement. En 2012, elle a déclaré que la stigmatisation de l’homosexualité à Trinité-et-Tobago était une question qui devait être abordée du point de vue des droits humains et de la dignité dont chaque personne doit bénéficier au titre du droit international. Amnesty International ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation.

Toutefois, si la Première ministre peut s’appuyer sur cette vague de soutien et d’appels au changement, sa proposition de passer par un référendum n’est pas le moyen le plus sûr de faire évoluer la situation. Si elle veut réellement améliorer la législation, elle ne doit pas soumettre la question à un référendum, au risque d’aboutir à un résultat qui renforcerait la discrimination. Elle doit au contraire promouvoir une législation qui garantisse le respect des obligations internationales de Trinité-et-Tobago et mettre en œuvre les mesures de sensibilisation nécessaires pour combattre les préjugés et les pratiques discriminatoires au sein de la société.

La protection face à la discrimination est une obligation internationale contraignante, que l’État de Trinité-et-Tobago a volontairement acceptée. Au fil des ans, les experts des Nations unies ont clairement précisé que les dispositions des traités prohibant la discrimination interdisaient implicitement la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Les gouvernements ont l’obligation d’agir pour appliquer ces dispositions, elles ne sont pas facultatives.

Trinité-et-Tobago a déjà montré à plusieurs reprises qu’elle était une société tolérante. La protection contre la discrimination est un élément clé de la cohabitation entre ses diverses communautés, qui est le fondement même du pays.

C’est justement parce que Trinité-et-Tobago a déjà fait ses preuves en matière de tolérance qu’il faut combattre l’inaction de la Première ministre et les excuses qu’elle avance. Face au nombre de personnes et d’institutions qui déplorent la discrimination dont continuent d’être victimes les LGBTI trinidadiens, la Première ministre ne peut ignorer le problème plus longtemps.

Pour améliorer son bilan en matière de droits humains, Trinité-et-Tobago a besoin de l’impulsion d’un véritable chef de file. La Première ministre Kamla Persad-Bissessar peut être ce chef de file et pourrait réellement marquer l’histoire du pays en améliorant la situation des droits humains.

L’avenir de Trinité-et-Tobago n’est pas le seul en jeu. Des changements positifs dans cet État insulaire pourraient avoir des répercussions dans toute la région. À l’heure où de nombreux hommes et femmes dans les Caraïbes continuent d’être victimes de violence et de discrimination en raison de ce qu’ils sont et de qui ils aiment, Trinité-et-Tobago pourrait ouvrir la voie du respect et de la tolérance en mettant fin à la discrimination pour plusieurs milliers d’entre eux.

Ce billet a initialement été publié sur le site du Huffington Post.

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