Des gens meurent à la porte de l’Europe. Et nous ? Que faisons-nous ?

Par Nicolas J. Beger, directeur du Bureau des institutions européennes, Amnesty International

La chaleur qui règne sur la petite île de Lampedusa, à la limite la plus méridionale de l’Italie, est torride. Quelles chances de survie mon propre petit garçon de trois aurait-il eu dans cette chaleur s’il était échoué sur la côte, dans un bateau sans eau, sans nourriture, sans carburant ? Aurait-il survécu trois jours ? Peut-être quatre ?

Des centaines de migrants, y compris des enfants, sont morts dans des conditions analogues. Le cimetière de bateaux de Lampedusa nous le rappelle avec force. Sur chacune de ces embarcations, des centaines de personnes ont vécu, ont espéré et sont mortes.

Je ne peux même pas m’imaginer les souffrances, l’horreur et la torture des prisons libyennes qui font que des parents prennent le risque, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, de mourir d’une mort aussi atroce.

En 2011, les 6 000 habitants de Lampedusa ont vu arriver sur leur île jusqu’à 1 000 migrants chaque nuit.

Et cela, sur une île qui manque d’eau douce et qui doit faire venir du continent l’eau potable, toutes les denrées alimentaires et tous les médicaments. Comment ont-ils fait pour gérer cet afflux de migrants ? Le prêtre catholique qui dirigeait les actions localement a dit qu’il ne sait pas vraiment comment ils ont fait, mais que chacun a aidé comme il a pu.

Quant au gouvernement italien, au lieu de venir immédiatement en aide aux habitants de Lampedusa, il s’empressait d’essayer de convaincre l’UE qu’il s’agissait d’une invasion de grande ampleur et qu’il lui fallait une aide financière d’urgence.

Bruxelles a dit non. Et non sans raison. Le fonds d’urgence de l’UE intervient à l’arrivée de plusieurs centaines de milliers de personnes, pas pour un demi-stade de football. Certes, pour cette petite île c’était une situation de crise, mais pour l’Italie tout entière c’était un simple épisode, et pour l’Europe un non-événement.

Cette année, l’Italie a été absorbée par la signature d’un nouvel accord avec la Libye. Et l’UE a dépensé des milliards d’euros pour empêcher des gens de pénétrer sur son territoire et pour réformer ses accords de Schengen de manière à restreindre le droit de circuler librement – dont elle est si fière.

Le message aux citoyens de l’UE était clair : même si vous perdez l’un des principaux avantages de l’Union, celui de circuler librement, n’oubliez pas que nous faisons tout ce que nous pouvons pour tenir ces gens à l’écart.

La semaine dernière, 54 personnes sont mortes de soif après avoir échoué avec leur bateau. L’année passée, d’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), quelque 1 500 personnes sont mortes alors que la Méditerranée était plus fréquentée que jamais avec l’intervention de l’OTAN en Libye.

Alors que nous nous rassemblons dans le camp pour migrants d’Amnesty sur l’île de Lampedusa, avec 70 militants venus de 20 pays dont la Tunisie, le Maroc et Israël, je suis fier de travailler pour Amnesty et fier de savoir que mon équipe et AI Italie ont rendu ceci possible.

En même temps, je suis triste de constater que nous ne sommes que 70. Où sont les centaines de milliers d’Européens qui devraient manifester contre ces atrocités que commettent nos gouvernements ?

Pourquoi notre mémoire est-elle si courte ? Pourquoi avons-nous oublié cette époque, récente, où les Européens devaient fuir la guerre, la torture et la faim ? Des gens meurent à la porte de l’Europe. Allons-nous leur venir en aide ou simplement continuer à financer les efforts visant à les repousser ?

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